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ce tumulte, une voix s'élève, la voix d'un enfant : « Ambroise évêque. » Ce cri de l'inno- . cence parut l'ordre du ciel, et Ambroise fut nommé. Effrayé de cet honneur, Ambroise voulut s'y dérober, et pour y échapper il employa inutilement mille moyens, quelques-uns fort étranges, mais où le peuple ne vit que les pieux artifices de sa modestie. Enfin il fallut céder.

Le peuple avait bien jugé : Ambroise était l'homme

que

demandaient et l'Église et les temps difficiles où se trouvait l'Église. L'évêque devait alors être l'épée aussi bien que le bouclier d'Israël; il lui fallait un égal courage d'esprit et d'âme. Ambroise suffit à sa double tâche; il achèvera la victoire du christianisme sur le paganisme; il triomphera des ariens soutenus par une impératrice plus jalouse de son pouvoir que de la foi; il fixera le code de la morale chrétienne; enfin, orateur en même temps qu’évêque et docteur, il rapproche et unit le génie de l'Orient et de l'Occident dans des ouvrages où, à travers de nombreuses imitations, il conservera un cachet particulier de grâce suave et d'onction biblique.

La première lutte qu'Ambroise eut à soutenir fut contre le paganisme.

Nexistait dans la curia Julia, lieu des séances du sénat, un autel dédié à la Victoire et surmonté de la statue de cette divinité. Au commencement

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de chaque séance, les sénateurs brûlaient aux pieds de la déesse quelques grains d'encens, et prêtaient devant elle serment de fidélité à l'empereur. Gratien avait ordonné de faire disparaîtredu sein de la curie ce monument des prétentions et des souvenirs du paganisme, que sous son règne les païens essayèrent vainement d'y faire replacer. Ils espérèrent être plus heureux sous Valentinien II. En 382, une députation fut donc envoyée à l'empereur pour lui demander le rétablissement de cet autel, auprès duquel se livra le dernier combat du paganisme et du christianisme : les champions furent Symmaque et Ambroise.

Symmaque est, au ivo siècle , le représentant le plus illustre du paganisme; sénateur, préfet de Rome, orateur brillant et habile, sa fidélité à l'ancienne religion de l'empire tient tout à la fois du rhéteur et du citoyen; il y reste attaché par les souvenirs de la gloire et de l'éloquence, du patriotisme et de la religion. Libanius et Thémiste regretleront et défendront avant tout dans le polythéisme le symbole des vérités philosophiques et les riantes fantaisies de l'imagination ; Symmaque, lui, s'y attache et le défend comme l'appui et la vie même de l'empire. Aussi son opposition au christiavisme et ses préférences pour le paganisme ne se bornèrent-elles pas

à de simples paroles, elles se manifestèrent par des actes qui tous ne furent pas

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toujours conformes à une parfaite loyauté; et il eut besoin de la clémence de Théodose pour échapper aux rigueurs que son attachement extrême au paganisme lui devait attirer : au moment où le christianisme était inquiété par la révolte de Maxime, Symmaque n'avait pas gardé envers lui une impartialité complète. Tel est le rival contre lequel saint Ambroise avait à lutter. Le débat fut solennel ; c'était le duel de deux cultes, du passé de Rome et de son avenir.

Symmaque prit le premier la parole. M. de Chateaubriand,

, par un anachronisme permis au poëte, a transporté cette lutte dans ses Martyrs, et l'a placée sous le règne de Dioclétien. Il a reproduit celle célèbre prosopopée où personnifiant Rome, Symmaque lui fait redemander, au nom de sa vieillesse et de sa gloire, le culte qui lui a donné l'empire de l'univers. Mais il faut bien le dire : cette défense de l'autel de la Victoire, côté spécieux et national de la lutte, n'était pas la seule et au fond la vraie question; la gloire ici masquait l'intérêt; ce qu'il s'agissait d'obtenir, au moins autant que le rétablissement de l'autel de la Victoire, c'était la révocation de l'édit qui avait enlevé aux vestales les priviléges dont elles avaient joui jusque-là, et attiré, dit Symmaque, l'inclémence des cieux : « La famine se fit bientôt sentir; une triste récolte trahit l'espoir des provinces. La faute n'en était pas à la

à

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terre; nous n'avons rien à reprocher aux astres; ce n'est pas la nielle qui a détruit le blé, ni l'ivraie qui a étouffé les moissons; ce qui a desséché le sol, c'est le sacrilége. » Et Symmaque conclut par ces mots : « Le respect des temps passés veut que vous ne balanciez pas à révoquer une loi qui n'est pas digne d'un prince. » On voit que l'on a un peu oublié l'autel de la Victoire.

Ambroise répondit officiellement à cette relation de Symmaque. Il prouve que ce n'est point à ses dieux, mais à ses propres verlus que Rome a dů l'empire de l'univers; et réfutant la seconde, et au fond la plus importante partie du discours de Symmaque, car l'abolition des priviléges des vestales, ce n'était rien moins que le décret de mort du paganisme, il montre qu'avant même l'édit du prince, l'indifférence païenne a condamné cette institution : « A peine comptez-vous sept vestales. Voilà ce que peuvent de nos jours et les bandelettes révérées, et les robes bordées de pourpre, et les litières des pontifes toujours escortées par la foule, et d'énormes priviléges. Puis opposant à ce faste des vestales la simplicité des vierges chrétiennes, il ajoute : « Il n'est pas nécessaire

que

des bandelettes brodées décorent la tête; quand elle est ornée par la pudeur, un voile grossier suffit. Il faut effacer, et non relever les attraits de la beauté; c'est le jeune qui lui convient, et non la pourpre. »

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Cette réponse d'Ambroise souvent citée, souvent admirée, me paraît, l'avouerai – je ? devoir sa célébrité plutôt à la grandeur même de la cause qui se débattait, qu'à sa beauté même et à sa force. Elle a en quelque sorte un caractère officiel , et si j'osais le dire, jusqu'à un certain point philosophique, que je n'approuve pas ici. On y a vanté ces paroles où saint Ambroise

proclame, a-t-on dit, la loi du progrès : « Tout ne va-t-il pas en s'améliorant ? le chaos a précédé le monde, et les ténèbres ont devancé la lumière; la terre nouvelle, dépouillant ses ombres humides, s'étonne de la nouveauté du soleil. L'homme ne sut d'abord pas cultiver la terre. L'année, au commencement, est stérile, puis viennent les fruits et les fleurs. Qu'ils disent donc que tout aurait dû rester à ses commencements; qu'ils accusent la moisson, parce qu'elle vient à la fin de l'année; qu'ils accusent l'olive, parce qu'elle est le dernier des fruits. » Je l'avoue, ces raisons me paraissent peu concluantes, et le goût seul ne les pourrait même guère approuver; je crains qu'ici l'évêque ne se souvienne d'avoir été avocat. Il у

a dans cette même cause, non un discours, mais une lettre d'Ambroise, moins citée, et selon nous plus éloquente et plus vraie. Il l'adresse à l'empereur Valentinien, au moment même où il apprend que, avant même que les

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