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il allait chaque jour gagnant du terrain. Si de Néron date la première persécution, de son règne aussi datent les premiers noms qui, célèbres dans l'histoire de Rome, le sont devenus également dans celle de l'Église. C'était une chrétienne sans doute que Pomponia Grécina, qui, accusée de superstitions étrangères, mais reconnue innocente par le tribunal marital, vécut pendant quarante ans dans la tristesse; son habillement annonçant le deuil, son esprit l'affliction. Sous Domitien, on compte au nombre des chrétiens et des martyrs Flavius Clemens, son cousin germain et son collègue dans le consulat; les deux Flavie Domitille, l'une femme et l'autre nièce de Flavius Clemens. Flavius Clemens fut mis à mort; Flavia, sa femme, reléguée dans l'île de Pandatarie, dans la baie de Pouzzoles; sa nièce, exilée dans l'île de Pontia. Trois cents ans plus tard, une descendante des Scipions, des Gracques et des Paul Émile, sainte Paule, rejoignant saint Jérôme dans la solitude de Bethléem, s'arrêta à l'île de Pontia, pour visiter les cellules où sainte Domitille avait passé son exil. Ainsi se rencontraient, ainsi s'expiaient, dans le sacrifice volontaire de la piété, les grandeurs de la Rome ancienne.

Mais, si rapides que fussent les progrès du christianisme, le paganisme ne cédait pas sans résistance il faisait appel aux passions, aux in

térêts, aux souvenirs. La politique tâchait aussi de rendre aux cérémonies, aux rites, aux solennités du paganisme, une autorité qu'ils avaient depuis longtemps perdue.

Il y a dans un écrivain de l'Histoire Auguste, dans Vopiscus, deux témoignages importants de cette tentative de restauration païenne. L'une est une proposition, dans le sénat, de Fulvius Sabinus, prêteur urbain; l'autre, une lettre d'Aurélien. Voici la proposition de Sabinus : « Nous soumettons à vos lumières, pères conscrits, l'avis des pontifes et la lettre de l'empereur, ordonnant l'inspection des livres sibyllins; vous savez déjà que, dans toutes les guerres importantes, on les a consultés, et que le terme des calamités publiques est ordinairement dans les sacrifices qu'ils prescrivent.» Alors Ulpius Syllanus, qui opinait le premier, se levant : «< Pères conscrits, dit-il, nous avons trop tardé à nous occuper du salut de l'État, trop tardé à consulter les arrêts du destin, semblables à ces malades qui n'envoient, qu'en désespoir de cause, chercher les grands médecins. Vous vous souvenez sans doute, pères conscrits, que depuis longtemps déjà, quand on nous annonçait l'invasion des Marcomans, je vous ai conseillé d'ouvrir les livres sibyllins, d'user des bienfaits d'Apollon et d'obéir à l'ordre des dieux immortels. Hâtez-vous donc, pontifes; montez au temple, avec la pureté, la sainteté, avec

l'esprit et dans l'appareil qu'exigent de telles cérémonies. Alors que les banquettes auront été couvertes de lauriers, vos mains vieillies au service des dieux ouvriront les livres sacrés, et leur demanderont les destinées de l'État, dont la durée doit être éternelle. Aux jeunes enfants que la nature n'a privés ni d'un père ni d'une mère, apprenez les chants qu'ils doivent réciter. Nous, nous voterons les frais des cérémonies, l'appareil pour les sacrifices, et les victimes

ordinaires. »

Cet avis est adopté; on rédige le sénatusconsulte. Puis on se rendit au temple; les livres sibyllins furent examinés, les vers publiés; l'eau lustrale purifia la ville; on chanta les hymnes pieux; on fit une procession solennelle autour des murs, on immola les victimes promises, et ainsi furent accomplies les solennités prescrites.

On voit quelle magie et quelle pompe conservait encore le paganisme. Voici la lettre d'Aurélien au sénat, non moins importante comme témoignage historique :

la

« Je m'étonne, sénateurs, que votre sainteté ait tardé si longtemps à ouvrir les livres sibyllins, comme si vous délibériez dans une assemblée de chrétiens, et non dans le temple des dieux immortels. Hâtez-vous donc, et, par purification des prètres, par les cérémonies imposantes de la religion, assistez l'empereur qui

souffre de la position difficile où se trouve la république. Que l'on examine les livres sacrés, que l'on s'acquitte envers les dieux des devoirs qui auraient dû leur être déjà rendus. Toutes les dépenses, les captifs de toute nation, les victimes royales, loin de les refuser, je vous les offre avec empressement; car il ne peut y avoir de honte à vaincre avec l'aide des dieux. C'est ainsi que nos pères ont entrepris, ainsi qu'ils ont terminé tant de guerres. Quant aux dépenses, j'y ai pourvu en écrivant au préfet du trésor. D'ailleurs vous avez à votre disposition la caisse de l'État, et je le trouve plus riche que je ne le désire. »

Nous pouvons mieux maintenant apprécier la hardiesse des apologistes chrétiens, de Minucius Felix et de Tertullien, quand, en présence des païens qui attribuaient à la protection de leurs dieux les victoires de Rome, ils déclaraient que ces dieux n'y étaient pour rien.

Si les oracles sibyllins conservaient tant de crédit qu'un empereur, tel qu'Aurélien, crût de sa politique et du salut de l'empire de les consulter dans la guerre contre les Marcomans, les cérémonies païennes dont nous venons déjà de voir une image ne conservaient pas un moindre éclat, comme on le voit par la description qu'un autre historien, Zosime, fait de la célébration des jeux séculaires sous Dioclétien.

Ainsi vellait la politique et la philosophie à

combattre les progrès du christianisme ; la loi non plus ne sommeillait pas. De Marc Aurèle à Dioclétien, on peut suivre, dans le code, à la trace du sang des martyrs, les conquêtes du christianisme, et les obstacles qu'il rencontrait. Au mo siècle encore, un jurisconsulte célèbre, Ulpien, rassemblait en sept livres, sous le titre de l'Office du proconsul, les rescrits des princes pour faire voir à quel supplice on devait condamner les chrétiens, et il déclarait que la religion chrétienne. était l'innovation la plus dangereuse, et qu'elle détruirait l'empire.

Il semblait qu'ainsi défendu par la politique, la loi, la philosophie, le paganisme eût longtemps encore à vivre; son heure pourtant était venue. Des catacombes, son berceau et sa gloire, l'Église allait paraître au grand jour; elle allait prendre possession du monde qu'elle avait changé, mais non conquis encore, et avec Constantin monter sur le trône; double triomphe pour elle, car en même temps que l'empire, la croix avait subjugué l'empereur.

Quels ont été les motifs de la conversion de Constantin? Selon Zosime, il aurait cherché dans la religion chrétienne une absolution à des crimes que le paganisme se refusait à absoudre, pour lesquels il n'avait point d'expiation. Si, au contraire, on consulte Eusèbe, la conversion de Constantin serait due tout entière à un coup de

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