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saient de crier contre un culte nouveau, inouï jusqu'alors : et comme autrefois, dans Rome florissante, on attribuait les débordements du Tibre et les autres effets de la nature à la colère des dieux, de même, dans Rome mourante, on imputait les malheurs à un nouveau culte. »

Ainsi depuis longtemps Rome était travaillée par

deux fléaux : le luxe et la misère. Sous Vespasien et quelques-uns de ses successeurs, les efforts faits pour former et entretenir avec l'Orient des relations commerciales témoignent d'une prévoyance habile. On cherchait, autant que possible, par des échanges nouveaux à créer ou à appeler au sein de Rome, avec des richesses nouvelles, des moyens plus faciles et plus également répartis d'existence. Mais cette large voie ne servit guère qu'à favoriser le luxe; l'industrie , qui de nos temps répare tant d'inégalités et de misères, l'industrie n'était pas née. Le monde romain continuait donc à souffrir, quand regardant autour de lui, il aperçut le christianisme. Pour tout peuple, comme pour tout individu, c'est, dans le malaise , une consolation de pouvoir s'en prendre à quelqu'un ou à

à quelque chose.

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..... Et

quæ sibi quisque timebat, Unius in miseri exitium conversa tulêre.

))

La récolle est mauvaise, le vin rare, les fruits

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gâtés ; il eût été plus naturel de ne voir dans ces accidents que les effets assez ordinaires de l'inclémence des saisons; et si l'on eût ajouté que, les grands se bornant, je ne dis pas au nécessaire, mais au superflu sans aller jusqu'au monstrueux, si médiocre qu'elle eût été, l'année aurait suffi, et au delà peut-être, à tout le monde, on eût été bien près de trouver la véritable cause de ces maux dont on chargeait le culte nouveau. Mais on aimait mieux s'en prendre aux chrétiens. Une telle explication, favorable aux riches, plaisait aussi au peuple. Si donc le nécessaire manque à ce peuple , les chrétiens en seront res

à ponsables. Ennemis des dieux dont par leur impiété ils attirent le courroux sur les Romains, il faut les sacrifier, victimes expiatoires, à la prospérité de l'empire; ainsi dès les premiers temps parlent les païens. A ces plaintes, Tertullien avait déjà répondu par ces belles paroles : « Si le Tibre inonde Rome, si le Nil n'inonde point les campagnes,

si le ciel est fermé, si la terre tremble, s'il survient une famine, une peste, on entend crier aussitôt : Les chrétiens aux lions ! »

Après lui, Cyprien aussi avait relevé avec une vigoureuse indignation, une éloquente émotion, ces injustes reproches, et les avait renvoyés aux Romains : « J'ai longtemps gardé le silence. Mais aujourd'hui que par tout l'empire retentit une plainte générale contre les chrétiens; qu'on leur

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impute la fréquence des guerres qui s'élèvent, les fléaux de la famine, de la mortalité, des inondations qui se succèdent, le silence u'est plus permis. C'est à nous , dites-vous, qu'il faut imputer les calamités diverses qui accablent aujourd'hui la société tout entière; et cela , parce que nous n'adorons pas vos dieux. La cause de ces désordres, ne vient point, comme vous affectez de le répandre, ignorants que vous êtes de la vérité, de ce que nous n'adorons pas vos dieux; elle est en vous, vous qui n'adorez pas le vrai Dieu. Lors donc qu'il arrive de ces événements, auxquels il est impossible de ne pas reconnaître la colère du ciel qui se venge, qui faut-il en accuser, les chrétiens qui l'honorent, ou vous dont les crimes ont provoqué son courroux ? Vous vous plaignez que les éléments ne soient pas à l'ordre de vos besoins oii de vos plaisirs; mais, je vous le demande, servez-vous Dieu, vous qui voulez que toutes choses vous servent? lui obéissez-vous, vous qui faites de toute la nature la tributaire de vos caprices? Vous vous plaignez que le ciel vous resuse des pluies fécondes; mais vos greniers s'ouvrent-ils aux besoins de l'indigence? que la terre produise moins de fruits; mais ceux qu'elle donne, les partagez-vous avec ceux qui n'en ont pas? les mortalités vous assiégent; mais quels secours donnez-vous aux malades ? »

Arnobe reprend donc cette accusation portée contre les chrétiens, d'être les auteurs des calamités qui affligent l'empire. Il la réfute au long, prouvant sans peine qu'avant l'avénement du christianisme des fléaux nombreux et terribles s'étaient fait sentir, et que s'il y a, entre les temps anciens et les temps nouveaux, une différence, elle est à l'avantage du christianisme : depuis qu'il a paru, ces fléaux ont été et moins fréquents et moins désastreux.

Excellent pour battre en brèche le paganisme, pour confondre ses vaines plaintes, Arnobe est moins heureux dans l'exposition des doctrines chrétiennes; il s'égare et se perd dans les questions théologiques.

Arnobe reproduit plusieurs des erreurs du gnosticisme, les erreurs d'Hermogène surtout : Arnobe est le Tatien latin; il pèche par un excès de respect envers la Divinité. Il trouve la situation et la condition de l'homme si malheureuses, qu'il nomme impie, blasphématoire, cette affirmation : « Dieu est l'auteur et l'ordonnateur de l'univers ; » suivant lui, les calamités infinies, les désordres perpétuels de la vie de l'homme ne s'expliqueraient point et ne se justifieraient pas suffisamment par la liberté de la volonté; car si Dieu, qui connait tout et qui peut tout, n'empêche pas ce qui doit être empêché, la dépravation de l'humanité doit lui être imputée; ne pas

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Lechristianisme luttait ainsi depuis trois siècles contre le paganisme, contre sa politique, sa philosophie, ses intérêts et ses passions; il avait résisté aux persécutions et aux sophismes : «

« L’Église commence par la croix et les martyrs. Fille du ciel, il faut qu'il paraisse qu'elle est née libre et indépendante dans son état. Quand après trois cents ans de persécutions, parfaitement établie et parfaitement gouvernée, il paraîtra clairement qu'elle ne tient rien de l'homme; venez maintenant, ô Césars, il est temps. » Constantin parut, et fit asseoir avec lui le christianisme sur le trône. Avant de rechercher quels furent les motifs qui déterminèrent Constantin à ce grand changement, il est à propos de revenir sur nos pas, et de voir quels obstacles le christianisme avait eu à surmonter pour arriver à cette victoire.

Nous avons dit que longtemps les chrétiens avaient été inconnus et confondus avec les juifs. Tant qu'ils furent ainsi ignorés, le mépris qu'on avait pour les juifs leur fut en quelque sorte une

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