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comme cela étoit établi chez les Egyptiens; mais il ne l'est pas qu'elles gouvernent un empire. Dans le premier cas , l'état de foiblesse où elles sont ne leur permet pas la prééminence: dans le second, leur foiblesse même leur donne plus de douceur et de modération; ce qui peut faire un bon gouvernement, plutôt que les vertus dures et féroces.

Dans les Indes on se trouve très bien du gouvernement des femmes; et il est établi que, si les mâles ne viennent pas d'une mere du même sang , les filles qui ont une mere du sang royal succedent ( i ). On leur donne un certain nombre de personnes pour les aider à porter le poids du gouvernement. Selon M. Smith (a), on se trouve aussi très bien du gouvernement des femmes en Afrique. Si l'on ajoute à cela l'exemple de la Moscovie et de l'Angleterre, on verra qu'elles réussissent également et dans le gouvernement modéré et dans le gouvernement despotique.

(i ) Lettres édif., quatorzieme recueil.—(2) Voyage de Guinée, seconde partie, p. i65dela traduction, sur le royaume d'Angola, sur la côte d'Or.

LIVRE VIII.

CE LA CORRUPTION DES PRINCIPES DES TROIS
GOUVERNEMENTS.

CHAPITRE PREMIER.

Idée générale de ce livre.

Ija corruption de chaque gouvernement com. mence presque toujours par celle des principes.

CHAPITRE II.

De la corruption du principe de la démocratie.

Le principe de la démocratie se corrompt non seulement lorsqu'on perd l'esprit d'égalité , mais encore quand on prend l'esprit d'égalité extrême , et que chacun veut être égal à ceux qu'il choisit pour lui commander.Pour lors le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu'il confie, veut tout faire par luimême , délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats , et dépouiller tous les juges.

Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire les fonctions des magistrats ; on ne les respecte donc plus. Les délibérations du sénat n'ont plus de poids; on n'a donc plus d'égard pour les sénateurs, ctparconséquentpour les vieillards. Que sil'on n'a pas du respect pour les vieillards, on n'en aura pas non plus pour les peres : les maris ne méritent pas plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra à aimer ce libertinage ; la gêne du commandement fatiguera comme celle de l'obéissance. Les femmes, les enfants, les esclaves, n'auront de soumission pour personne. Il n'y aura plus de mœurs, plus d'amour de l'ordre , enfin plus de vertu.

On voit, dans te banquet de Xénophon , une peinture bien naïve d'une république où le peuple a abusé de l'égalité. Chaque convive donne à son tour la raison pourquoi il est content de lui. « Je suis content de moi, dit Cha« midès, à cause de ma pauvreté. Quand j'étois o riche , j'étois obligé de faire ma cour aux ca« lomniateurs, sachant bien que j'étois plus en « état de recevoir du mal d'eux que de leur en « faire: la république me demandoit toujours « quelque nouvelle somme : je ne pouvois « m'absenter. Depuis que je suis pauvre , j'ai « acquis de l'autorité; personne ne me menace, « je menace les autres ;je puis m'en aller ou « rester; déjalesriches se levent deleursplaces « et me cedent le pas. Je suis un roi, j'étois es0 clave; je payois un tribut à la république , « aujourd'hui elle me nourrit ; je ne crains plus « de perdre , j'espere d'acquérir. »

Le peuple tombe dans ce malheur, lorsque ceux à qui il se confie, voulant cacher leur propre corruption , cherchent à le corrompre. Pour qu'il ne voie pas leur ambition, ils ne lui parlent que de sa grandeur ; pour qu'il n'apperçoive pas leur avarice, ils flattent sans cesse la sienne.

La corruption augmentera parmi les corrupteurs , et elle augmentera parmi ceux qui sont déja corrompus. Le peuple se distribuera tous les deniers publics ; et comme il aura joint à sa paresse la gestion des affaires , il voudra joindre à sa pauvreté les amusements du luxe. Mais avec sa paresse et son luxe il n'y aura que le trésor public qui puisse être un objet pour lui.

Il ne faudra pas s'étonner si l'on voit les suffrages se donner pour de l'argent. On ne peut donner beaucoup au peuple sans retirer encore plus de lui : mais pour retirer de lui il faut renverser l'état. Plus il paroîtra tirer d'avantage de sa liberté, plus il s'approchera du moment où il doit la perdre. Il se forme de petits tyrans qui ont tous les -vices d'un seul. Bientôt ce qui reste de liberté devient insupportable ; un seul tyran s'éleve , et le peuple perd tout, jusqu'aux avantages de sa*corruption.

La démocratie a donc deux excès à éviter j l'esprit d'inéga'ité , qui la mene à l'aristocratie ou au gouvernement d'un seul; et l'esprit d'égalité extrême, qui la conduit au despotisme d'un seul, comme le despotisme d'un seul finit par la conquête.

II est vrai que ceux qui corrompirent les républiques grecques ne devinrent pas toujours tyrans. C'est qu'ils s'étoientplus attachés à l'éloquence qu'à l'art militaire • outre qu'il y avoit dans le cœur de tous les Grecs une haine implacable contre ceux qui renversoient le gouvernement républicain; ce qui fit que l'anarchie dégénéra en anéantissement, au lieu de se changer en tyrannie.

Mais Syracuse , qui se trouva placée au milieu d'un grand nombre de petites oligarchies changées en tyrannies (i), Syracuse, qui avoit un sénat(a) dont il n'est presque jamais fait mention dans l'histoire, essuya des malheurs que la corruption ordinaire ne donne pas. Cette ville, toujours dans la licence (3) ou dans l'oppression , également travaillée par sa liberté et par sa servitude , recevant toujours l'une et l'autre comme une tempête , et, malgré sa puissance au - dehors , toujours déterminée à une révolution par la plus petite force étran

(i) Voyez Plutarquc dans les vies d« Timoléon et de Dion. — (a) C'est celui des six cents, dont parle Diodore.—(3) Ayant chassé les tyrans, ils firent citoyens des étrangers et des soldats mercenaires; ce qui causa des guerres civiles. Aristote, Polit. 1. V, chap. III. Le peuple ayant été cause de la victoire sur les Athéniens, la république fut changée. Ibid. chap. IV. La passion de deux jeunes magistrats, dont l'un enleva à l'autre un jeune garçon, et celuici lui débaucha sa femme, fit changer la forme de cette république. Ibid 1. VII, chap. IV.

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