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la ville éternelle et y absorbent toutes les nations, donne à leurs auvres une grande et puissante unité. Ainsi Salluste, Tite Live, Tacite ne voient et ne montrent dans la fortune des peuples divers que la fortune romaine. La philosophie, qui semblerait naturellement devoir être et plus libre et plus générale, la philosophie aussi est presque exclusivement romaine; si elle se livre aux spéculations politiques, c'est à l'image de Rome qu'elle fait et ses lois et sa république; enfin la critique elle-même est romaine aussi : le traité Sur lorateur, le plus beau des traités de Cicéron, n'emprunte-t-il pas, à peu de chose près, au barreau romain tous ses exemples et ses préceptes?

Ce n'est pas tout. La littérature latine n'a pas ce seul avantage d'offrir un caractère fortement prononcé, un caractère national ; elle en présente un autre et très-grand : elle a un intérêt historique qui en fait en quelque sorte une littérature universelle; elle se rattache à tous les peuples, à toutes les traditions de l'ancien monde; l'Espagne, l'Afrique, les Gaules, y retrouvent leurs annales. Aussi est-il impossible, dans le tableau de cette littérature, de ne pas donner une grande place aux considérations historiques; car, si Rome écrit, c'est pour enregistrer ses victoires, dicter ses lois et étendre son empire.

Il n'en est pas ainsi de la littérature grecque. Ce point fixe, cette unité à laquelle on peut si facilement ramener la littérature latine, lui manque; elle en a bien une autre, plus élevée, sans doute, mais plus difficile à saisir. Assurément, la poésie, la philosophie, l'histoire grecques, s'occupent de la Grèce; mais elles s'en occupent avec un désintéressement qui, en faisant leur beauté et leur grandeur, les rend, pour ainsi dire,

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moins manifestes, moins saisissables à l'observation, moins faciles à ramener à l'unité historique. Ce n'est pas la Grèce seule que chante Homère; c'est l'Asie, c'est un monde tout entier. Si Platon trace le plan d'une république, l'idéal d’une législation, ses théories peuvent être des rêves, mais ce sont des rêves magnifiques où l'humanité tout entière occupe sa pensée : dans ses vastes utopies, le monde peut tenir et se mouvoir. L'histoire a le regard aussi libre, le sentiment aussi élevé. Ni Hérodote, ni Xenophon, ni même Thucydide, ne montrent seulement la lutte et les victoires des Grecs; ces victoires sont encore celles de l'humanité, de l'Europe sur l'Asie, c'est-à-dire de la civilisation sur la barbarie, de la liberté sur le despotisme; enfin la critique elle-même est idéale aussi et universelle. S'élevant au-dessus des diversités de temps, de mæurs et de pays, elle puise aux sources mêmes du beau, pour les répandre ensuite avec une noble liberalité, ces préceptes qui, agrandissant le domaine de l'eloquence, n'en font plus seulement le privilege de la tribune, mais la placent et la montrent partout où un sentiment généreux, une grande pensée jaillissent du cœur de l'homme, sous quelque forme qu'elle se produise, pourvu que cette forme soit naturelle, pure, vive et élégante; le génie grec, en un mot, vit et respire dans une lumière plus éclatante que le génie romain : celui-ci est national, celui-là cosmopolite ; l'un est la grandeur, l'autre la beauté.

Cette différence que nous venons de marquer entre le génie grec et le génie latin profanes se retrouve, toutes réserves faites, dans les littératures grecque et latine chrétiennes. Si vous lisez Tertullien, saint Ambroise, saint Augustin , vous y rencontrez, avec de

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magnifiques morceaux d'une éloquence naturelle et grande, des côtés singulièrement historiques ; vous y suivez les développements de la discipline, de la morale, de la hiérarchie chrétienne. Et de même que dans les auteurs latins profanes on a en même temps que les faits relatifs au peuple romain les révolutions des autres peuples; ainsi dans chacun de ces docteurs chrétiens on trouve avec l'histoire du siége épiscopal auquel ils appartiennent, l'histoire générale de l'Église : Jérôme et Augustin touchent aux Églises de Gaule, d'Espagne, en même temps qu'à celles d'Italie et d'Afrique. Leurs écrits en éclairent vivement les annales.

