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mité de la philosophie estre dommageable, et | riage: voylà pourquoy le plaisir qu'on en tire conseille de ne s'y enfoncer oultre les bornes du proufit; que prinse avec moderation, elle est plaisante et commode; mais qu'enfin elle rend un homme sauvage et vicieux, desdaigneux des religions et loix communes, ennemy de la conversation civile, ennemy des voluptez humaines, incapable de toute administration politique, et de secourir aultruy et de se secourir soy mesme, propre à estre impuneement souffletté. Il dict vray; car en son excez, elle esclave nostre naturelle franchise, et nous desvoye, par une importune subtilité, du beau et plain chemin que nature nous trace.

L'amitié que nous portons à nos femmes, elle est tres legitime : la theologie ne laisse pas de la brider pourtant et de la restreindre. Il me semble avoir leu aultrefois chez sainct Thomas', en un endroict où il condemne les mariages des parents ez degrez deffendus, cette raison parmy les aultres, qu'il y a dangier que l'amitié qu'on porte à une telle femme soit immoderee; car si l'affection maritale s'y treuve entiere et parfaicte comme elle doibt, et qu'on la surcharge encores de celle qu'on doibt à la parentele, il n'y a point de doubte que ce surcroist n'emporte un tel mary hors les barrieres de la raison.

Les sciences qui reiglent les mœurs des hommes, comme la theologie et la philosophie, elles se meslent de tout: il n'est action si privee et secrette qui se desrobbe de leur cognoissance et iurisdiction. Bien apprentis sont ceulx qui syndicquent leur liberté : ce sont les femmes qui communiquent tant qu'on veult leurs pieces à garsonner; à medeciner, la honte le deffend. Ie veulx donc, de leur part, apprendre cecy aux maris, s'il s'en treuve encores qui y soient trop acharnez c'est que les plaisirs mesmes qu'ils ont à l'accointance de leurs femmes sont reprouvez, si la moderation n'y est observee, et qu'il y a dequoy faillir en licence et desbordement en ce subiect là, comme en un subiect illegitime. Ces encheriments deshontez, que la chaleur premiere nous suggere en ce ieu, sont non indecemment seulement, mais dommageablement employez envers nos femmes. Qu'elles apprennent l'impudence au moins d'une aultre main : elles sont tousiours assez esveillees pour nostre besoing. Ie ne m'y suis servy que de l'instruction naturelle et simple.

C'est une religieuse liaison et devote que le ma

• Dans la Secunda Secundæ, quæst. 154, art. 9. C.

ce doibt estre un plaisir retenu, serieux, et meslé à quelque severité; ce doibt estre une volupté aulcunement prudente et consciencieuse. Et parce que sa principale fin c'est la generation, il y en a qui mettent en doubte si, lors que nous sommes sans l'esperance de ce fruict, comme quand elles sont hors d'aage ou enceinctes, il est permis d'en rechercher l'embrassement: c'est un homicide à la mode de Platon1. Certaines nations, et entre aultres la mahumetane, abominent la conionction avecques les femmes enceinctes; plusieurs aussi avecques celles qui ont leurs flueurs. Zenobia ne recevoit son mary que pour une charge; et cela faict, elle le laissoit courir tout le temps de sa conception, luy donnant lors seulement loy de recommencer2: brave et genereux exemple de mariage. C'est de quelque poëte3 disetteux et affamé de ce deduit, que Platon emprunta cette narration: Que Iupiter feit à sa femme une si chaleureuse charge un iour, que ne pouvant avoir patience qu'elle eust gaigné son lict, il la versa sur le plancher; et par la vehemence du plaisir, oublia les resolutions grandes et importantes qu'il venoit de prendre avec les aultres dieux en sa cour celeste; se vantant qu'il l'avoit trouvé aussi bon ce coup là, que lors que premierement il la depucella à cachettes de leurs parents.

Les roys de Perse appelloient leurs femmes à la compaignie de leurs festins; mais quand le vin venoit à les eschauffer en bon escient, et qu'il falloit tout à faict lascher la bride à la volupté, ils les renvoyoient en leur privé, pour ne les faire participantes de leurs appetits immoderez; et faisoient venir en leur lieu des femmes ausquelles ils n'eussent point cette obligation de respect 4. Touts plaisirs et toutes gratifications ne sont pas bien logees en toute sorte de gents. Epaminondas avoit faict emprisonner un garson desbauché; Pelopidas le pria de le mettre en liberté en sa faveur : il l'en refusa, et l'accorda à une sienne garse qui aussi l'en pria; disant, « que c'estoit une gratification deue à une amie, non à un capitaine.» Sophocles estant compaignon en la preture avecques Pericles, voyant de cas de fortune

I Lois, VIII, pag. 912, éd. de Francfort, 1602. C.

