Page images
PDF
EPUB
[ocr errors]

preinte en son ame, d'obeïr et de se soubmettre tres religieusement aux loix sous lesquelles il estoit nay. Il ne feut iamais un meilleur citoyen, ny plus affectionné au repos de son païs, ny plus ennemy des remuements et nouvelletez de son temps; il eust bien plustost employé sa suffisance à les esteindre qu'à leur fournir dequoy les esmouvoir davantage : il avoit son esprit moulé aux patrons d'aultres siecles que ceulx cy. Or, en eschange de cet ouvrage serieux, i'en substitueray un aultre, produict en cette mesme saison de son aage, plus gaillard et plus enioué.

CHAPITRE XXVIII.

Vingt et neuf sonnets d'Estienne de la Boëtie.

A MADAME DE GRAMMONT, COMTESSE DE GUISSEN 2.

Madame, ie ne vous offre rien du mien, ou parce qu'il est desia vostre, ou pour ce que ie n'y treuve rien digne de vous; mais i'ay voulu que ces vers, en quelque lieu qu'ils se veissent, portassent vostre nom en teste, pour l'honneur que ce leur sera d'avoir pour guide cette grande Corisande d'Andoins. Ce present m'a semblé vous estre propre, d'autant qu'il est peu de dames en France qui iugent mieulx, et se servent plus à propos que vous de la poësie; et puis, qu'il n'en est point qui la puissent rendre vifve et animee comme vous faictes par ces beaux et riches accords dequoy, parmy un million d'aultres beaultez, nature vous a estrenee. Madame, ces vers meritent que vous les cherissiez; car vous serez de mon advis, qu'il n'en est point sorty de Gascoigne qui eussent plus d'invention et de gentillesse, et qui tesmoignent estre sortis d'une plus riche main. Et n'entrez pas en ialousie dequoy vous n'avez que le reste de ce que pieça3 i'en ay faict imprimer soubs le nom de monsieur de Foix, vostre bon parent car, certes, ceulx cy ont ie ne sçay quoy de plus vif et de plus bouillant; comme il les feit en sa plus verte ieunesse, et eschauffé d'une belle et noble ardeur que ie

Les vingt-neuf sonnets de la Boëtie qui se trouvent dans le chapitre suivant.

2 Diane, vicomtesse de Louvigni, dite la belle Corisande d'Andouins, mariée, en 1567, à Philibert, comte de Grammont et de Guiche, qui mourut au siége de la Fère en 1580. Andoins ou Andouins était une baronnie du Béarn, à trois lieues de Pau. Le roi de Navarre, depuis Henri IV, aima cette belle veuve, et eut même l'intention de l'épouser. Hamilton, dans son épître au comte de Grammont, dont il a écrit les Mémoires, lui rappelle son illustre aïeule :

Honneur des rives éloignées

Où Corisande vit le jour, etc. J. V. L.

3 En 1671 et 1572, à Paris. Voyez la lettre de Montaigne à M. de Foix JV L.

vous diray, madame, un iour à l'aureille. Les aultres furent faicts depuis, comme il estoit à la poursuitte de son mariage, en faveur de sa femme; et sentent desia ie ne sçay quelle froideur maritale. Et moy ie suis de ceulx qui tiennent que la poësie ne rid point ailleurs, comme elle faict en un subiect folastre et desreiglé.

SONNETS'. I.

Pardon, amour, pardon; ô seigneur ! ie te voue
Le reste de mes ans, ma voix et mes escrits,
Mes sanglots, mes souspirs, mes larmes et mes cris;
Rien, rien tenir d'aulcun, que de toy, ie n'advoue
Helas! comment de moy ma fortune se ioue!
De toy n'a pas long temps, amour, ie me suis ris2.
l'ay failly, ie le veoy, ie me rends, ie suis pris.
l'ay trop gardé mon cœur, or' ie le desadvoue.
Si i'ay pour le garder retardé ta victoire,
Ne l'en traicte plus mal, plus grande en est ta gloire;
Et si du premier coup tu ne m'as abbattu,
Pense qu'un bon vainqueur, et nay pour estre grand,
Son nouveau prisonnier, quand un coup il se rend,
Il prise et l'ayme mieulx, s'il a bien combattu.