L'Église grecque n'a pas cette universalité. Saint Grégoire de Nazianze , saint Basile, saint Jean Chrysostome possèdent l'Orient, mais ils n'en sortent pas. Tribuns éloquents et pacifiques, plutôt que chefs de gouvernement, s'ils règnent par la parole sur les peuples ravis de la richesse et de la beauté de leurs discours, on ne voit pas qu'ils saisissent fortement la société chrétienne; qu'ils lui impriment et une organisation et une physionomie profondes. Et comme dans la littérature grecque profane, il serait difficile de saisir son unité ailleurs que dans ce sentiment même du beau, dans cette passion d'une forme pure et brillante, qui était l'idéal de l'imagination grecque; de même dans l'Église grecque on ne pourrait guère la rencontrer, cette unité, que dans la vivacité même de la foi et cette ardeur de charité particulière aux Chrysostome, aux Basile, aux Grégoire. Le génie grec chrétien a cet autre trait de ressemblance avec le génie grec païen : il est moins grec qu'il n'est universel. Dans les vérités qu'il enseigne, il s'adresse aux

infidèles presque autant, si je l'ose dire, qu'aux chrétiens il s'occupe plus de morale que de dogme. Plus beau, par là, plus libre, il est aussi moins historique; il offre moins de saillie, moins de prise aux considérations philosophiques. De là nécessairement, dans le second volume, le léger changement de dessein que nous avons cru devoir y apporter. Les Pères latins, moins purs de forme, sont plus vigoureux que les Pères grecs; ils éveillent davantage et retiennent avec plus de force la réflexion on sent que la puissance est là avec l'unité. Il n'en est point ainsi des Pères grecs. Avec plus d'éclat de génie, plus d'abondance, plus de pureté, ils offrent moins d'aperçus neufs et profonds les premiers sont des docteurs les seconds, docteurs aussi, sont surtout orateurs. Nous avons donc dû, en traitant des Pères grecs, nous moins attacher au côté historique que nous ne l'avions fait et le devions faire en traitant des Pères latins. D'ailleurs le caractère même littéraire des écrivains chrétiens latins et grecs nous indiquait cette distinction dans les premiers, le style et la langue laissent souvent à désirer; il y a chez eux de grandes beautés, mais ces beautés sont mélangées; et il n'en est peut-être pas un seul dont on ne pût dire avec plus ou moins de justesse ce que Balzac a dit de Tertullien: « Avouons avec les délicats que leur style est de fer; mais qu'ils avouent aussi que de ce fer ils ont forgé d'excellentes armes. » Les Pères grecs, au contraire, sont beaucoup plus irréprochables. Partageant ici encore l'heureuse fortune du génie grec, qui conservait sa langue à peu près intacte, quand la langue latine, née bien après lui, était déjà atteinte par la corruption, s'ils blessent quelquefois le

goût par un excès d'abondance, ils le charment toujours par la douceur et l'harmonie du langage. Nous avons donc plus cité les Pères grecs que nous n'avons fait les Pères latins. Ainsi, d'un côté, nous avons plus donné aux considérations historiques; de l'autre à l’éloquence : c'est entre ces deux volumes la différence que nous voulions indiquer.

Pour les uns comme pour les autres, nous aurions pu et nous aurions dû peut-être citer davantage. Voici ce qui nous en a empêché. Les écrivains chrétiens et les apologistes, plus que les autres, obligés, pour se défendre, d'attaquer le paganisme dans ses origines et dans ses fables, l'ont fait avec une abondance de preuves, une variété et une profondeur d'instruction vraiment merveilleuses. Les apologistes grecs, entre autres Clément d'Alexandrie et Eusebe, nous ont conservé de la littérature profane et principalement des poëtes une foule de passages qui ne se trouvent pas ailleurs. Chez les Latins, Arnobe, Lactance, saint Augustin, sont pleins aussi de détails curieux et de fragments importants pour l'histoire, les lettres et la philosophie; mais ces débris précieux ne se peuvent, en quelque sorte, détacher et enlever du cadre des apologies qui les ont conservés. C'est là, dans les Pères, une grande partie de leurs cuvres qui se refuse à la citation. Mais, stériles pour l'éloquence, ces fragments peuvent donner beaucoup à l'érudition et à la critique : il y a là une mine aussi riche

que rarement explorée; nous ne l'avons pas ouverte : nous l'indiquons.

Pendant que s'achevaient ces Études , une grave question a été soulevée, qui se rattache directement aux Pères de l'Église, et à laquelle nous avons peut

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