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et calme paysage, éprise de la campagne et de la muse pastorale de Sicile; une âme modeste et modérée, née et nourrie dans cette médiocrite domestique qui rend toutes choses plus senties et plus chères ; - se voir arracher tout cela, toute cette possession et cette paix, en un jour, par la brutalité de soldats vainqueurs ! ne se dérober à l'épée nue du centurion qu'en fuyant! quel fruit des guerres civiles! Virgile en garda l'impression durable et profonde. On peut dire que sa politique, sa morale publique et sociale, datèrent de là. Il en garda une mélancolie, non pas vague, mais naturelle et positive; il ne l'oublia jamais. Le cri de tendre douleur qui lui échappa alors, il l'a mis dans la bouche de son berger Mélibée, et ce cri retentit encore dans nos cæurs après des siècles :

« Est-ce que jamais plus il ne me sera donné, après un long temps, revoyant ma terre paternelle et le toit couvert de chaume de ma pauvre maison, après quelques étés, de me dire en les contemplant: « C'était pourtant là mon do« maine et mon royaume ! » Quoi ? un soldat sans pitié possédera ces cultures si soignées où j'ai mis mes peines ! un barbare aura ces moissons ! Voilà où la discorde a conduit nos malheureux concitoyens! voilà pour qui nous avons ensemencé nos champs'! »

Toute la biographie intime et morale de Virgile est dans ces paroles et dans ce sentiment.

Plus qu'aucun poëte, Virgile est rempli du dégoût et du malheur des guerres civiles, et, en général, des guerres, des dissensions et des luttes violentes. Que ce soit Mélibée ou Énée qui parle, le même accent se retrouve, la même note douloureuse : « Vous m'ordonnez donc, ô reine! de renouveler une douleur qu'il faudrait taire..., de repasser sur toutes les misères que j'ai vues, et dont je suis moi

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1. Dans ces traductions, je me suis occupé à mettre en saillie le sentiment principal, sauf à introduire dans le texte une légère explication. Si l'on traduisait avec snite tout un ouvrage, on devrait s'y prendre différemment; mais pour de simples passages cités, je crois qu'il est permis et qu'il est bon de faire ainsi.

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même une part vivante ! » ainsi dira Énée à Didon après sept années d'épreuves, et dans un sentiment aussi vif et aussi saignant que le premier jour. Voilà Virgile et l'une des sources principales de son émotion.

Je crois être dans le vrai en insistant sur cette médiocrité de fortune et de condition rurale dans laquelle était né Virgile, médiocrité, ai-je dit, qui rend tout mieux senti et plus cher, parce qu'on y touche à chaque instant la limite, parce qu'on y a toujours présent le moment où l'on a acquis et celui où l'on peut tout perdre: non que je veuille prétendre que les grands et les riches ne tiennent pas également à leurs vastes propriétés, à leurs forêts, leurs chasses, leurs parcs et châteaux; mais ils y tiennent moins tendrement, en quelque sorte, que le pauvre ou le modeste possesseur

l'un enclos où il a mis de ses sueurs, et qui y a compté les ceps et les pommiers ; qui a presque compté à l'avance, à chaque récolte, ses pommes, ses grappes de raisin bientôt mûres, et qui sait le nombre de ses essaims. Que sera-ce donc si ce possesseur et ce fils de la maison est, à la fois, un rêveur, un poëte, un amant; s'il a mis de son âme et de sa pensée, et de ses plus précoces souvenirs, sous chacun de ses hêtres et jusque dans le murmure de chaque ombrage ? Ce petit domaine de Virgile (et pas si petit peut-être), qui s'étendait entre les collines et les marécages, avec ses fraîcheurs et ses sources, ses étangs et ses cygnes, ses abeilles dans la haie de saules, nous le voyons d'ici, nous l'aimons comme lui; nous nous écrions avec lui, dans un même déchirement, quand il s'est vu en danger de le perdre: Barbarus has segetes !...

Il ne serait pas impossible, je le crois, dans un pèlerinage aux bords du Mincio, de deviner à très-peu près (comme on vient de le faire pour la villa d'Horace) et de déterminer approximativement l'endroit où habitait Virgile. En partant de ce lieu pour aller à Mantoue, lorsqu'on arrivait à l'endroit où le Mincio s'étend en un lac uni, on était à mi-chemin ; c'est ce que nous

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apprend le Lycidas de la neuvième églogue, en s'adressant au vieux Mæris, qu'il invite à chanter : « Vois, le lac est là immobile, qui te fait silence; tous les murmures des vents sont tombés ; d'ici, nous sommes déjà à moitié du chemin, car on commence à apercevoir le tombeau de Bianor. » Il ne manque, pour avoir la mesure précise, que de savoir où pouvait être ce tombeau de Bianor. Je trouve dans l'ouvrage d'un exact et ingénieux auteur anglais une description du domaine de Virgile, que je prends plaisir à traduire, parce qu'elle me paraît composée avec beaucoup de soin et de vérité:

