Page images
PDF
EPUB

droit : elle peut créer des mots pour les sentiments; pour les pensées, des images ; elle peut

, arriver à devenir naturelle pour les habiles : pour le peuple elle sera toujours savante et factice.

Telle fut la littérature romaine. Édifice brillant, mais sans base , elle devait crouler quand les mains habiles qui l'avaient fondée ne la soutiendraient plus. Sous elle, il y avait d'anciennes constructions, de ces constructions qui, semblables aux monuments de la Rome étrusque et royale, devaient reparaître quand le temps aurait fait tomber les ornements qui les cachaient. Comment, en effet, expliquer autrement cette révolution si prompte de la littérature latine ? La Grèce enfante Rome, et elle lui survit. Pourquoi? C'est qu'en Grèce le langage n'est point double comme à Rome; il n'y a point une lingua rustica et une lingua nobilis; aussi quand après plus de deux mille ans la langue grecque se dépouille de ses vêtements antiques, dans sa forme nouvelle on reconnaît encore sa forme ancienne. Dans la langue latine , rien de semblable. Rome a donc vu la littérature si belle, mais si fragile , du siècle d'Auguste tomber devant cet idiome populaire qui, lui, avait grandi lentement, apre et inculte, mais vigoureux :

Infecunda quidem sed læta et fortia surgunt.

Mais, que dis-je! est-il donc si pauvre et si

au

stérile, cet idiome ? Déjà nous avons vu sa richesse là où la langue classique latine était si maigre et si gênée, dans les détails de la vie civile, domestique, religieuse et militaire. Mais là même où cette langue semble plus féconde et où pourtant elle est encore si impuissante, l'idiome vulgaire sera plus souple, plus nombreux et plus libre. La philosophie, par exemple, avait toujours été pour la littérature latine un embarras : pour nous l'expliquer Cicéron et Sénèque sont obligés d'avoir recours grec : sous les Antonins, c'est en grec que s'écrivent presque tous les livres de philosophie. Eh bien ! le langage populaire, la lingua rustica viendra à bout de la philosophie, comme elle a fait de la guerre, de la religion, de l'agriculture. Voici une religion nouvelle qui s'adresse au peuple et aux savants; et pour les savants et pour le peuple, elle trouve un langage, non pas élégant, mais facile, mais nerveux. Les questions les plus difficiles de la métaphysique ne l'effrayent pas : Tertullien, Lactance, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, trouvent sous leur plume, sans être obligés de recourir au grec, les expressions, les tours qui fuyaient Cicéron et Sénèque. C'est que cet idiome était populaire; et si une langue indigène peut manquer d'harmonie et d'élégance, elle ne saurait manquer de force et de souplesse.

Ainsi donc, à proprement parler, il n'y a pas eu décadence dans la littérature romaine; il y a eu transformation; substitution d'un idiome à un autre, de l'idiome vulgaire et primitif à l'idiome savant et étranger. Le siècle d'Auguste a été un heureux accident, qui ne se pouvait renouveler. Quand donc le peuple reparut, sous le niveau du despotisme, d'abord, mais surtout et plus noblement sous l'égalité chrétienne , il remit son idiome en lumière. Il y eut alors deux littératures : une littérature sans couleur et sans force, se traînant sur les traces effacées des Grecs, la littérature païenne; et une littérature incorrecte, barbare quelquefois, mais vigoureuse et précise, la littérature des Pères de l'Église; littérature nouvelle comme les sentiments qu'elle exprime; grande comme les vérités qu'elle annonce; insouciante de la forme, mais pittoresque et originale dans le fond ; se servant pour parler à l'imagination et au cœur de cette vieille langue latine, vulgaire et analytique, germe de ces idiomes du moyen âge, qui sont devenus les langues modernes du midi de l'Europe.

FIN DU PREMIER VOLUME.

Pages. Chap. XVII. La légende chrétienne...

315 Chap. XVIII. La Poésie.....

329 Chap. XIX. Grégoire le Grand.....

337 Chap. XX. Le christianisme a-t-il contribué à la chute de l'empire?....

347

APPENDICE.

[ocr errors]

355

Apulée..
La Littérature païenne et la Littérature chrétienne

au me siècle..
De la langue des écrivains chrétiens latins.........

384

403

FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME

Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet)

rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.

« PreviousContinue »