2 TRÉBELLIUS POLLION, Triginta tyrann. c. 30. C. 3 Ce poëte est Homère. Voyez l'Iliade, XIV, 294; et PLATON, République, III, p. 612, éd. de 1602. Voyez aussi BAYLE, à l'article Junon, note I. C.

4 PLUTARQUE, Préceptes de mariage, c. 14. C.

5 ID. Instruction pour ceulx qui manient affaires d'estat, c. 9, trad. d'Amyot. C.

passer un beau garson : « O le beau garson que | noit du bon temps, et que ce qu'on luy avoit en

voylà! » dict il à Pericles. « Cela seroit bon à un aultre qu'à un preteur, luy dict Pericles, qui doibt avoir non les mains seulement, mais aussi les yeulx chastes. » Aelius Verus l'empereur respondit à sa femme, comme elle se plaignoit dequoy il se laissoit aller à l'amour d'aultres femmes, « qu'il le faisoit par occasion conscientieuse, d'autant que le mariage estoit un nom d'honneur et dignité, non de folastre et lascive concupiscence'. » Et nostre histoire ecclesiastique a conservé avecques honneur la memoire de cette femme qui repudia son mary, pour ne vouloir seconder et soustenir ses attouchements trop insolents et desbordez. Il n'est, en somme, aulcune si iuste volupté en laquelle l'excez et l'intemperance ne nous soit reprochable.

ioinct pour peine luy tournoit à commodité : parquoy ils se radviserent de le rappeller prez de sa femme et en sa maison, et luy ordonnerent de s'y tenir, pour accommoder leur punition à son ressentiment. Car à qui le ieusne aiguiseroit la santé et l'alaigresse, à qui le poisson seroit plus appetissant que la chair, ce ne seroit plus recepte salutaire : non plus qu'en l'aultre medecine, les drogues n'ont point d'effect à l'endroict de celuy qui les prend avecques appetit et plaisir; l'amertume et la difficulté sont circonstances servants à leur operation. Le naturel qui accepteroit la rubarbe comme familiere, en corromproit l'usage; il fault que ce soit chose qui blece nostre estomach pour le guarir: et icy fault la reigle commune, que les choses se guarissent par leurs contraires; car le mal y guarit le mal.

Cette impression se rapporte aulcunement à cette aultre si ancienne, de penser gratifier au ciel et à la nature par nostre massacre et homicide, qui feut universellement embrassee en toutes

Mais, à parler en bon escient, est ce pas un miserable animal que l'homme? A peine est il en son pouvoir, par sa condition naturelle, de gouster un seul plaisir entier et pur; encores se met il en peine de le retrencher par discours : il n'est pas assez chestif, si par art et par estude il n'aug-religions. Encores du temps de nos peres, Amurat,

mente sa misere :

Fortunæ miseras auximus arte vias 3.

La sagesse humaine faict bien sottement l'ingenieuse, de s'exercer à rabbattre le nombre et la doulceur des voluptez qui nous appartiennent; comme elle faict favorablement et industrieusement, d'employer ses artifices à nous peigner et farder les maulx, et en alleger le sentiment. Si i'eusse esté chef de part, i'eusse prins aultre voye plus naturelle, qui est à dire, vraye, commode et saincte; et me feusse peut estre rendu assez fort pour la borner: quoy que nos medecins spirituels et corporels, comme par complot faict entre eulx, ne treuvent aulcune voye à la guarison, ny remede aux maladies du corps et de l'ame, que par le torment, la douleur et la peine. Les veilles, les ieusnes, les haires, les exils loingtains et solitaires, les prisons perpetuelles, les verges, et aultres afflictions, ont esté introduictes pour cela : mais en telle condition, que ce soient veritablement afflictions, et qu'il y ayt de l'aigreur poignante; et qu'il n'en advienne point comme à un Gallio, lequel ayant esté envoyé en exil en l'isle de Lesbos, on feut adverty à Rome qu'il s'y don

1 CICERON, de Officiis, I, 40. C.

a SPARTIEN, Verus, c. 5. J. V. L.