II.

C'est amour, c'est amour, c'est luy seul, ie le sens :
Mais le plus vif amour, la poison la plus forte,
A qui oncq pauvre cœur ait ouverte la porte.
Ce cruel n'a pas mis un de ses traicts perçants,
Mais arc, traicts et carquois, et luy tout dans mes sens.
Encor un mois n'a pas que ma franchise est morte,
Que ce venin mortel dans mes veines ie porte,
Et desia i'ay perdu et le cœur et le sens.
Et quoy! si cet amour à mesure croissoit,
Qui en si grand tourment dedans moy se conceoit?
O crois, si tu peulx croistre, et amende en croissant.
Tu te nourris de pleurs, des pleurs ie te promets,
Et pour te refreschir, des souspirs pour iamais:
Mais que le plus grand mal soit au moins en naissant.
III.

C'est faict, mon cœur, quittons la liberté.
Dequoy meshuy serviroit la deffense,
Que d'aggrandir et la peine et l'offense?
Plus ne suis fort, ainsi que i'ay esté.
La raison feut un temps de mon costé:
Or' revoltee, elle veult que je pense
Qu'il fault servir, et prendre en recompense
Qu'oncq d'un tel noeud nul ne feut arresté.
S'il se fault rendre, alors il est saison,

Supprimés dans la plupart des éditions qui suivirent celle de 1588; on y a substitué cette note : « Ces vingt-neuf sonnets d'Estienne de la Boëtie, qui estoient mis en ce lieu, ont esté depuis imprimez avec ses œuvres. »>

2 Les irrégularités orthographiques de ces vers sont nécessitées par la rime ou par la mesure. Ici, par exemple, il fallait ie me suis ry; le poëte a écrit ris avec une s, pour rimer exactement à pris. Plus loin, c'est la mesure qui l'oblige à écrire or pour ores, oncg pour oncques, astheure pour à cette heure, etc. DD.

Quand on n'a plus devers soy la raison.
le veoy qu'amour, sans que ie le deserve,
Sans aulcun droict, se vient saisir de moy;
Et veoy qu'encor il fault à ce grand roy,
Quand il a tort, que la raison luy serve.

IV.

C'estoit alors, quand les chaleurs passees,
Le sale Automne aux cuves va foulant
Le raisin gras dessoubs le pied coulant,
Que mes douleurs feurent encommencees.

Le paisan bat ses gerbes amassees,

Et aux caveaux ses bouillants muys roulant,
Et des fruictiers son automne croulant,
Se venge lors des peines advancees.

Seroit ce point un presage donné
Que mon espoir est desia moissonné?

Non, certes, non. Mais pour certain ie pense,
l'auray, si bien à deviner i'entens,

Si lon peult rien prognosticquer du temps,
Quelque grand fruict de ma longue esperance.
V.

l'ay veu ses yeulx perçants, i'ay veu sa face claire;
Nul iamais, sans son dam, ne regarde les dieux :
Froid, sans cœur me laissa son œil victorieux,
Tout estourdy du coup de sa forte lumiere.

Comme un surpris de nuict aux champs, quand il esclaire,
Estonné, se palit, si la fleche des cieulx

Sifflant luy passe contre, et luy serre les yeulx;
Il tremble, et veoid, transy, lupiter en cholere.

Dy moy, ma dame, au vray, dy moy, si tes yeulx verts
Ne sont pas ceulx qu'on dict que l'amour tient couverts.
Tu les avois, ie croy, la fois que ie t'ay veue;

Au moins il me souvient qu'il me feut lors advis
Qu'amour, tout à un coup, quand premier ie te vis,
Desbanda dessus moy et son arc et ta veue.

