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l’était de l'empire temporel des Césars. Rome fut sous les Césars plus victorieuse et plus conquérante que jamais : elle contraignit les plus grands empires à porter le joug ; en même temps elle ouvrit une large entrée à l'Évangile. Ce qui était reçu à Rome, et dans l'empire romain, prenait de là son cours pour passer encore plus loin. » Cette pensée, si bien exprimée ici

par Bossuet, de la destinée providentielle de Rome, se trouve également indiquée dans saint Jérôme et dans saint Augustin. Il faut joindre à cette facilité de communications l'unité de langage et d'administration. La langue grecque et la langue latine, en effet, étaient, sauf quelques idiomes tels que le chaldéen, le syriaque, la langue de l'Égypte, idiomes laissés au petit peuple, des langues universelles.

Telles étaient les préparations que rencontrait l'établissement du christianisme; mais les obstacles étaient plus grands encore, plus nombreux, que ces préparations n'étaient favorables. Si le christianisme avait pour lui les misères, les ignorances, les injustices de la société; contre lui, il

, avait la politique, les passions, les intérêts, la loi, le sénat et les préjugés du peuple.

Partout, les attaques à la religion sont graves; mais à Rome, dans cet empire où la constitution politique était de toute part enveloppée, contenue dans la constitution religieuse; où le souverain était aussi le pontife; où la magistrature était un véritable sacerdoce; où les grandes familles tenaient à la religion de l'État par des souvenirs, des intérêts , des gloires héréditaires ; où l'éternité de l'empire se confondait avec celle de la religion, dans un tel empire, le christianisme devait trouver et trouva, dans les pouvoirs, une résistance organisée et vigoureuse. Il ne put même profiter de cette adoption facile que rencontraient les autres cultes : « On sait, dit Montesquieu, que les Romains reçurent dans leur ville les dieux des autres pays : ils les reçurent en conquérants; ils les faisaient porter dans les triomphes ; mais , lorsque les étrangers vinrent eux-mêmes les établir, on les réprima d'abord. On sait de plus que les Romains avaient coutume de donner aux divinités étrangères les noms de celles des leurs qui y avaient le plus de rapport; mais, lorsque les prêtres des autres pays voulaient faire adorer à Rome leurs divinités, sous leurs propres noms, ils ne furent pas soufferts, et ce fut un des grands obstacles que trouva la religion chrétienne. » De son côté, le christianisme se refusait à entrer dans un parlage sacrilége avec les autres divinités; son Dieu était un dieu jaloux.

Une loi de Romulus défendait l'introduction des superstitions étrangères. Celle loi, souvent renouvelée et confirmée sous la république, ful maintenue sous l'empire. C'était là contre le

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christianisme, de terribles précédents ; ils ne suffirent pas. Néron le premier fit contre les chrétiens des lois sévères, que ses successeurs renou. velèrent ou étendirent.

Du reste, en cela comme dans les persécutions, les empereurs obéissaient plutôt aux sévérités du sénat, qu'ils n'en prenaient l'initiative. Un ancien décret , rappelé par Tertullien, porte que toute divinité devait être consacrée par le sénat. Le sénat maintint avec opiniâtreté ce privilége : il en fut des persécutions contre les chrétiens comme des proscriptions; les empereurs y furent plus souvent poussés que naturellement portés. Placés plus haut, plus désintéressés dans la lutte, ils furent d'abord tolérants pour les chrétiens ; mais les sénateurs, qui avaient les charges et les honneurs du sacerdoce, y renonçaient plus difficilement.

Non-seulement le sénat et la loi étaient contre les chrétiens, mais ceux même qui étaient chargés de l'interpréter et de l'enseigner, les jurisconsultes, étaient leurs plus redoutables adversaires ; et comme si cet ancien esprit du droit,

; qui était le génie natif de Rome et, à proprement parler , sa littérature originale, ne lui devait jamais

manquer, au moment où le christianisme a grandi, les jurisconsultes, les légistes se présentent en foule et avec éclat : Gaïus, Paul, Pomponius, Ulpien, Papinien, se pressent et se

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succèdent pour défendre la vieille constitution romaine : le n° siècle est le siècle des jurisconsultes ; ils ont la faveur et l'oreille du prince. Les jurisconsultes sortaient en général du stoïcisme. L'esprit du stoïcisme, cet esprit positif et pratique, qui allait si bien au caractère romain, passant dans le droit, lui communique son inflexibilité. Le droit cependant sera obligé de se relâcher de sa rigueur, et tout en combattant le christianisme, il en prendra et en proclamera les maximes, mettant ainsi, dans le code romain, à l'exemple du code évangélique, les principes de l'égalité humaine.

Le stoïcisme a deux âges : dans le premier, aux prises avec le malheur, il en soutient courageusement les assauts; il triomphe, malgré les dieux; il s'appelle alors Caton et Brutus. A son second âge, moins énergique, il est beau encore. S'il ne sait combattre, il sait mourir, et bien qu'il se drape avec un peu trop de faste, il a la pose noble et le coeur grand. Mais ce courage de résignation, stérile d'ailleurs, cette fermeté doctrinale ne suffit plus au monde, et le stoïcisme lui-même y renonce. Au moment où il est le plus dignement représenté, où il est assis sur le trône, à ce moment même, il se sent ému, il s'attendrit : MarcAurèle, a-t-on dit, se serait donné la mort, non plus par regret pour la liberté, mais par ennui et tristesse de la vie; alors le stoïcisme abdique. Mon

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tesquieu a beaucoup regretté la chute du storcisme. Je ne pense pas qu'à vivre, ni lui, ni l'humanité eussent beaucoup gagné; le stoïcisme était le passé ; Plutarque lui-même, un des derniers croyants du paganisme, le condamne. Mais si le stoïcisme ne pouvait plus faire vivre la société, il en pouvait arrêter la marche, et par ses vertus mêmes il fut contraire au christianisme. Le stoïcisme a été, politiquement, à l'égard du christianisme , ce qu'ont été, légalement, les jurisconsultes : il l'a combattu par la raison d'État. Ainsi Marc Aurèle, ainsi Trajan lui ont été contraires; leur tolérance naturelle cédait à leur politique.

Après le stoïcisme, le christianisme avait , au sein de la philosophie, un autre ennemi; mais celui-là beaucoup moins noble, l'épicuréisme.

Introduit à Rome au moment où le luxe et les arts y entraient sur le char triomphateur qui y rapportait les dépouilles de la Grèce et de l'Asie, l'épicureisme vint fort à propos pour légitimer par ses doctrines le mouvement qui allait emporter les Romains vers les plaisirs. Chanté par Lucrèce, bientôt il s'insinua facilement dans les imaginations et dans les maurs. A Rome, l'épicuréisme eut, comme le stoïcisme, un caractère particulier : on l'exagéra. Si l'on avait forcé les doctrines de Zénon jusqu'à l'insensibilité, on amollit jusqu'à la volupté celles d'Épicure. Ces deux extrêmes étaient inévitables dans le carac

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