3 Nous avons travaillé nous-mêmes à augmenter la misère de notre condition. PROPERCE, III, 7, 44.

4 Sénateur romain exilé pour avoir déplu à Tibère. TACITE, Annales, VI, 3. C.

en la prinse de l'Isthme, immola six cents ieunes hommes grecs à l'ame de son pere, à fin que ce sang servist de propitiation à l'expiation des pechez du trespassé. Et en ces nouvelles terres descouvertes en nostre aage, pures encores et vierges au prix des nostres, l'usage en est aulcunement receu par tout; toutes leurs idoles s'abbruvent de sang humain, non sans divers exemples d'horrible cruauté: on les brusle vifs, et demy rostis on les retire du brasier pour leur arracher le cœur et les entrailles; à d'aultres, voire aux femmes, on les escorche vifves, et de leur peau ainsi sanglante en revest on et masque d'aultres. Et non moins d'exemples de constance et resolution ; car ces pauvres gents sacrifiables, vieillards, femmes, enfants, vont, quelques iours avant, questants eulx mesmes les aumosnes pour l'offrande de leur sacrifice, et se presentent à la boucherie, chantants et dansants avecques les assistants.

Les ambassadeurs du roy de Mexico, faisants entendre à Fernand Cortez la grandeur de leur maistre, aprez luy avoir dict qu'il avoit trente vassaulx, desquels chascun pouvoit assembler cent mille combattants, et qu'il se tenoit en la plus belle et forte ville qui feust soubs le ciel, luy adiousterent qu'il avoit à sacrifier aux dieux cinquante mille hommes par an. De vray, ils disent qu'il nourrissoit la guerre avecques certains grands peuples voysins, non seulement pour l'exercice de la ieunesse du païs, mais principalement

pour avoir dequoy fournir à ses sacrifices par | des prisonniers de guerre. Ailleurs, en certain bourg, pour la bienvenue dudict Cortez, ils sacrifierent cinquante hommes tout à la fois. Ie diray encores ce conte: aulcuns de ces peuples ayants esté battus par luy, envoyerent le recognoistre et rechercher d'amitié; les messagers luy presenterent trois sortes de presents, en cette maniere: - Seigneur, voylà cinq esclaves: si tu es un dieu fier, qui te paisses de chair et de sang, mange les, et nous t'en amerrons davantage; si tu es un dieu debonnaire, voylà de l'encens et des plumes; si tu es homme, prens les oyseaux et les fruicts que voycy. »

CHAPITRE XXX.

Des Cannibales.

Quand le roy Pyrrhus passa en Italie, aprez qu'il eut recogneu l'ordonnance de l'armee que les Romains luy envoyoient au devant : « le ne scay, dict il, quels barbares sont ceulx cy (car les Grecs appelloient ainsi toutes les nations estrangieres), mais la disposition de cette armee que ie veoy n'est aulcunement barbare1. » Autant en dirent les Grecs de celle que Flaminius feit passer en leur païs 2; et Philippus, voyant d'un tertre l'ordre et distribution du camp romain, en son royaume, soubs Publius Sulpicius Galba3. Voylà comment il se fault garder de s'attacher aux opinions vulgaires, et les fault iuger par la voye de la raison, non par la voix commune.

l'ay eu long temps avecques moy un homme qui avoit demeuré dix ou douze ans en cet aultre monde qui a esté descouvert en nostre siecle, en l'endroict où Villegagnon print terre 4, qu'il surnomma la France antartique. Cette descouverte d'un païs infiny semble estre de consideration. le ne sçay si ie me puis respondre qu'il ne s'en face à l'advenir quelque aultre, tant de personnages plus grands que nous ayants esté trompez en cette cy. l'ay peur que nous ayons les yeulx plus grands que le ventre, et plus de curiosité que nous n'avons de capacité : nous embrassons tout, mais nous n'estreignons que du vent. Platon 5 introduict Solon racontant avoir ap

I PLUTARQUE, Vie de Pyrrhus, c. 8, trad. d'Amyot. C.

