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philosophie elle-même résout dans le sens chrétien ; car sans un don de la Providence, sans une grâce, toute libre qu'elle est notre volonté ne pourrait accomplir le bien; qui ne l'a. éprouvé ?

CHAPITRE XV.

SAINT PAULIN.

Le nom de saint Paulin se place naturellement après les noms de Jérôme et d'Augustin avec lesquels il entretint un commerce épistolaire, qui devint une vive et solide amitié.

On sait la vie de Paulin. Né à Bordeaux, en 353, d'une famille illustre et opulente, Paulin fut disciple d’Ausone. Comme son maitre, il se distingua d'abord dans la carrière du barreau , parvint rapidement aux honneurs, et soutenu par son talent et aussi par ses richesses, qui étaient immenses, il fut nommé consul. Puis tout à coup, saisi, au sein de ses richesses, de sa puissance et de l'éclat de ses anciennes dignités, d'un ennui profond, il demanda à la religion des consolations contre des sujets d'affiction qu'il avait eus, dit-il lui-même dans ses Lettres, mais qu'il n'explique pas. Vers 389 ou 390, il résolut de s'ensevelir dans la retraite, quitta sa patrie et se retira en Espagne, à Barcelone, pour embrasser le christianisme.

Paulin, ses études achevées, était resté l'ami

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d'Ausone : rapprochés malgré la différence des åges par le goût de la littérature et par une certaine conformité de destinée; mais la poésie était entre eux le lien le plus fort. Ausone ne put donc voir sans une vive douleur et presque sans irritation la religion enlever à la poésie le talent facile et brillant de Paulin. Pour le détourner de cette résolution de renoncer au monde et aux lettres, il lui écrivit, de 390 à 393, une première lettre où la plainte, douce et tendre, se mêle encore à l'amitié et à l'espérance de conserver Paulin aux muses.

« Nous secouons donc ce joug si léger à subir, si facile à porter ensemble! ce joug si paisible et si doux, que ton père et le mien ont traîné depuis leur naissance jusqu'à leur vieillesse et qu'ils ont imposé à leurs pieux héritiers, désirant qu'il durât jusqu'au jour éloigné qui terminerait leur vie. Mais dût-il m'écraser, seul j'accepte le fardeau tout entier; je ne trahirai pas, tant que je vivrai, la foi d'une vieille amitié, afin que cette chaste consolation gravée dans mon souvenir me rende un jour le compagnon qui m'a fui. Reconnais-tu ta faute, Paulinus bien-aimé? car pour moi, ma foi est sûre; je garde une immuable vénération à mon Paulinus des anciens jours, et à cet esprit de concorde qui animait mon père et le tien. » Dans une seconde lettre Ausone est plus vif et déjà un peu

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amer : « J'avais pensé que les plaintes de ma première lettre auraient su te fléchir, Paulinus, et qu’un tendre reproche t'arracherait une parole, mais non : il semble qu'un serment sacré t'enchaîne; tu as juré le plus profond silence, et tu y persistes. » Ausone croit qu'une influence importune empêche Paulin de répondre; et il lui enseigne, pour échapper à cette surveillance domestique mille artifices que l'on est étonné de retrouver ici :

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Si prodi, Pauline, times, nostræque vereris
Crimen amicitiæ, Tanaquil tua nesciat istud.

Cette Tanaquil, c'était l'épouse de Paulin, Thérasia, qui en effet ne cessait de le porter à la piété. Enfin, dans une dernière épître, donnant un plus libre cours à ses reproches, il s'écrie : « Voici la quatrième épitre, Paulinus, qui te retrace mes plaintes connues ; et en retour nulle page de toi qui me rende ce pieux devoir; pas une lettre dont l'heureux début m'apporte la formule d'un salut. » Et alors avec un goût détestable et une malheureuse érudition mythologique, il lui prouve que tout dans la nature répond à qui l'interroge : « Les rochers, les bois, les rivages, ont une voix. L'airain de Dodone tinte longtemps. Puis pour répondre, un mot suffit; une seule voyelle servit de réponse aux Lacédémoniens; » et il termine

par

une longue imprécation poétique contre cette terre barbare qui retient son ami :

Hæc precor! hanc vocem, Boeotia carmina, Musæ, Accipite, et Latiis vatem revocate Camenis.

Les lettres d'Ausone n'étaient point arrivées exactement à leur adresse; Paulin n'avait reçu les trois premières qu'au bout de quatre ans ; et la quatrième, la dernière que nous avons citée, arriva encore quelque temps après. Paulin fit à ces différentes lettres une seule et même réponse :

<< Pourquoi m'ordonner, ô mon père, de cultiver ces muses que j'ai répudiées? ils repoussent les muses, ils sont fermés à Apollon, les cœurs voués au Christ. Soutenu autrefois non par une égale force mais par une même ardeur, je m'unis à toi pour évoquer le sourd Phébus de son antre prophétique, pour appeler les muses des divinités, pour demander à des forêts ou à des montagnes le don de la parole, qui est un don de Dieu. Tu m'accuses de manquer, depuis trois années entières, à ma patrie; d'avoir, dans mes courses vagabondes, cherché un autre univers; et ta tendresse émue profère de pieuses plaintes. Je bénis ces vénérables mouvements de ton cœur paternel; mais combien j'aimerais mieux, ô mon père, te voir demander mon retour à qui pourrait te l'accorder. Puis-je songer à revenir à toi, quand tu exhales de stériles prières qui ne

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