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preinte en son ame, d'obeïr et de se soubmettre vous diray, madame, un iour à l'aureille. Les tres religieusement aux loix sous lesquelles il aultres furent faicts depuis, comme il estoit à estoit nay. Il ne feut iamais un meilleur citoyen, la poursuitte de son mariage, en faveur de sa ny plus affectionné au repos de son païs, ny plus femme; et sentent desia ie ne sçay quelle froiennemy des remuements et nouvelletez de son deur maritale. Et moy ie suis de ceulx qui tientemps; il eust bien plustost employé sa suffisance nent que la poësie ne rid point ailleurs, comme à les esteindre qu'à leur fournir dequoy les elle faict en un subiect folastre et desreigle. esmouvoir davantage : il avoit son esprit moulé

SONNETS". aux patrons d'aultres siecles que ceulx cy. Or, en eschange de cet ouvrage serieux, i'en subs

I. titueray un aultre ', produict en cette mesme Pardon, amour, pardon; 0 seigneur! ie te voue saison de son aage, plus gaillard et plus enioué. Le reste de mes ans, ma voix et mes escrits,

Mes sanglots, mes souspirs, mes larmes et mes cris; CHAPITRE XXVIII.

Rien, rien tenir d'aulcun, que de toy, ie n'advoue

Helas! comment de moy ma fortune se ioue! Vingt et neuf sonnets d’Estienne de la Boëtie.

De toy n'a pas long temps, amour, ie me suis ris ?. A MADAME DE GRAYMONT, COMTESSE DE GUISSEN?.

l'ay failly, ie le veoy, ie me rends, ie suis pris. Madame, ie ne vous offre rien du mien, ou

l'ay trop gardé mon cæur, or ie le desadvoue. parce qu'il est desia vostre, ou pour ce que ie

Si i'ay pour le garder retardé ta victoire,

Ne l'en traicte plus mal, plus grande en est ta gloire; n'y treuve rien digne de vous; mais i'ay voulu

Et si du premier coup tu ne m'as abbattu, que ces vers, en quelque lieu qu'ils se veissent,

Pense qu'un bon vainqueur, et nay pour estre grand, portassent vostre nom en teste, pour l'honneur

Son nouveau prisonnier, quand un coup il se rend, que ce leur sera d'avoir pour guide cette grande Il prise et l'ayme mieulx, s'il a bien combattu. Corisande d’Andoins. Ce present m'a semblé

II. vous estre propre, d'autant qu'il est peu de

C'est amour, c'est amour, c'est luy seul, ie le sens : dames en France qui iugent mieulx, et se ser- Mais le plus vif amour, la poison la plus forte, vent plus à propos que vous de la poësie; et

A qui oncq pauvre cæur ait ouverte la porte.

Ce cruel n'a pas mis un de ses traicts perçants, puis, qu'il n'en est point qui la puissent rendre vifve et animee comme vous faictes par ces

Mais arc, traicts et carquois, et luy tout dans mes sens. beaux et riches accords dequoy, parmy un

Encor un mois n'a pas que ma franchise est morte,

Que ce venin mortel dans mes veines ie porte, million d'aultres beaultez, nature vous a estre- Et desia i'ay perdu et le cæur et le sens. nee. Madame, ces vers meritent que vous les

Et quoy! si cet amour à mesure croissoit, cherissiez; car vous serez de mon advis, qu'il Qui en si grand tourment dedans moy se conceoit? n'en est point sorty de Gascoigne qui eussent O crois, si tu peulx croistre, et amende en croissant. plus d'invention et de gentillesse, et qui tes- Tu te nourris de pleurs, des pleurs ie te promets, moignent estre sortis d'une plus riche main. Et pour te refreschir, des souspirs pour iamais :

Mais que le plus grand mal soit au moins en naissant. Et n'entrez pas en ialousie dequoy vous n'avez que le reste de ce que pieça 3 i'en ay faict im

III. primer soubs le nom de monsieur de Foix, vos- C'est faict, mon cæur, quittons la liberté. tre bon parent : car, certes, ceulx cy ont ie ne

Dequoy meshuy serviroit la deffense,

Que d'aggrandir et la peine et l'offense? sçay quoy de plus vif et de plus bouillant;

Plus ne suis fort, ainsi que i'ay esté. comme il les feit en sa plus verte ieunesse, et

La raison feut un temps de mon costé: eschauffé d'une belle et noble ardeur que je Orrevoltee, elle veult que je pense

Qu'il fault servir, et prendre en recompense I Les vingt-neuf sonnets de la Boëtie qui se trouvent dans

Qu'oncq d'un tel noud nul ne feut arresté. le chapitre suivant.