2 ID. Vie de Flaminius, c. 3. Mais Montaigne altère un peu le récit de l'historien. C.

3 TITE-LIVE, XXXI, 34. C.

4 Au Brésil, où il arriva en 1557. Voyez BAYLE, au mot Villegagnon.

5 Dans le Timée. On trouve la traduction de tout ce récit dans les Pensées de Platon, seconde édition, page 384. J. V. L.

prins des presbtres de la ville de Saïs en Aegypte, que iadis et avant le deluge, il y avoit une grande isle nommee Atlantide, droict à la bouche du destroict de Gibaltar, qui tenoit plus de païs que l'Afrique et l'Asie toutes deux ensemble; et que les roys de cette contree là, qui ne possedoient pas seulement cette isle, mais s'estoient estendus dans la terre ferme si avant, qu'ils tenoient de la largeur d'Afrique iusques en Aegypte, et de la longueur de l'Europe iusques en la Toscane, entreprinrent d'eniamber iusques sur l'Asie, et subiuguer toutes les nations qui bordent la mer Mediterranee iusques au golfe de la mer Maiour2; et pour cet effect, traverserent les Espaignes, la Gaule, l'Italie, iusques en la Grece, où les Atheniens les sousteinrent: mais que quelque temps aprez, et les Atheniens, et eulx, et leur isle, feurent engloutis par le deluge. Il est bien vraysemblable que cet extreme ravage d'eau ayt faict des changements estranges aux habitations de la terre, comme on tient que la mer a retrenché la Sicile d'avecques l'Italie;

Hæc loca, vi quondam et vasta convulsa ruina,

Dissiluisse ferunt, quum protenus utraque tellus
Una foret 3.

Chypre, d'avecques la Surie; l'isle de Negrepont, de la terre ferme de la Bœoce; et ioinct ailleurs les terres qui estoient divisees, comblant de limon et de sable les fosses d'entre

Sterilisque diu palus, aptaque remis, Vicinas urbes alit, et grave sentit aratrum 4. Mais il n'y a pas grande apparence que cette isle soit ce monde nouveau que nous venons de descouvrir : car elle touchoit quasi l'Espaigne 5, et ce seroit un effect incroyable d'inondation, de l'en avoir reculée comme elle est, de plus de douze cents lieues; oultre ce que les navigations des modernes ont desia presque descouvert que ce n'est point une isle, ains terre ferme et continente avecques l'Inde orientale d'un costé, et avecques les terres qui sont soubs les deux poles

Ou Gibraltar, comme nous disons aujourd'hui. Nicot met l'un et l'autre. C.

2 Qu'on nomme à présent la mer Noire. C.

3 Autrefois ces terres n'étaient, dit-on, qu'un même continent; par un violent effort, l'onde en fureur les sépara. VIRG. Eneide, III, 414 sq.

4 Un marais longtemps stérile, et traversé par les rames, connaît maintenant la charrue, et nourrit les villes voisines. HOR. Art poétique, 6, 65.

5 Platon ne dit rien de semblable. On trouve aussi dans les phrases suivantes quelques erreurs géographiques répandues sans doute par les premiers voyageurs qui parcoururent le nouveau monde. J. V. L.

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d'aultre part; ou si elle en est separee, que c'est d'un si petit destroict et intervalle, qu'elle ne merite pas d'estre nommee isle pour cela.

Il semble qu'il y aye des mouvements, naturels les uns, les aultres fiebvreux, en ces grands corps comme aux nostres. Quand ie considere l'impression que ma riviere de Dourdoigne faict, de mon temps, vers la rive droicte de sa descente, et qu'en vingt ans elle a tant gaigné, et desrobbé le fondement à plusieurs bastiments, ie veoy bien que c'est une agitation extraordinaire; car si elle feust tousiours allee ce train, ou deust aller à l'advenir, la figure du monde seroit renversee: mais il leur prend des changements; tantost elles s'espandent d'un costé, tantost d'un aultre, tantost elles se contiennent. le ne parle pas des soubdaines inondations dequoy nous manions les causes. En Medoc, le long de la mer, mon frere, sieur d'Arsac, veoid une sienne terre ensepvelie soubs les sables que la mer vomit devant elle; le faiste d'aulcuns bastiments paroist encores: ses rentes et domaines se sont eschangez en pasquages bien maigres. Les habitants disent que, depuis quelque temps, la mer se poulse si fort vers eulx, qu'ils ont perdu quatre lieues de terre. Ces sables sont ses fourriers; et veoyons de grandes montioyes d'arene mouvante, qui marchent d'une demie lieue devant elle, et gaignent païs.