« La ferme, le domaine de Virgile, nous dit Dunlop (Histoire de la Littérature romaine), était sur les bords du Mincio. Cette rivière, qui, par la couleur de ses eaux, est d'un vert de mer profond, a sa source dans le Bénaque ou lac de Garda. Elle en sort et coule au pied de petites collines irrégulières qui sont couvertes de vignes; puis, passé le château romantique, qui porte aujourd'hui le nom de Valleggio, situé sur une éminence, elle descend à travers une longue vallée, et alors elle se répand dans la plaine en deux petits lacs, l'un au-dessus et l'autre juste au-dessous de la ville de Mantoue. De là, le Mincio poursuit son cours, dans l'espace d'environ deux milles, à travers un pays plat mais fertile, jusqu'à ce qu'il se jette dans le Pô (à Governolo). Le domaine du poëte était situé sur la rive droite du Mincio, du côté de l'ouest, à trois milles environ au-dessous de Mantoue et proche le village d'Andès ou Pietola. Ce domaine s'étendait sur un terrain plat, entre quelques hauteurs au sud-ouest et le bord uni de la rivière, comprenant dans ses limites un vignoble, un verger, un rucher et d'excellentes terres de pâturage qui permettaient au propriétaire de porter ses fromages à Mantoue, et de nourrir des victimes pour les autels des Dieux. Le courant même, à l'endroit où il bordait le domaine de Virgile, est large, lent et sinueux. Ses bords marécageux sont couverts de roseaux, et des cygnes en grand nombre voguent sur ses ondes ou paissent l'herbe sur sa marge humide et gazonnée.

« En tout, le paysage du domaine de Virgile était doux, d'une douceur un peu pâle et stagnante, de peu de caractère, peu propre à exciter de sublimes émotions ou à suggérer de vives images; mais le poëte avait vécu de bonne heure au milieu des grandes scènes du Vésuve ; et, même alors, s'il étendait ses courses un peu au delà des limites de son domaine, il pouvait visiter, d'un côté, le cours grandiose du rapide et majestueux Éridan, ce roi des fleuves, et, de l'autre côté, le Bénaque, qui présente par moments l'image de l'Océan agité.

« Le lieu de la résidence de Virgile est bas et humide, et le climat en est froid à certaines saisons de l'année. Sa constitution délicate et les maux de poitrine dont il était affecié le déterminèrent, vers l'année 714 ou 715, vers l'âge de trente ans, à chercher un ciel plus chaud...

Mais ceci tombe dans la conjecture. — Le plus voyageur des critiques, M. Ampère, a touché, comme il sait faire, le ton juste de ce même paysage et de la teinte morale qu'on se plaît à y répandre, dans un chapitre de son Voyage Dantesque :

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« Tout est Virgilien à Mantoue, dit-il; on y trouve la topographie virgilienne et la Place Virgilienne; aimable lieu qui fut dédié au poëte de la cour d'Auguste par un décret de Napoléon.

« Dante a caractérisé le Mincio par une expression exacte et énergique, selon son habitude : « (Il ne court pas longtemps sans trouver « une plaine basse dans laquelle il s'étend et qu'il emmarécage.)

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Ce qui n'a pas la grâce de Virgile : « 1. là où le large Mincio s'égare << en de lents détours sinueux et voile ses rives d'une molle ceinture (i de roseaux.)

Tariis ingens ubi flexibus errat
Mincius, et tenera præterit arundine ripas. »

« La brièreté expressive et un peu sèche du poëte florentin, com

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parée à l'abondance élégante de Virgile, montre bien la différence du style de ces deux grands artistes peignant le même objet.

« Du reste, le mot impaluda rend parfaitement l'aspect des environs de Mantoue. En approchant de cette ville, il semble véritablement qu'on entre dans un autre cliinat; des prairies marécageuses s'élève presque constamment une brume souvent fort épaisse. Par moments on pour. rait se croire en Hollande.

« Tout l'aspect de la nature change : au lieu des vignes, on ne voit que des prés, des prés virgiliens, herbosa prata. On conçoit mieux ici la mélancolie de Virgile dans cette atmosphère brumeuse et douce, dans cette campagne monotone, sous ce soleil fréquemment voilé. »

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Notons la nuance, mais n'y insistons pas trop et n'exagérons rien ; n'y mettons pas trop de cette vapeur que Virgile a négligé de nous décrire; car il n'est que Virgile pour être son propre paysagiste et son peintre, et, dans la première des descriptions précédentes (je parle de celle de l'auteur anglais), on a pu le reconnaître, ce n'est, après tout, que la prose du paysage décrit par Virgile lui-même en ces vers harmonieux de la première églogue: Fortunate senex, hic inter flumina nota... Que tous ceux, et ils sont encore nombreux, qui savent par cour ces vers ravissants se les redisent.

Ainsi Virgile est surtout sensible à la fraicheur profonde d'un doux paysage verdoyant et dormant; au murmure des abeilles dans la haie; au chant, mais un peu lointain, de l'émondeur là-bas, sur le coteau ; au roucoulement plus voisin du ramier ou de la tourterelle ; il aime cette habitude silencieuse et tranquille, cette monotonie qui prête à une demi-tristesse et au rêve.

Même lorsqu'il arrivera, plus tard, à toute la grandeur de sa manière, il excellera surtout à peindre de grands paysages reposés.

Peu après qu'il eut quitté tout à fait son pays natal, nous trouvons Virgile du voyage de Brindes, raconté par Horace, que ce voyage soit de l'année 715 ou 717. Il rejoint en chemin Mécène et Horace; il a pour compagnons Plotius et Varius, et l'agréable narrateur les qualifie tous

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