2 Diane, vicomtesse de Louvigni, dite la belle Corisande S'il se fault rendre, alors il est saison, d'Andouins, mariée, en 1567, à Philibert, comte de Grammont et de Guiche, qui mourut au siège de la Fére en 1580. An

Supprimés dans la plupart des éditions qui suivirent doins ou Andouins était une baronnie du Béarn, à trois celle de 1588; on y a substitué cette note : « Ces vingt-neul lieues de Pau. Le roi de Navarre , depuis Henri IV, aima cette sonnets d’Estienne de la Boëtie, qui estoient mis en ce lieu, belle veuve, et eut même l'intention de l'épouser. Hamil

ont esté depuis imprimez avec ses æuvres. » ton, dans son épitre au comte de Grammont, dont il a écrit

2 Les irrégularités orthographiques de ces vers sont nécesles Mémoires, lui rappelle son illustre aïeule :

sitées par la rime ou par la mesure. Ici, par exemple, il falHonneur des rives éloignées

lait ic me suis ry; le poëte a écrit ris avec une s, pour rimer Où Corisande vit le jour, etc. J. V. L.

exactement à pris. Plus loin, c'est la mesure qui l'oblige à 3 En 1671 et 1572, à Paris. Voyez la lettre de Montaigne à écrire or pour ores, once pour oncques, astheure pour à cette M. de Foix J V L.

heure, etc. DD.

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Quand on n'a plus devers soy la raison.

Ardant de te cognoistre, essaye à te nommer, le veoy qu'amour, sans que ie le deserve,

Et cherchant ton sainct nom ainsin à l'adventure, Sans aulcun droict, se vient saisir de moy;

Esblouy n'attainct pas à veoir chose si claire; Et veoy qu'encor il fault à ce grand roy,

Et ne te trouve point ce grossier populaire, Quand il a tort, que la raison luy serve.

Qui n'ayant qu'un moyen, ne veoid pas celuy là : IV.

C'est que, s'il peult trier, la comparaison faicte

Des parfaictes du monde, une la plus parfaicte, C'estoit alors, quand les chaleurs passees,

Lors, s'il a voix, qu'il crie hardiment, La voyla. Le sale Automne aux cuves va foulant Le raisin gras dessoubs le pied coulant,

VIII. Que mes douleurs feurent encommencees.

Quand viendra ce iour là, que ton nom au vray passe Le paisan bat ses gerbes amassees,

Par France, dans mes vers ? combien et quantesfois Et aux caveaux ses bouillants muys roulant,

S'en empresse mon coeur, s'en demangent mes doigts ? Et des fruictiers son automne croulant,

Souvent dans mes escrits de soy mesme il prend place. Se venge lors des peines advancees.

Maugré moy je t'escris, maugré moy ie t'efface. Seroit ce point un presage donné

Quand Astree viendroit, et la foy, et le droict, Que mon espoir est desia moissonné ?

Alors ioyeux, ton nom au monde se rendroit. Non, certes, non. Mais pour certain ie pense,

Ores, c'est à ce temps, que cacher il te face,

C'est à ce temps maling une grande vergoigne. l'auray, si bien à deviner i'entens, Si lon peult rien prognosticquer du temps,

Donc, ma dame, tandis tu seras ma Dourdoigne. Quelque grand fruict de ma longue esperance.

Toutesfois laisse moy, laisse moy ton nom mettre;

Aye pitié du temps : si au iour ie te mets,
V.

Si le temps le cognoist, lors ie te le promets, l'ay veu ses yeulx perçants, i'ay veu sa face claire; Lors il sera doré, s'il le doibt iamais estre. Nul iamais, sans son dam, ne regarde les dieux :

IX.
Froid, sans cour me laissa son vil victorieux,
Tout estourdy du coup de sa forte lumiere.

0, entre tes beaultez, que ta constance est belle!

