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Tandem liber equus...
Emicat...
Luxurians...

Ces remarques sont sur-tout adressées à ceux qui, dans les langues modernes, cherchent à imiter les grands maîtres qui ont écrit dans des langues plus riches et plus poétiques. Virgile est ici le véritable modèle des traducteurs qui prétendent à l'honneur de l'originalité.

Pope, dans sa belle traduction de l'Iliade, a très bien rendu les idées de l'original; mais j'ai été surpris de le voir négliger, dans ce passage, le mérite de l'harmonie imitative et de la variété, si nécessaire à la poésie pittoresque, lorsque sa langue lui en offroit tant de facilité. Presque tous ses vers ont la même coupe et les mêmes repos. Malgré les efforts que j'ai faits pour être plus fidèle, sous ce rapport, ce n'est qu'en tremblant que je transcris ici ma traduction, qui représente si foiblement les beautés du poëte latin:

Tel un coursier captif, mais fougueux et sauvage,
Las des molles langueurs d'un oisif esclavage,
Tout-à-coup rompt sa chaine, et, loin de sa prison,
Possesseur libre enfin de l'immense horizon,
Tantôt fier, l'oeil en feu, les narines fumantes,
Demande aux vents les lieux où paissent ses amantes;
Tantôt, par la chaleur et la soif enflammé,
Court, bondit, et se plonge au fleuve accoutumé;

Tantôt, le cou dressé, du pied frappant les ondes,
Pour reprendre à son choix ses courses vagabondes,
Part, et dans un vallon propice à ses ébats,
Battant l'air de sa tête, et les champs de ses pas,
Levant ses crins mouvants que le zephyr déploie,
Vole, et frémit d'amour, et d'orgueil, et de joie.

Trad. de l'Én. , liv. XI, v. 707.

Ces citations me conduisent naturellement à quelques observations sur l'artifice des comparaisons, si souvent employées dans le poëme épique.

SUR LES COMPARAISONS.

J'ai déja eu occasion de remarquer que

les comparaisons, dans la poésie, avoient moins pour objet d'exprimer les rapports qui se trouvent entre des êtres différents, que de produire une sorte de richesse et de variété. Il y a peu de rapport entre Orphée pleurant sa femme et un rossignol pleurant ses petits; mais la peinture que Virgile a tracée de la douleur de cet oiseau est un des passages les plus touchants du bel épisode d’Eurydice et d'Orphée.

Pour produire cette richesse et cette variété, le poëte habile compare tantôt un objet moral à un objet physique, tantôt un objet physique à un objet moral, tantôt les hommes aux animaux, tantôt les animaux aux hommes. Citons quelques exemples connus de ces différents genres de comparaisons. Mornay, l'un des héros de la Henriade, avoit conservé à la cour toute la pureté de son ame, et Voltaire enrichit cette idée par cette belle comparaison:

Belle Aréthuse! ainsi ton onde fortunée
Roule, au sein furieux d'Amphitrite étonnée,
Un cristal toujours pur, et des flots toujours clairs,
Que jamais ne corrompt l'amertume des mers.

Ch. IX.

a

Voltaire a pris cette comparaison au jésuite Lemoine, et l'on peut assurer que c'est un des plus heureux larcins qu'il ait faits; mais il ne doit qu'à lui-même celle qu'on va lire. D’Aumale

reçu un ordre qu'il exécute malgré lui: Cet ordre qu'il déteste, il va l'exécuter: Semblable au fier lion qu'un Maure a su dompter, Qui, docile à son maître, à tout autre terrible, A la main qu'il connoît soumet sa tête horrible, Le suit d'un air affreux, le flatte en rugissant, Et paroît menacer, même en obéissant.

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Voilà deux modèles parfaits de quelques uns des genres de comparaisons dont je parle.

D'autres fois, par un artifice plus fécond encore, le poëte cherche des rapports entre les petits objets et les grands. C'est ainsi que

Virgile compare les travaux des abeilles à ceux des Cyclopes:

Tels, aux petits objets si les grands se comparent,

En des corps différents les essaims se séparent:
La vieillesse d'abord préside aux bâtiments,
Dessine des remparts les longs compartiments;
La jeunesse, des murs abandonnant l'enceinte,
Sur le safran vermeil, sur la sombre hyacinthe,
Sur les tilleuls fleuris enlève son butin,
Moissonne la lavande, et dépouille le thym.

Tout s'empresse; par-tout coule un miel odorant.
Tels les fils de Vulcain, dans les flancs de la terre, etc.

Trad. des Géorgiques , liv. IV.

On sent que le premier charme de cette comparaison est la variété qu'elle produit, et que l'imagination aime à passer de ces foibles animaux, pétrissant la cire et distillant le miel dans leurs humbles cellules, à ces robustes fils de Vulcain, qui, dans leurs forges brûlantes, fatiguent l'enclume et façonnent les métaux.

Par le même artifice, et pour le même but, le poëte compare les grands objets aux petits. Ainsi Virgile, après avoir peint les Troyens préparant à l'envi leur départ de Carthage, ajoute:

Ainsi quand des fourmis la diligente armée,
Des besoins de l'hiver prudemment alarmée,
Porte à ses magasins les trésors des sillons,
Leur foule au loin s'empresse, et leurs noirs bataillons,
Par un étroit sentier s'avançant sous les herbes,
Entraînent à l'envi la dépouille des gerbes :
L'une conduit la troupe, et trace le chemin;
L'autre, non sans effort, pousse un énorme grain;

Celle-ci des traîneurs excite la paresse;
Pour le bien de l'état tout agit, tout s'empresse:
Tous ont leurs soins, leur tâche et leurs emplois divers,
Et d'ardents travailleurs les chemins sont couverts.

Trad. de l'Én. , liv. IV, v. 601.

C'est ici

que

la richesse et la variété sont portées à leur plus haut degré. Vous passez d'un grand peuple à une troupe de fourmis, d'une grande ville à la campagne,

d'un port

à un champ de blé.

Virgile a quelquefois poussé plus loin encore cette heureuse hardiesse. Dans l'un de ses six derniers livres, si décriés par une tradition collégiale, adoptée par M. de La Harpe luimême, Vulcain, ayant consenti à forger, sur la demande de Vénus, une armure pour le fils de cette déesse, se lève bien avant le retour de la lumière. Pour exprimer cette diligence, le poëte pouvoit tirer sa comparaison de l'aurore ou du soleil, ou de quelque autre objet de la nature, convenable à la noblesse du personnage. Le besoin de variété l'a conduit à celle qui suit:

A peine un court sommeil a fermé sa paupière,
Le diligent Vulcain devance la lumière:
Et, telle que, rendue à ses soins journaliers,
La sage ménagère à ses humbles foyers
Ranime en haletant la flamme qui sommeille,
Prescrit leur longue tâche aux femmes qu'elle éveille;

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