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gere , avoit dans son sein un peuple immense, qui n'eut jamais que cette cruelle alternative de se donner un tyran ou de l'être lui-même.

CHAPITRE III.

De l'esprit d'égalité extrême.

A. v T A u T que le ciel est éloigné de la terre, autant le véritable esprit d'égalité l'est-il de l'esprit d'égalité extrême. Le premier ne consiste point à faire en sorte que tout le monde commande ou que personne ne soit commandé , mais à obéir et à commander à ses égaux. Il ne cherche pas à n'avoir point de maître , mais à n'avoir que ses égaux pour maîtres.

Dans l'état de nature les hommes naissent bien dans l'égalité, mais ils n'y sauroient rester. La société la leur fait perdre , et ils ne redeviennent égaux que par les lois.

Telle est la différence entre la démocratie réglée et celle qui ne l'est- pas, que dans la premiere , on nVst égal que comme citoyen , et que, dans l'autre , on est encore égal comme magistrat, comme sénateur , comme juge, comme pere, comme mari, comme maître.

La place naturelle de la vertu est auprès de la liberté; mais elle ne se trouve pas plus auprès de la liberté extrême qu'auprès de la servitude.

CHAPITRE IV.

Cause particuliere de la corruption du peuple.

Lit. s grands succès, sur-tout ceux auxquels le peuple contribue beaucoup, lui donnent un tel orgueil qu'il n'est plus possible de le conduire. Jaloux des magistrats, il le devient de la magistrature ; ennemi de ceux qui gouvernent, il l'est bientôt de la constitution. C'est ainsi que la victoire de Salamine sur les Perses corrompit la république d'Athenes (i); c'est ainsi que la défaite des Athéniens perdit la république de Syracuse (a).

Celle de Marseille n'éprouva jamais ces grands passages de l'abaissement à la grandeur; aussi se gouverna-t-elle toujours avec sagesse; aussi conserva-t-el!e ses principes.

CHAPITRE V.

De la corruption du principe de l'aristocratie.

Aj'aristocratie se corrompt lorsque le pouvoir des nobles devient arbitraire : il ne peut plus y avoir de vertu dans ceux qui gouvernent ni dans ceux qui sont gouvernés.

Quand les familles régnantes observent les lois, c'est une monarchie qui a plusieurs monarques, et qui est très bonne par sa nature; presque tous ces monarques sont liés par les

(i) Ari»t. Polit. 1. V, chap. IV (a) Ibid.^

lois: mais quand elles ne les observent pas, c!est un état despotique qui a plusieurs despotes.

Dans ce cas la république ne subsiste qu'à l'égard des nobles et entre eux seulement. Elle est dans le corps qui gouverne; et l'état despotique est dans le corps qui est gouverné; ce qui fait les deux corps du monde les plus désunis.

L'extrême corruption est lorsque les nobles deviennent héréditaires ( i ) : ils ne peuvent plus guere avoir de modération. S'ils sont en petit nombre, leur pouvoir est plus grand, mais leur sûreté diminue; s'ils sont en plus grand nombre, leur pouvoir est moindre et leur sûreté plus grande; en sorte que le pouvoir va croissant et la sûreté diminuant, jusqu'au despote sur la tête duquel est l'exces du pouvoir et du danger.

Le grand nombre des nobles dans l'aristocratie héréditaire rendra donc le gouvernement moins violent; ma'! comme il y aura peu de vertu, on tombera dans un esprit de nonchalance, de paresse, d'abandon, qui fera que l'état n'aura plus de force ni de ressort (2).

Une aristocratie peut maintenir la force de son principe, si les lois sont telles qu'elles fas

( i ) L'aristocratie se change en oligarchie.—(2) Venise est une des républiques qui a le mieux corrigé par ses lois les inconvénients de l'aristocratie héréditaire.

sent plus sentir aux nobles les périls et les fa tigues du commandement que ses délices, et si l'état est dans une telle situation qu'il ait quelque chose à redouter, et que la sûreté vienne du dedans et l'incertitude du dehors.

Comme une certaine confiance fait la gloire et la sûreté d'une monarchie, il faut au contraire qu'une république redoute quelque chose (i). La crainte des Perses maintint les lois chez les Grecs. Carthage et Rome s'intimiderent l'une l'autre, et s'affermirent. Chose singuliere! plus ces états ont de sûreté, plus, comme des eaux trop tranquilles, ils sont sujets à se corrompre.

CHAPITRE VI.

De la corruption du principe de la monarchie.

\-j o M M E les dér- 'ocraties se perdent lorsque le peuple dépouille le sénat, les magistrats et les juges, de leurs fonctions; les monarchies se corrompent lorsqu'on ôte peu à peu les prérogatives des corps ou les privileges des villes. Dans le premier cas, on va au despotisme de tous; dans l'autre, au despotisme d'un seul. « Ce qui perdit les dynasties de ïsin et de

(i) Justin attribue à la mort d'Epaminondas l'exv tinction de la vertu à Athenes. N'ayant plus d'émulation , ils dépenserent leurs revenus en fêtes, freejuentiùscœnam tjuàr.i castra -visantes. Pour lors les Macédoniens sortirent de l'obscurité. Liv. VL

« Soùi, dit un auteur chinois, c'est qu'au lieu « de se borner, comme les anciens, à unein« spection générale, seule digne du souverain, « les princes voulurent gouverner tout immé« diatement par eux-mêmes (i). » L'auteur chinois nous donne ici la cause de la corruption de presque toutes les monarchies.

La monarchie se perd lorsqu'un prince croit qu'il montre plus sa puissance en changeant l'ordre des choses qu'en le suivant; lorsqu'il ôte les fonctions naturelles des uns pour les donner arbitrairement à d'autres, et lorsqu'il est plus amoureux de ses fantaisies que de ses volontés.

La monarchie se perd lorsque le prince, rapportant tout uniquement à lui, appelle l'é-. tat à sa capitale, la capitale à sa cour, et la cour à sa seule personne.

Enfin elle se perd lorsqu un prince méconnoît son autorité, sa situation, l'amour de ses peuples, et lorsqu'il ne sent pas bien qu'un monarque doit se juger en sûreté, comme un despote doit se croire en péril.

CHAPITRE VIL

Continuation du même sujet.

I-je principe de la monarchie se corrompt lorsque les premieres dignités sont les mar

(i) Compilation d'ouvrages frits sons les Ming, rapportés par le P. du Halde.

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