C'est ce cour asseuré, ce courage constant, Comme un surpris de nuict aux champs, quand il esclaire,

C'est parmy tes vertus ce que l'on prise tant.
Estonné, se palit, si la lleche des cieulx

Aussi qu'est il plus beau qu'une amitié fidelle ?
Sifflant luy passe contre, et luy serre les yeulx;
I tremble, et veoid, transy, lupiter en cholere.

Or ne charge donc rien de ta seur infidelle,

De Vesere' ta sour: elle va s'escartant Dy moy, ma dame, au vray, dy moy, si tes yeulx verts Tousiours flottant mal seure en son cours inconstant. Ne sont pas ceulx qu’on dict que l'amour tient couverts.

Veois tu comme à leur gré les vents se iouent d'elle ? Tu les avois, ie croy, la fois que ie t'ay veue;

Et ne te repens point, pour droict de ton aisnage, Ag moins il me souvient qu'il me feut lors advis

D'avoir desia choisy la constance en partage.
Qu'amour, tout à un coup, quand premier ie te vis, Mesme race porta l'amitié souveraine
Desbanda dessus moy et son arc et ta veue.

Des bons iumeaux, desquels l'un à l'aultre despart
Du ciel et de l'enfer la moitié de sa part,

Et l'amour diffamé de la trop belle Heleine.
Ce dict maint un de moy : Dequoy se plainct il tant,
Perdant ses ans meilleurs en chose si legiere?

X.
Qu'a il tant à crier, si encor il espere?

Ie veoy bien, ma Dourdoigne, encor humble tu vas; Et s'il n'espere rien, pourquoy n'est il content?

De te montrer Gasconne en France, tu as honte. Quand i'estoy libre et sain, i'en disoy bien autant. Si du ruisseau de Sorgue on faict ores grand conte, Mais, certes, celuy là n'a la raison entiere,

Si a il bien esté quelquesfois aussi bas. Ains a le cæur gasté de quelque rigueur fiere,

Veois tu le petit Loir comme il haste le pas? S'il se plainct de ma plaincte, et mon mal il n'entend.

Comme desia parmy les plus grands il se conte? Amour tout à un coup de cent douleurs me poinct,

Comme il marche haultain d'une course plus prompte Et puis lon m'advertit que ie ne crie point.

Tout à costé du Mince, et il ne s'en plainct pas? Si vain ie ne suis pas que mon mal i'aggrandisse

Un seul Olivier d'Ame, enté au bord de Loire, A force de parler : s'on m'en peult exempter,

Le faict courir plus brave et lui donne sa gloire 2. le quitte les sonnets, ie quitte le chanter;

Laisse, laisse moy faire, et un iour, ma Dourdoigne, Qui me deffend le dueil, celuy là me guerisse.

Si ie devine bien, on te cognoistra mieulx;

Et Garonne, et le Rhone, et ces aultres grands dieux,
VII.

En auront quelque envie, et possible vergoigne.
Quand à chanter ton loz par fois ie m’adventure,
Sans oser ton grand nom dans mes vers exprimer,

1 La Vézère est une rivière qui se jette dans la Dordogne, Sondant le moins profond de cette large mer,

à Limeuil, à trois lieues de Belvez, en Périgord. On a vu, le tremble de m'y perdre, et aux rives m'asseure. dans le sonnet précédent, que la Boëtie adoptait le nom do

Dordogne pour désigner celle qu'il aimait. J. V. L. le crains, en louant mal, que ie te face iniure.

? C'est, je crois, une allusion aux Amours de Ronsard. J. Mais le peuple estonné d'ouyr tant t'estimer,

V. L.

VI.

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Depuis le jour que i'ay prins à t'aymer,
l'eusse vaincu les vagues de la mer.
Qu'est ce meshuy que ie pourrois attendre?
Comment de toy pourroy ie estre content?
Qui apprendra ton cour d'estre constant,
Puis que le mien ne le luy peult apprendre?

XV.

