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d'Espagne, qui reçoit de grandes sommes de sa douane de Cadix, n'est à cet égard qu'un particulier très riche dans un état très pauvre. Tout se passe des étrangers à lui sans que ses sujets y prennent presque de part; ce commerce est indépendant de la bonne et de la mauvaise fortune de son royaume. Si quelques provinces dans la Castille lui donnoient une somme pareille à celle de la . douane de Cadix, sa puissance seroit bien plus grande : ses richesses ne pourroiènt être que l'effet de celles du pays; ces provinces animeroient toutes les autres, et elles seroient toutes ensemble plus en état de soutenir les charges respectives : au lieu d'un grand trésor, on auroit un grand peuple.

CHAPITRE xx III.
Problême.

CE n'est point à moi à prononcer sur la question, si l'Espagne ne pouvant faire le commerce des Indes par elle-même, il ne vaudroit

as mieux qu'elle le rendît libre aux étrangers.

e dirai seulement qu'il lui convient de mettre à ce commerce le moins d'obstacles que sa politique pourra lui permettre. Quand les mar· chandises que les diverses nations portent aux Indes y sont cheres, les Indes donnent beaucoup de leur marchandise, qui est l'or et l'argent, pour peu de marchandises étrangeres ; le contraire arrivc lorsque celles-ci sont à vil prix. Il seroit peut-être utile que ces nations se nuisissent les unes aux autres, afin que les marchandises qu'elles portentaux Indes y fus· sent toujours à bon marché. Voilà des principes qu'il faut examiner sans les séparer pourtant des autres considérations ; la sûreté des Indes, l'utilité d'une douane unique, les dangers d'un grandchangement, les inconvénients qu'on prévoit, et qui souvent sont moins dangereux que ceux qu'on ne peut pas prévoir.

LIVRE XXII.

DEs LoIs, nANs LE RAProRT QU'ELLEs oNT AvEc
L'UsAGE DE LA MoNNoIE.

CHAPITRE PREMIER.

Raison de l'usage de la monnoie.

LEs peuples qui ont peu de marchandises pour le commerce, comme les sauvages et les peuples policés qui n'en ont que de deux ou trois especes, négocient par échange.Ainsi les caravanes de Maures qui voni à Tombouctou, dans le fond de l'Afrique, troquer du sel contre de l'or, n'ont pas besoin de monnoie. Le Maure met son sel dans un monccau ; le Negre, sa poudre dans un autre : s'il n'y a pas assez d'or, le Maure retranche de son sel,

ou le Negre ajoute de son or, jusqu'a ce que les parties conviennent. Mais, lorsqu'un peuple trafique sur un très grand nombre de marchandises, il faut nécessairement une monnoie, parcequ'un métalfacile à transporter épargne bien des frais que l'on seroit obligé de faire sil'on procédoit toujours par échange. Toutes les nations ayant des besoins réci

proques, il arrive souvent que l'uneveut avoir un très grand nombre de marchandises de l'autre, et celle-ci très peu des siennes; tandis qu'à l'égard d'une autre nation elle est dans un cas contraire. Mais lorsque les nations ont une monnoie et qu'elles procedent par vente et par achat, celles qui prennent plus de marchandises se soldent, ou paient l'excédant avec de l'argent; et il y a cette différence, que, dans

" le cas de l'achat, le commerce se fait à proportion des besoins de la nation qui demande le plus; et que, dans l'échange, le commerce se fait seulement dans l'étendue des besoins de la nation qui demande le moins, sans quoi cette derniere seroit dans l'impossibilité de solder son compte,

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LA monnoie est un signe qui représente la valeur de toutes les marchandises. On prend quelque métal pour que le signe soit dura

ble (1), qu'il se consomme peu par l'usage, et que, sans se détruire, il soit capable de beaucoup de divisions. On choisit un métal précieux pour que le signe puisse aisément se transporter. Un métal est très propre à être une mesure commune, parcequ'on peut ais,ment le réduire au même titre. Chaque état y met son empreinte, afin que la forme réponde du titre et du poids, et que l'on connoisse l'un et l'autre par la seule inspection. Les Athéniens, n'ayant point l'usage des métaux, se servirent de bœufs (2 ), et les Romains de brebis : mais un bœuf n'est pas la même chose qu'un autre bœuf, comme . une piece de métal peut être la même qu'une autre. . - Comme l'argent est le signe des valeurs des marchandises, le papier est un signe de la valeur de l'argent; et, lorsqu'il est bon, il le représente tellement que, quant à l'effet, il n'y a point de différence. De même que l'argent est un signe d'une chose et la représente, chaque chose est un signe de l'argent et le représente; et l'état est dans la prospérité selon que, d'un côté, l'ar

(1) Le sel, dont on se sert en Abyssinie, a ce défaut, qu'il se consomme continuellement.—(2) Hérodote, in Clio, nous dit que les Lydiens trouverent l'art de battre la monnoie; les Grecs le prirent d'enx ;. les monnoies d'Athenes eurent pour empreinte leur ancien bœuf. J'ai vu une de ces monnoies dans le cabinet du comte de Pembrocke,

• 146 DE L'Es PR1T DE s Lo1s. gent représente bien toutes choses, et que d'un autre toutes choses représentent bien l'argent, et qu'ils sont signes les uns des autres, c'està-dire que dans leur valeur relative on peut avoir l'un sitôt que l'on a l'autre. Cela n'arrive jamais que dans un gouvernement modéré, mais n'arrive pas toujours dans un gouvernement modéré : par exemple, si les lois favorisent un débiteur injuste, les choses qui lui . appartiennent ne représentent point l'argent, et n'en sont point un signe.A l'égard du gouvernement despotique, ce seroit un prodige si les choses y représentoient leur signe : la tyrannie et la méfiance font que tout le monde y enterre son argent (1): les choses n'y représentent donc point l'argent. Quelquefois les législateurs ont employé un tel art que non seulement les choses représentoient l'argent par leur nature, mais qu'elles devenoient monnoie comme l'argentmême(2). César, dictateur, permit aux débiteurs de donner en paiement à leurs créanciers des fonds de terre au prix qu'ils valoient avant la guerre civile. Tibere (3) ordonna que ceux qui voudroient de l'argent en auroient du trésor public, en obligeant des fonds pour le double. Sous César, les fonds de terre furent la mon

(1) C'est un ancien usage à Alger que chaque pere de famille ait un trésor enterré. Laugier de Tassis, Histoire du royaume d'Alger.—(2) Voyez César, de la guerre civile, liv. III.-(3) Tacite, liv. VI.

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