L'aultre tesmoignage de l'antiquité auquel on veult rapporter cette descouverte, est dans Aristote, au moins si ce petit livret des Merveilles inouyes est à luy. 11 raconte là que certains Carthaginois s'estants iectez au travers de la mer Atlantique, hors le destroict de Gibaltar, et navigé long temps, avoient descouvert enfin une grande isle fertile, toute revestue de bois, et arrousée de grandes et profondes rivieres, fort esloingnee de toutes terres fermes; et qu'eulx, et aultres depuis, attirez par la bonté et fertilité du terroir, s'y en allerent avecques leurs femmes et enfants, et commencerent à s'y habituer. Les seigneurs de Carthage, voyants que leur païs se despeuploit peu à peu, feirent deffense expresse, sur peine de mort, que nul n'eust plus à aller là; et en chasserent ces nouveaux habitants, craignants, à ce qu'on dict, que par succession de temps ils ne veinssent à mutiplier tellement, qu'ils les supplantassent eulx mesmes et ruinassent leur estat. Cette narration d'Aristote n'a non plus d'accord avecques nos terres neufves.

Cet homme que l'avois, estoit homme simple

et grossier, qui est une condition propre à ren-
dre veritable tesmoignage; car les fines gents
regardent bien plus curieusement et plus de
choses, mais ils les glosent; et pour faire va-
loir leur interpretation, et la persuader, ils ne
se peuvent garder d'alterer un peu l'histoire:
ils ne vous representent iamais les choses pu-
res; ils les inclinent et masquent selon le visage
qu'ils leur ont veu; et pour donner credit
à leur iugement et vous y attirer, prestent vo-
lontiers de ce costé là à la matiere, l'alongent
et l'amplifient. Ou il fault un homme tres fi-
delle, ou si simple, qu'il n'ayt pas dequoy bas-
tir et donner de la vraysemblance à des inven-
tions faulses, et qui n'ayt rien espousé. Le mien
estoit tel; et oultre cela, il m'a faict veoir à
diverses fois plusieurs matelots et marchands
qu'il avoit cogneus en ce voyage : ainsi ie me
contente de cette information, sans m'enquerir
de ce que les cosmographes en disent. Il nous
fauldroit des topographes qui nous feissent nar-
ration particuliere des endroicts où ils ont esté .
mais pour avoir cet advantage sur nous d'avoir
veu la Palestine, ils veulent iouyr du privilege
de nous conter des nouvelles de tout le demou-
rant du monde. Ie vouldroy que chascun escri-
vist ce qu'il sçait, et autant qu'il en sçait, non
en cela seulement, mais en touts aultres sub-
iects car tel peult avoir quelque particuliere
science ou experience de la nature d'une riviere
ou d'une fontaine, qui ne sçait au reste que ce
que chascun sçait; il entreprendra toutesfois,
pour faire courir ce petit loppin, d'escrire toute
la physique. De ce vice sourdent plusieurs gran-
des incommoditez.

Or ie treuve, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté, sinon que chascun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage. Comme de vray nous n'avons aultre mire de la verité et de la raison, que l'exemple et idee des opinions et usances de païs où nous sommes; là est tousiours la parfaicte religion, la parfaicte police, le parfaict et accomply usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de mesme que nous appellons sauvages les fruicts que nature de soy et de son progrez ordinaire a produicts; tandis qu'à la verité ce sont ceulx que nous avons alterez par nostre artifice, et destournez de l'ordre commun, que nous debvrions appeller plustost sauvages: en ceux là sont vifves et vigoreuses les vrayes et plus utiles et naturelles vertus et proprietez:

lesquelles nous avons abbastardies en ceulx | maintenir avecques si peu d'artifice et de sou

cy, les accommodants au plaisir de nostre goust corrompu; et si pourtant, la saveur mesme et delicatesse se treuve, à nostre goust mesme, excellente, à l'envi des nostres, en divers fruicts de ces contrees là, sans culture. Ce n'est pas raison que l'art gaigne le poinct d'honneur sur nostre grande et puissante mere nature. Nous avons tant rechargé la beaulté et la richesse de ses ouvrages par nos inventions, que nous l'avons du tout estouffee: si est ce que partout où sa pureté reluict, elle faict une merveilleuse honte à nos vaines et frivoles entreprinses '.

Et veniunt hederæ sponte sua melius; Surgit et in solis formosior arbutus antris;

Et volucres nulla dulcius arte canunt 2. Touts nos efforts ne peuvent seulement arriver à representer le nid du moindre oyselet, sa contexture, sa beaulté, et l'utilité de son usage; non pas la tissure de la chestifve araignee.