Ce n'est pas moy que l'on abuse ainsi;
Qu'à quelque enfant ses ruses on employe,
Qui n'a nul goust, qui n'entend rien qu'il oye :
le sçay aimer, ie sçay haïr aussi.
Contente toy de m'avoir iusqu'icy
Fermé les yeulx; il est temps que i'y veoye,
Et que meshuy las et honteux ie soye
D'avoir mal mis mon temps et mon sou
Oserois tu, m'ayant ainsi traicté,
Parler à moy iamais de fermeté ?
Tu prens plaisir à ma douleur extreme;
Tu me deffens de sentir mon tourment;
Et si veulx bien que ie meure en t'aymant.
Si ie ne sens, comment veulx tu que i'ayme?

XI.
Toy qui oys mes souspirs, ne me sois rigoureux
Si mes larmes à part toutes miennes ie verse,
Si mon amour ne suit en sa douleur diverse
Du Florentin transy les regrets langoureux,
Ny de Catulle aussi, le folastre amoureux,
Qui le cœur de sa dame en chatouillant luy perce,
Ny le sçavant amour du migregeois Properce";
Ils n'ayment pas pour moy, ie n’ayme pas pour eulx.
Qui pourra sur aultruy ses douleurs limiter,
Celuy pourra d’aultruy les plainctes imiter :
Chascun sent son tourment, et sçait ce qu'il endure;
Chascun parla d'amour ainsi qu'il l'entendit.
le dis ce que mon cæur, ce que mon mal me dict.
Que celuy ayme peu, qui ayme à la mesure!

XII.
Quoy? qu'est ce? O vents! 0 nues! 0 l'orage!
A poinct nommé, quand d'elle m'approchant,
Les bois, les monts, les baisses vois trenchant,
Sur moy d'aguet vous poussez vostre rage.
Ores mon caur s'embrase davantage.
Allez, allez faire peur au marchand,
Qui dans la mer les thresors ya cherchant;
Ce n'est ainsi qu'on m'abbat le courage.
Quand i’oy les vents, leur tempeste, et leurs cris,
De leur malice en mon caur ie me ris.
Me pensent ils pour cela faire rendre?
Face le ciel du pire, et l'air aussi :
le veulx, ie veulx, et le declaire ainsi,
S'il fault mourir, mourir comme Leandre.

XIII.
Vous qui aymer encores ne sçavez,
Ores m'oyant parler de mon Leandre,
Ou iamais non, vous y debvez apprendre,
Si rien de bon dans le cour vous avez.
Il osa bien, branslant ses bras lavez,
Armé d'amour, contre l'eau se deffendre,
Qui pour tribut la fille voulut prendre,
Ayant le frere et le mouton sauvez ?.
Un soir, vaincu par les flots rigoureux,
Voyant desia, ce vaillant amoureux,
Que l'eau maistresse à son plaisir le tourne,
Parlant aux flots, leur iecta cette voix :
Pardonnez moy maintenant que i'y vois,
Et gardez moy la mort quand ie retourne.

XVI.

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O l'ay ie dict? Helas! l'ay ie songé?
Ou si pour vray i'ai dict blaspheme telle?
Çà, faulse langue, il fault que l'honneur d'elle,
De moy, par moy,

dessus moy, soit vengé.
Mon cœur chez toy, 0 ma dame, est logé :
Là, donne luy quelque geine nouvelle;
Fay luy souffrir quelque peine cruelle;
Fay, fay luy tout, fors luy donner congé.
Or seras tu (ie le sçay) trop humaine,
Et ne pourras longuement veoir ma peine.
Mais un tel faict,

faut il qu'il se pardonne ?
A tout le moins, hault ie me desdiray
De mes sonnets, et me desmentiray:
Pour ces deux fauls, cinq cents vrays ie t'en donne

XVII.
Si ma raison en moy s'est peu remettre,
Si recouvrer astheure ie me puis,
Si i'ay du sens, si plus homme ie suis,
Ie t'en mercie, o bienheureuse lettre!
Qui m'eust, helas ! qui m'eust sçeu recognoistre
Lors qu'enragé, vaincu de mes ennuis,
En blasphemant ma dame ie poursuis ?
De loing, honteux, ie te veis lors paroistre,
O sainct papier! alors ie me reveins,
Et devers toy devotement ie veins.
le te donrois un autel pour ce faict,
Qu'on veist les traicts de cette main divine.
Mais de les veoir aulcun homme n'est digne;
Ny moy aussi, s'elle ne m'en eust faict.