VI.

Ce dict maint un de moy : Dequoy se plainct il tant,
Perdant ses ans meilleurs en chose si legiere?
Qu'a il tant à crier, si encor il espere?
Et s'il n'espere rien, pourquoy n'est il content?
Quand i'estoy libre et sain, i'en disoy bien autant.
Mais, certes, celuy là n'a la raison entiere,
Ains a le cœur gasté de quelque rigueur fiere,
S'il se plainct de ma plaincte, et mon mal il n'entend.
Amour tout à un coup de cent douleurs me poinct,
Et puis lon m'advertit que ie ne crie point.
Si vain ie ne suis pas que mon mal i'aggrandisse

A force de parler : s'on m'en peult exempter,
le quitte les sonnets, ie quitte le chanter;
Qui me deffend le dueil, celuy là me guerisse.
VII.

Quand à chanter ton loz par fois ie m'adventure,
Sans oser ton grand nom dans mes vers exprimer,
Sondant le moins profond de cette large mer,
le tremble de m'y perdre, et aux rives m'asseure.
le crains, en louant mal, que ie te face iniure.
Mais le peuple estonné d'ouyr tant t'estimer,

Ardant de te cognoistre, essaye à te nommer,
Et cherchant ton sainct nom ainsin à l'adventure,
Esblouy n'attainct pas à veoir chose si claire;
Et ne te trouve point ce grossier populaire,
Qui n'ayant qu'un moyen, ne veoid pas celuy là:
C'est que, s'il peult trier, la comparaison faicte
Des parfaictes du monde, une la plus parfaicte,
Lors, s'il a voix, qu'il crie hardiment, La voylà.

VIII.

Quand viendra ce iour là, que ton nom au vray passe
Par France, dans mes vers? combien et quantesfois
S'en empresse mon cœur, s'en demangent mes doigts?
Souvent dans mes escrits de soy mesme il prend place.
Maugré moy je t'escris, maugré moy ie t'efface.
Quand Astree viendroit, et la foy, et le droict,
Alors joyeux, ton nom au monde se rendroit.
Ores, c'est à ce temps, que cacher il te face,
C'est à ce temps maling une grande vergoigne.
Donc, ma dame, tandis tu seras ma Dourdoigne.
Toutesfois laisse moy, laisse moy ton nom mettre;
Aye pitié du temps: si au iour ie te mets,
Si le temps te cognoist, lors ie te le promets,
Lors il sera doré, s'il le doibt iamais estre.

IX.

O, entre tes beaultez, que ta constance est belle!
C'est ce cœur asseuré, ce courage constant,
C'est parmy tes vertus ce que l'on prise tant.
Aussi qu'est il plus beau qu'une amitié fidelle?
Or ne charge donc rien de ta sœur infidelle,
De Vesereta sœur : elle va s'escartant
Tousiours flottant mal seure en son cours inconstant.
Veois tu comme à leur gré les vents se iouent d'elle?
Et ne te repens point, pour droict de ton aisnage,
D'avoir desia choisy la constance en partage.
Mesme race porta l'amitié souveraine

Des bons iumeaux, desquels l'un à l'aultre despart
Du ciel et de l'enfer la moitié de sa part,
Et l'amour diffamé de la trop belle Heleine.

X.

Ie veoy bien, ma Dourdoigne, encor humble tu vas;
De te montrer Gasconne en France, tu as honte.
Si du ruisseau de Sorgue on faict ores grand conte,
Si a il bien esté quelquesfois aussi bas.

Veois tu le petit Loir comme il haste le pas ?
Comme desia parmy les plus grands il se conte?
Comme il marche haultain d'une course plus prompte
Tout à costé du Mince, et il ne s'en plainct pas?
Un seul Olivier d'Arne, enté au bord de Loire,
Le faict courir plus brave et lui donne sa gloire 2.
Laisse, laisse moy faire, et un iour, ma Dourdoigne,
Si ie devine bien, on te cognoistra mieulx;
Et Garonne, et le Rhone, et ces aultres grands dieux,
En auront quelque envie, et possible vergoigne.

