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la grâce. Tout en reconnaissant la sincérité de la conversion de Constantin, on peut admettre aussi que la politique n'y fut point étrangère. Il est permis de penser que l'exemple de Constance Chlore, chéri dans son gouvernement, la force et la discipline des chrétiens, l'appui qu'il en pouvait recevoir, disposèrent Constantin à un changement où le porta aussi sans doute le spectacle contraire de la cour sanglante de Nicomédie. Le principe politique du christianisme qui conciliait la liberté avec la soumission, et qui tendait à l'unité, lui devait aussi convenir; enfin la lutte, la lutte décisive qu'il eut à soutenir contre Licinius, qui se posait comme le représentant du paganisme, acheva de vaincre ses dernières hésitations, s'il en avait encore; il dut voir, dans un parti nombreux, actif, ardent, une force qui ferait pencher la victoire en sa faveur. A ne juger donc le changement de religion de Constantin qu'au point de vue politique, on trouvera qu'il indiquait dans ce prince autant d'intelligence de l'avenir que de courage et de décision. En effet, si d'un côté l'on réfléchit à la haine ou au mépris qu'avait jusque-là excités la religion chrétienne, proscrite par les empereurs, repoussée par le sénat, combattue ou tournée en dérision par les philosophes et les autres écrivains païens; de l'autre côté, au respect, aux préventions nationales qui entouraient encore le paga

nisme, aux racines profondes qu'il avait dans les intérêts, dans les passions des grands et du peuple, dans les souvenirs historiques de Rome, on sera frappé de la fermeté et de la hardiesse d'esprit qui poussa Constantin à faire monter avec lui sur le trône une religion nouvelle.

Quoi qu'il en soit, cette résolution fut différemment jugée : les païens lui ont reproché ses préférences pour le culte nouveau, les chrétiens ont quelquefois blâmé ses ménagements pour l'idolâtrie; ces reproches étaient également fondés; car dans Constantin, devenu chrétien, il y eut toujours un peu du païen. Néanmoins, Constantin protégea la religion nouvelle avec amour. L'édit de Milan n'est pas un simple acte politique, c'est aussi une profession de foi; Constantin s'y exprime non-seulement en prince qui veille au bien de ses sujets, mais en chrétien qui prend un tendre intérêt à des chrétiens. En tout, il montra un grand zèle pour la foi nouvelle; il proscrivit les cérémonies païennes, en même temps qu'il accordait des priviléges aux ministres de l'Église chrétienne. Il leur permit d'affranchir leurs esclaves dans l'église, en présence du peuple et du clergé; ordonnant, en outre, qu'une simple attestation de la part de l'évêque suffirait à rendre valables, devant les magistrats, ces sortes d'affranchissements. Plus tard, chaque chrétien put donner la liberté à son esclave, sans avoir,

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pour cela, besoin de se présenter devant l'évêque. Ainsi les réclamations éloquentes des docteurs de l'Église en faveur des esclaves, se traduisaient en faits; l'humanité était réhabilitée.

La conversion de Constantin fut donc pour le christianisme une grande conquête. Assurément, cette conversion ne détruisit pas à l'instant même le paganisme. Outre qu'un changement soudain et complet ne se pouvait faire, la politique de Constantin s'attacha à tenir la balance, sinon égale, incertaine du moins entre les deux cultes; néanmoins c'était, pour la religion nouvelle, un avantage immense que cette prédilection du prince; le reste devait lui venir d'elle-même et de sa seule vertu.

Après la conversion de Constantin, le plus grand événement de son règne, c'est la translation du siége de l'empire à Constantinople.

Deux villes se présentèrent un jour devant l'empereur Claude, pour en obtenir la remise d'impôts onéreux. L'une d'elles faisait valoir humblement les services qu'elle pouvait avoir rendus à Rome. Elle rappelait « son alliance avec Rome dans le temps où Rome combattait contre le roi de Macédoine, qui fut surnommé le faux Philippe , à cause même de son indigne origine; puis les troupes envoyées contre Antiochus, contre Persée, contre Aristonicus; Antoine, secouru dans la guerre des pirates ; l'assistance offerte à Sylla, à

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Lucullus, à Pompée; enfin, ses services plus récents rendus aux Césars. » Cette ville, c'était la rivale future de Rome, c'était Byzance, qui devait être Constantinople.

La résolution que prit Constantin de donner à l'empire romain une capitale nouvelle, n'a pas été moins diversement jugée que sa conversion même. « L'envie qu'eut Constantin, dit Montesquieu , de faire une ville nouvelle, la vanité de lui donner son nom le déterminèrent à

porter en Orient le siége de l'empire. » Tacite ne jugeait pas cette position de Byzance si défavorable : « Byzance est située à l'extrémité de l'Europe, sur le point qui présente le plus étroit espace, entre l'Europe et l'Asie; elle jouit d'un sol fertile, d'une mer féconde. » Gibbon, si vorable à Constantin, parle ici comme Tacite : « Il (Constantin) avait eu souvent l'occasion d'observer, comme capitaine et comme homme d'État, l'incomparable position de Byzance, et de remarquer combien la nature, en la mettant à l'abri d'une attaque étrangère, lui avait prodigué de moyens pour faciliter et encourager un commerce immense. La nature semblait l'avoir formée

pour élre la capitale et le centre d'un grand empire. Le spectacle de la beauté, de la sûrelé et de la richesse réunies dans un coin de la terre, suffisait pour justifier le choix de Constantin. » En lui-même, et comme siége de l'empire, le

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choix de Byzance était donc heureux. Les faits ne sont pas toujours, il est vrai, des témoignages irrécusables de sagesse, et le succès ne suffit pas à absoudre la témérité; néanmoins, il en faut tenir quelque compte; et quand les événements confirment les prévisions, il est juste de penser qu'elles étaient sages; or, en reportant, de l’ltalie aux rives du Bosphore, le centre et la garde de l'empire, Constantin n'en a-t-il pas, en réalité, reculé les limites, et éloigné les dangers de l'invasion ? N'était-il pas là plus à même de se porter partout où l'appellerait le péril? et si, à છે l'égard de l'Italie , sa prévoyance a pu être en défaut, à l'égard de l'Orient, n'a-t-elle

pas

été justifiée? Cet empire grec, cet autre empire romain, fondé par Constantin , a duré dix siècles.

La pensée même de transférer à Byzance le siége de l'empire n'a donc point été un mouvement de vanité, le simple désir de donner son nom à une ville nouvelle; le motif même de ce changement serait-il celui que lui préle Zosime? Serait-il vrai que ce serait pour se dérober à la haine du sénat , qui voyait avec peine en lui le déserteur et l'ennemi du culte païen, que Constantin aurait transporté loin de Rome le siége de l'empire; qu'après avoir songé à l'établir dans un lieu situé entre la Troade et l'ancienne llion, il aurait abavdovné ce projet commencé, pour fiser son choix sur Byzance ?

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