XVIII.
l'estoy prest d'encourir pour iamais quelque blasme;
De cholere eschauffé mon courage brusloit,
Ma folle voix au gré de ma fureur bransloit,
le despitoy les dieux, et encores ma dame :

XIV.

O cæur legier! 0 courage mal seur !
Penses tu plus que souffrir ie te puisse ?
o bonté creuse ! 0 couverte malice,
Traistre beaulté, venimeuse doulceur!
Tu estois donc tousiours scur de ta sour?
Et moy, trop simple, il falloit que i'en fisse
L'essay sur moy, et que tard i'entendisse
Ton parler double et tes chants de chasseur?

* Properce, imitateur des poëtes grecs, et surtout de Callimaque et de Philétas. J. V. L.

2 Pour entendre ces deux vers, il faut se rappeler que Hellé tomba dans les flots, et y périt, en passant la mer sur le dos du bélier à la toison d'or, avec son frère Phryxus. E.J.

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Mais aprez,

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Lors qu'elle de loing iecte un brevet dans ma flamme;

XXII. le le sentis soubdain comme il me rabilloit,

Quand tes yeulx conquerants estonné le regarde, Qu'aussilost devant luy ma fureur s'en alloit,

I'y veoy dedans à clair tout mon espoir escrit, Qu'il me rendoit, vainqueur, en sa place mon ame.

I'y veoy dedans amour luy mesme qui me rit, Entre vous, qui de moy ces merveilles oyez,

Et m'y monstre mignard le bonheur qu'il me garde. Que me dictes vous d'elle? et, ie vous pri', veoyez

Mais quand de te parler par fois ie me hazarde, s'ainsi comme ie fais, adorer ie la dois ?

C'est lors que mon espoir desseiché se tarit; Quels miracles en moy pensez vous qu'elle face

Et d'advouer iamais ton ceil, qui me nourrit, De son cil tout puissant, ou d'un ray de sa face,

D'un seul mot de faveur, cruelle, tu n'as garde.
Puis qu'en moy firent tant les traces de ses doigts?

Si tes yeulx sont pour moy, or veoy ce que ie dis :
XIX.

Ce sont ceulx là, sans plus, à qui ie me rendis.

Mon Dieu, quelle querelle en toy mesme se dresse, le trembloy devant elle, et attendoy, transy, Pour venger mon forfaict quelque iuste sentence,

Si ta bouche et tes yeulx se veulent desmentir! A moy mesme consent du poids de mon offense,

Mieulx vault, mon doulx tourment, mieulx vault les desparLors qu'elle me dict: Va, ie te prens à

mercy.

Et que ie prenne au mot de tes yeulx la promesse. (tir, Que mon loz desormais par tout soit esclaircy :

XXIII. Employe là tes ans; et sans plus, meshuy pense

Ce sont tes yeulx trenchants qui me font le courage : D'enrichir de mon nom par tes vers nostre France;

Ie veoy saulter dedans la gaye liberté, Couvre de vers ta faulte, et paye moy ainsi.

Et mon petit archer, qui meine à son costé Sus donc, ma plume, il fault, pour iouyr de ma peine, La belle gaillardise et le plaisir volage. Courir par sa grandeur d'une plus large veine.

la rigueur de ton triste langage Mais regarde à son wil, qu'il ne nous abbandonne.

Me monstre dans ton cœur la fiere honnesteté;
Sans ses yeulx, nos esprits se mourroient languissants : Et condamné, ie veoy la dure chasteté
Ils nous donnent le cœur, ils nous donnent le sens. Là gravement assise, et la vertu sauvage.
Pour se payer de moy, il faut qu'elle me donne.

Ainsi mon temps divers par ces vagues se passe;
XX.

Ores son æil m'appelle, or' sa bouche me chasse.

Helas! en cet estrif, combien ay ie enduré!
O vous, mauldicts sonnets, vous qui prinstes l'audace
De toucher à ma dame! ò malings et pervers,

Et puis, qu'on pense avoir d'amour quelque asseurance : Des Muses le reproche, et honte de mes vers!