La Vézère est une rivière qui se jette dans la Dordogne, à Limeuil, à trois lieues de Belvez, en Périgord. On a vu, dans le sonnet précédent, que la Boëtie adoptait le nom de Dordogne pour désigner celle qu'il aimait. J. V. L.

2 C'est, je crois, une allusion aux Amours de Ronsard. J. V. L.

XI.

Toy qui oys mes souspirs, ne me sois rigoureux
Si mes larmes à part toutes miennes ie verse,
Si mon amour ne suit en sa douleur diverse
Du Florentin transy les regrets langoureux,
Ny de Catulle aussi, le folastre amoureux,
Qui le cœur de sa dame en chatouillant luy perce,
Ny le sçavant amour du migregeois Properce1;
Ils n'ayment pas pour moy, ie n'ayme pas pour eulx.
Qui pourra sur aultruy ses douleurs limiter,
Celuy pourra d'aultruy les plainctes imiter :
Chascun sent son tourment, et sçait ce qu'il endure;
Chascun parla d'amour ainsi qu'il l'entendit.
le dis ce que mon cœur, ce que mon mal me dict.
Que celuy ayme peu, qui ayme à la mesure!

XII.

Quoy? qu'est ce? ô vents! ô nues! ô l'orage!
A poinct nommé, quand d'elle m'approchant,
Les bois, les monts, les baisses vois trenchant,
Sur moy d'aguet vous poussez vostre rage.
Ores mon cœur s'embrase davantage.
Allez, allez faire peur au marchand,
Qui dans la mer les thresors va cherchant;
Ce n'est ainsi qu'on m'abbat le courage.

Quand i'oy les vents, leur tempeste, et leurs cris,
De leur malice en mon cœur ie me ris.
Me pensent ils pour cela faire rendre?

Face le ciel du pire, et l'air aussi :
le veulx, ie veulx, et le declaire ainsi,
S'il fault mourir, mourir comme Leandre.

XIII.

Vous qui aymer encores ne sçavez,
Ores m'oyant parler de mon Leandre,
Ou iamais non, vous y debvez apprendre,
Si rien de bon dans le cœur vous avez.
Il osa bien, branslant ses bras lavez,
Armé d'amour, contre l'eau se deffendre,
Qui pour tribut la fille voulut prendre,
Ayant le frere et le mouton sauvez 2.
Un soir, vaincu par les flots rigoureux,
Voyant desia, ce vaillant amoureux,
Que l'eau maistresse à son plaisir le tourne,
Parlant aux flots, leur iecta cette voix :
Pardonnez moy maintenant que i'y vois,
Et gardez moy la mort quand ie retourne.

XIV.

O cœur legier! ô courage mal seur!
Penses tu plus que souffrir ie te puisse?
O bonté creuse! ô couverte malice,
Traistre beaulté, venimeuse doulceur!
Tu estois donc tousiours sceur de ta sœur?
Et moy, trop simple, il falloit que i'en fisse
L'essay sur moy, et que tard i'entendisse
Ton parler double et tes chants de chasseur?

1 Properce, imitateur des poëtes grecs, et surtout de Callimaque et de Philétas. J. V. L.

2 Pour entendre ces deux vers, il faut se rappeler que Hellé tomba dans les flots, et y périt, en passant la mer sur le dos du bélier à la toison d'or, avec son frère Phryxus. E. J.

Depuis le iour que i'ay prins à t'aymer,
l'eusse vaincu les vagues de la mer.
Qu'est ce meshuy que ie pourrois attendre?
Comment de toy pourroy ie estre content?
Qui apprendra ton cœur d'estre constant,
Puis que le mien ne le luy peult apprendre?

