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démiciens. Il est un développement de cette pensée exprimée à la fin du premier livre de ce dialogue, savoir qu'il n'y a point de bonheur sans la vertu. Augustin partant de ce principe que l'homme étant composé d'un corps et d'une âme, il faut à l'un et à l'autre des aliments conformes à leur nature, montre que la seule nourriture de l'esprit, c'est la vérité; la nourriture de l'âme, c'est Dieu, sans la connaissance duquel il n'y a point de bonheur parfait. L'âme, quand elle ne possède pas Dieu, est vide; elle est pleine, si elle s'en rassasie: Dieu, sagesse, bonheur, seule et même chose sous des noms différents. Point de bonheur donc, point de sagesse, où Dieu n'est pas; car Dieu, seul objet de notre félicité, peut seul donner à notre nature cette perfection qui conduit au bonheur.

Dans le traité de la vie heureuse, les interlocuteurs sont les mêmes que dans le traité contre les académiciens, à l'exception d'Alype, qui y est remplacé par la mère d'Augustin. Cette intervention de la femme dans des discussions philosophiques est un fait nouveau, un témoignage manifeste du soin que le christianisme prenait de l'éducation de la femme, de la dignité qu'il lui donnait. Du reste la mère d'Augustin méritait cette place par sa tendresse et par l'élévation de son âme. C'est elle dont les larmes avaient préparé et obtiendront la conversion

d'Augustin. Le petit jardin d'Ostie achèvera ce qu'a commencé la maison d'Alype.

Le troisième des traités philosophiques d'Augustin, de ces traités qui sont la préparation à sa vie de prêtre, sont les deux livres de l'ordre. Sans se rattacher directement à la vie heureuse, ce traité s'y rapporte cependant. Qu'est-ce que l'ordre? Voilà la question que se fait, et que cherche à résoudre Augustin dans les deux livres qu'il y consacre. Pour lui, l'ordre, c'est être avec Dieu, et dans l'ordre de Dieu; c'est le comprendre, c'est être gouverné par lui. Mais si Dieu est l'ordre même, comment le désordre physique et moral se peut-il admettre? par les vues secrètes de la Providence. Mais quoi! ce désordre existe-t-il réellement ici-bas. Prenez-y garde, ce qui vous semble un désordre, est une nécessité, une harmonie. Otez une seule pièce de cet ensemble, et l'accord est rompu. Pour soutenir cette thèse, Augustin ne recule point devant des conséquences qui nous sembleraient peut-être extrêmes: il va, entre autres propositions, jusqu'à soutenir la nécessité du bourreau et de la guerre. On reconnaît là le germe des deux idées principales développées dans un ouvrage célèbre, les Soirées de Saint-Pétersbourg. Telles étaient les recherches philosophiques et pieuses qu'Augustin faisait avec ses amis et ses disciples; il avait avec lui-même d'autres et plus intimes

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entretiens, de plus profondes méditations; ces méditations, il les a appelées Soliloques : Quoniam, dit-il, cum solis nobis loquimur, Soliloquia vocari et inscribi volo; et il ajoute : « La vérité ne saurait mieux s'obtenir que par des interrogations et des réponses; mais dans la discussion l'amour-propre souffre à se voir confondu; l'âme y est blessée, qu'elle avoue ou non ses blessures; en m'interrogeant moi-même, sous le regard et avec l'aide de Dieu, il n'y a plus cet inconvénient. »

Ce Dieu qu'il cherche, il le cherche d'abord par la prière; puis, par cette marche qui est son habitude et son caractère, à la prière il unit l'intelligence, et c'est à la raison qu'il demande de lui révéler cette science de Dieu à laquelle il aspire. Alors commence entre la raison et Augustin un dialogue vif et serré, où la raison fait subir à Augustin un examen sévère, s'assurant si par le soin qu'il a pris de renoncer à toutes ses faiblesses, de purifier son âme, il s'est préparé à cette connaissance de Dieu qu'il désire, et à laquelle on ne peut arriver que par le renoncement au monde sensible. De la recherche de Dieu, qui fait le sujet du premier livre des Soliloques , Augustin passe dans le second livre à l'âme, dont il prouve l'essence immortelle par le besoin de vérité qui la tourmente. Les raisonnements d'Augustin, rigoureux et solides le

plus souvent, sont quelquefois aussi subtils et raffinés; quelques réminiscences platoniciennes s'y mêlent à des souvenirs d'érudition profane; mais une vive piété, les aspirations ardentes de la prière, le regret attendri des fautes passées couvrent ces souvenirs, et l'impression qui reste de ces entretiens si sublimes dans leur simplicité est une impression de calme et d'élévation morale.

Mais bientôt Augustin sortit en quelque sorte de ces méditations philosophiques pour entrer dans ces controverses dogmatiques où devaient triompher sa sagesse et sa foi. C'est alors qu'il composa, dans un court séjour qu'il fit à Rome, ses traités sur les mœurs des manichéens; sur les mœurs de l'Église catholique, et sur le libre

arbitre.

Le manichéisme avait été le premier péril de la jeunesse d'Augustin. « Lors de ma première jeunesse, dit-il dans ses Confessions, une certaine timidité d'enfant qui tenait de la superstition, me faisait craindre d'entrer dans l'examen de la vérité. Mais l'âge m'ayant enflé le cœur, je me jetai dans une autre extrémité. J'entendis parler de gens qui assuraient que, sans se servir de la voix impérieuse de l'autorité, ils délivreraient d'erreur quiconque viendrait se ranger sous leur discipline, et lui montreraient la vérité à découvert. Plein alors de tout le feu et de toute la légèreté de la jeunesse, amoureux de la vérité,

mais enflé de cette sorte d'orgueil que l'on prend d'ordinaire dans les écoles à entendre disputer sur toutes les matières des hommes qui passent pour être habiles, je me livrai à eux, et leur restai attaché durant neuf années entières. » Échappé au péril, Augustin se devait de le signaler aux autres. C'est ce qu'il fit dans son traité sur les mæurs des manichéens. Il y expose leurs erreurs, qui consistaient surtout à rejeter l'autorité de l'Ancien Testament.

Les manichéens avaient le faste de la sagesse; ils séduisaient les esprits par une affectation de rigorisme et de pureté qui imposaient. Ce fut pour combattre cette prétention, qui était un danger pour les simples, qu'Augustin composa le traité des mæurs de l'Église catholique. Aux prétentions de l'orgueil, il oppose le tableau des bienfaits et de la vertu austère de l'Église; aux mæurs fastueusement sévères et hypocritement dissolues des manichéens l'image de la modestie et de la pureté chrétiennes.

Nous avons franchi les deux premiers âges de la vie de saint Augustin. Le philosophe de Cassiciacum va disparaître pour ne plus laisser voir que

le chrétien. Après la mort de sa mère, Augustin avait quitté l'Italie, et s'était embarqué pour Tagaste, lieu de sa naissance, nous le savons. Là il reprit, plus grave encore et plus austère, la vie

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