Sans cesse nuict et iour à la servir ie pense, Si ie vous seis iamais, s'il fault que ie me face

Ny encor de mon mal ne puis estre asseuré. Ce tort de confesser vous tenir de ma race,

XXIV. Lors pour vous les ruisseaux ne furent pas ouverts

Or dis ie bien, mon esperance est morte; D’Apollon le doré, des Muses aux yeulx verts;

Or est ce faict de mon ayse et mon bien. Mais vous reçeut naissants Tisiphone en leur place.

Mon mal est clair : maintenant ie veoy bien, Si i'ay oncq quelque part à la posterité,

l'ay espousé la douleur que ie porte. le veulx que l'un et l'aultre en soit desherité.

Tout me court sus, rien ne me reconforte, Et si au feu vengeur dez orie ne vous donne,

Tout m'abbandonne, et d'elle ie n’ay rien, C'est pour vous diffamer : vivez, chestifs, vivez;

Sinon tousiours quelque nouveau soustien, Vivez aux yeulx de tous, de tout honneur privez;

Qui rend ma peine el ma douleur plus forte.
Car c'est pour vous punir qu’ores ie vous pardonne.

Ce que i'attens, c'est un jour d'obtenir
XXI.

Quelques souspirs des gents de l'advenir;

Quelqu'un dira dessus moy par pitié :
N'ayez plus, mes amis, n'ayez plus cette envie
Que ie cesse d'aymer; laissez moy, obstiné,

Sa dame et lui nasquirent destinez,
Vivre et mourir ainsi, puis qu'il est ordonné :

Egualement de mourir obstinez, Mon amour, c'est le fil auquel se tient ma vie.

L'un en rigueur, et l'aultre en amitié. Ainsi me dict la fee; ainsin en Oeagrie

XXV. Elle feit Meleagre à l'amour destiné,

l'ay tant vescu, chestif, en ma langueur, Et alloma sa souche à l'heure qu'il feut né,

Qu'or' i'ay veu rompre, et suis encor en vie, Et dict : Toy et ce feu, tenez vous compaignie.

Mon esperance avant mes yeulx ravie, Elle le dict ainsin, et la fin ordonnee

Contre l'escueil de sa fiere rigueur. Suyvit aprez le fil de cette destinee.

Que m'a servy de tant d'ans la longueur? La souche (ce dict lon) au feu feut consommee;

Elle n'est pas de ma peine assouvie : Et dez lors (grand miracle!), en un mesme mom

Elle s'en rit, et n'a point d'aultre envie On veid, tout à un coup, du miserable amant

Que de tenir mon mal en sa vigueur. La vie et le tison s'en aller en fumée.

Doncques i'auray, malheureux en aymant,

Tousiours un cæur, tousiours nouveau tourment. · Un billet, qui a la vertu d'un talisman. E. J.

Ie me sens bien que i'en suis hors d'haleine,

:

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92

Prest à laisser la vie soubs le fais :

Ta main de prendre enfin se contenta : Qu'y feroit on, sinon ce que ie fais ?

Mais la nature encor te presenta,
Piqué du mal, ie m'obstine en ma peine.

Pour t'enrichir, cette terre où nous sommes.
XXVI.

Tu n'en prins rien; mais en toy tu t'en ris,

Te sentant bien en avoir assez pris Puis qu'ainsi sont mes dures destinees,

Pour estre icy royne du coeur des hommes. l'en saouleray, si ie puis, mon soucy. Si i'ay du mal, elle le veult aussi :

CHAPITRE XXIX.
l'accompliray mes peines ordonnees.
Nymphes des bois, qui avez, estonnees,

De la moderation.
De mes douleurs, ie croy, quelque mercy,
Qu'en pensez vous? puis ie durer ainsi,

Comme si nous avions l'attouchement infect, Si à mes maulx trefves ne sont donnees :

nous corrompons par nostre maniement les choOr si quelqu'une à m'escouter s'encline,

ses qui d'elles mesmes sont belles et bonnes. Nous Oyez, pour Dieu, ce qu’ores ie devine :

pouvons saisir la vertu de façon qu'elle en deLe iour est prez que mes forces ia vaines

viendra vicieuse, si nous l'embrassons d'un desir Ne pourront plus fournir à mon tourment.

trop aspre et violent. Ceulx qui disent qu'il n'y C'est mon espoir : si ie meurs en aymant,

a iamais d'excez en la vertu, d'autant que ce Adonc, ie croy, failliray ie à mes peines.