Toutes choses, dict Platon 3, sont produictes ou par la nature, ou par la fortune, ou par l'art les plus grandes et plus belles, par l'une ou l'aultre des deux premieres; les moindres et imparfaictes, par la derniere.

deure humaine. « C'est une nation, diroy ie à Platon, en laquelle il n'y a aulcune espece de traficque, nulle cognoissance de lettres, nulle science de nombres, nul nom de magistrat ny de superiorité politique, nul usage de service, de richesse ou de pauvreté, nuls contracts, nulles successions, nuls partages, nulles occupations qu'oysifves, nul respect de parenté que commun, nuls vestements, nulle agriculture, nul metal, nul usage de vin ou de bled; les paroles mesmes qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation, l'avarice, l'envie, la detraction, le pardon, inouyes. » Combien trouveroit il la republique qu'il a imaginee, esloingnee de cette perfection! [Viri a diis recentes '.]

Hos natura modos primum dedit 2. Au demourant, ils vivent en une contree de païs tres plaisante et bien temperee : de façon qu'à ce que m'ont dit mes tesmoings, il est rare d'y veoir un homme malade; et m'ont asseuré n'en y avoir veu aulcun tremblant, chassieux, esdenté, ou courbé de vieillesse. Ils sont assis le long de la mer, et fermez du costé de la terre de grandes et haultes montaignes, ayants, Ces nations me semblent doncques ainsi barba- entre deux, cent lieues ou environ d'estendue res pour avoir receu fort peu de façon de l'es- en large. Ils ont grande abondance de poisson prit humain, et estre encores fort voysines de et de chairs qui n'ont aulcune ressemblance aux leur naïfveté originelle. Les loix naturelles leur nostres; et les mangent sans aultre artifice que commandent encores, fort peu abbastardies par de les cuyre. Le premier qui y mena un cheval, les nostres; mais c'est en telle pureté, qu'il me quoy qu'il les eust practiquez à plusieurs aulprend quelquesfois desplaisir dequoy la cog- tres voyages, leur feit tant d'horreur en cette noissance n'en soit venue plustost, du temps assiette, qu'ils le tuerent à coups de traicts, qu'il y avoit des hommes qui en eussent sceu avant que le pouvoir recognoistre. Leurs basmieulx iuger que nous : il me desplaist que Ly-timents sont fort longs, et capables de deux curgus et Platon ne l'ayent eue; car il me semble que ce que nous veoyons par experience en ces nations là surpasse non seulement toutes les peinctures dequoy la poësie a embelly l'aage doré, et toutes ses inventions à feindre une heureuse condition d'hommes, mais encores la conception et le desir mesme de la philosophie: ils n'ont peu imaginer une naïfveté si pure et simple comme nous la veoyons par experience; ny n'ont peu croire que nostre societé se peust

* J. J. Rousseau a sans doute puisé dans ces réflexions de Montaigne le célèbre morceau qui commence l'Émile : « Tout est bien, sortant des mains de l'Auteur des choses; tout dégénère entre les mains de l'homme, etc. » A. D.

* Le lierre aime à croitre sans culture; l'arbousier n'est jamais plus beau que dans les antres solitaires; le chant des oiseaux est plus doux sans le secours de l'art. PROPERCE, I, 2, 10 sq.

3 Lois, X, pag. 947, édit. de 1602. J. V. L.

MONTAIGNE.

ou trois cents ames, estoffez d'escorce de grands arbres, tenants à terre par un bout, et se soustenants et appuyants l'un contre l'aultre par le faiste, à la mode d'aulcunes de nos granges, desquelles la couverture pend iusques à terre et sert de flancq. Ils ont du bois si dur qu'ils en couppent, et en font leurs espees et des grils à cuyre leur viande. Leurs licts sont d'un tissu de cotton, suspendus contre le toict comme ceulx de nos navires, à chascun le sien; car les femmes couchent à part des maris. Ils se levent avec le soleil, et mangent soubdain apres s'estre

Voilà des hommes qui sortent de la main des dieux. SENÈQUE, Ép. 90. Cette citation ne se trouve que dans l'exemplaire dont s'est servi Naigeon. Montaigne la supprima peutêtre à cause de la suivante. J. V. L.

2 Telles furent les premières lois de la nature. VIRG. Géorg. II, 20.

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