n'est plus vertu si l'excez y est, se iouent des XXVII.

paroles : Lors que lasse est de me lasser ma peine,

Insani sapiens nomen ferat, æquus iniqui, Amour, d'un bien mon mal refreschissant,

Ultra quam satis est, virtutem si petat ipsam'. Flatte au cæur mort ma playe languissant, Nourrit mon mal, et luy faict prendre haleine;

C'est une subtile consideration de la philosophie: Lors ie conceoy quelque esperance vaine :

on peult et trop aymer la vertu, et se porter Mais aussitost ce dur tyran, s'il sent

excessifvement en une action iuste. A ce biais Que mon espoir se renforce en croissant,

s'accommode la voix divine : « Ne soyez pas plus Pour l'estouffer, cent tourments il m'ameine sages qu'il ne fault; mais soyez sobrement sages'. Encor tout frez; lors ie me vois blasmant

l'ay veu tel grand 3 blecer la reputation de sa D'avoir esté rebelle à mon tourment.

religion , pour se monstrer religieux oultre tout Vive le mal, o dieux! qui me devore !

exemple des hommes de sa sorte. l'ayme des naVive à son gré mon tourment rigoureux !

tures temperees et moyennes : l'immoderation O bienheureux et bienheureux encore,

vers le bien mesme, si elle ne m'offense, elle m'esQui sans relasche est tousiours malheureux!

tonne, et me met en peine de la baptizer. Ny la XXVIII.

mere de Pausanias“, qui donna la premiere insSi contre amour ie n'ay aultre deffense,

truction, et porta la premiere pierre, à la mort Ie m'en plaindray, mes vers le mauldiront,

de son fils; ny le dictateur Posthumius 5, qui feit Et aprez moy les roches rediront Le tort qu'il faict à ma dure constance.

mourir le sien , que l'ardeur de ieunesse avoit heu

reusement poulsé sur les ennemis un peu avant Puis que de luy i'endure cette offense, Au moins tout hault mes rhythmes le diront,

son reng, ne me semble si iuste comme estrange: Et nos nepveus, alors qu'ils me liront,

et n'ayme ny à conseiller ny à suyvre une vertu En l'oultrageant, m'en feront la vengeance.

si sauvage et si chere. L'archer qui oultrepasse Ayant perdu tout l'ayse que i'avois,

le blanc fault, comme celuy qui n'y arrive pas; Ce sera peu que de perdre ma voix.

et les yeulx me troublent à monter à coup vers S'on sçait l’aigreur de mon triste soucy,

une grande lumiere, egualement comme à devalEt feust celuy qui m'a faict cette playe,

ler à l'umbre. Callicles, en Platono, dict l'extreIl en aura, pour si dur cour qu'il aye, Quelque pitié, mais non pas de mercy.

Le sage n'est plus sage, le juste n'est plus juste, si son

amour pour la vertu va trop loin. Hor. Epist. I, 6, 15. XXIX.

2 S. PAUL, Ép. aux Romains, XII, 3. la reluisoit la benoiste iournee

3 Il y a apparence que Montaigne veut parler ici de Henri

III, roi de France. Sixte V disait au cardinal de Joyeuse : « II Que la nature au monde te debvoit,

n'y a rien que votre roi n'ait fait et ne fasse pour être moine; Quand des thresors qu'elle te reservoit

ni que je n'aie fait, moi, pour ne l’ètre point. » C. Sa grande clef te feut abbandonnee.

4 DIODORE DE SICILE, XI, 45; le scoliaste de THUCYDIDE,

1, 134; CORNÉLIUS NÉPOS, Pausanias, c. 6; STOBÉE, Serm. Tu prins la grace à toi seule ordonnee;

38; TZETZės, Chiliad. XII, 477, etc. J. V. L. Tu pillas tant de beaultez qu'elle avoit,

5 VALÈRE MAXIME, 11, 7; DIODORE DE SICILE, XII, 17, trad. Tant qu'elle, fiere, alo qu'elle te veoid,

d'Amyot; TITE-LIVE, IV, 29, etc. C. En est par fois elle mesme estonnee.

6 Dans le Gorgias. Voyez AULU-GELLE X, 22. J. V. L.

5

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7

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