XV.

Ce n'est pas moy que l'on abuse ainsi;
Qu'à quelque enfant ses ruses on employe,
Qui n'a nul goust, qui n'entend rien qu'il oye :
le sçay aimer, ie sçay haïr aussi.
Contente toy de m'avoir iusqu'icy
Fermé les yeulx; il est temps que i'y veoye,
Et que meshuy las et honteux ie soye
D'avoir mal mis mon temps et mon soucy.

Oserois tu, m'ayant ainsi traicté,
Parler à moy iamais de fermeté?
Tu prens plaisir à ma douleur extreme;

Tu me deffens de sentir mon tourment;
Et si veulx bien que ie meure en t'aymant.
Si ie ne sens, comment veulx tu que i'ayme?
XVI.

O l'ay ie dict? Helas! l'ay ie songé?

Ou si pour vray i'ai dict blaspheme telle?
Çà, faulse langue, il fault que l'honneur d'elle,
De moy, par moy, dessus moy, soit vengé.
Mon cœur chez toy, ô ma dame, est logé :
Là, donne luy quelque geine nouvelle;
Fay luy souffrir quelque peine cruelle;
Fay, fay luy tout, fors luy donner congé.
Or seras tu (ie le sçay) trop humaine,
Et ne pourras longuement veoir ma peine.
Mais un tel faict, faut il qu'il se pardonne?

A tout le moins, hault ie me desdiray

De mes sonnets, et me desmentiray:

Pour ces deux fauls, cinq cents vrays ie t'en donne.

XVII.

Si ma raison en moy s'est peu remettre,

Si recouvrer astheure ie me puis,

Si i'ay du sens, si plus homme ie suis,

Ie t'en mercie, ô bienheureuse lettre!

Qui m'eust, helas! qui m'eust sceu recognoistre

Lors qu'enragé, vaincu de mes ennuis,
En blasphemant, ma dame ie poursuis?

De loing, honteux, ie te veis lors paroistre,

O sainct papier! alors ie me reveins,
Et devers toy devotement ie veins.
Ie te donrois un autel pour ce faict,

Qu'on veist les traicts de cette main divine.
Mais de les veoir aulcun homme n'est digne;
Ny moy aussi, s'elle ne m'en eust faict.

XVIII.

l'estoy prest d'encourir pour iamais quelque blasme;
De cholere eschauffé mon courage brusloit,
Ma folle voix au gré de ma fureur bransloit,
Ie despitoy les dieux, et encores ma dame :

Lors qu'elle de loing iecte un brevet dans ma flamme;
le le sentis soubdain comme il me rabilloit,
Qu'aussitost devant luy ma fureur s'en alloit,
Qu'il me rendoit, vainqueur, en sa place mon ame.
Entre vous, qui de moy ces merveilles oyez,
Que me dictes vous d'elle? et, ie vous pri', veoyez
S'ainsi comme ie fais, adorer ie la dois ?

Quels miracles en moy pensez vous qu'elle face
De son œil tout puissant, ou d'un ray de sa face,
Puis qu'en moy firent tant les traces de ses doigts?
XIX.

le trembloy devant elle, et attendoy, transy,
Pour venger mon forfaict quelque iuste sentence,
A moy mesme consent du poids de mon offense,
Lors qu'elle me dict: Va, ie te prens à mercy.
Que mon loz desormais par tout soit esclaircy :
Employe là tes ans; et sans plus, meshuy pense
D'enrichir de mon nom par tes vers nostre France;
Couvre de vers ta faulte, et paye moy ainsi.

Sus donc, ma plume, il fault, pour iouyr de ma peine,
Courir par sa grandeur d'une plus large veine.
Mais regarde à son œil, qu'il ne nous abbandonne.
Sans ses yeulx, nos esprits se mourroient languissants:
Ils nous donnent le cœur, ils nous donnent le sens.
Pour se payer de moy, il faut qu'elle me donne.

XX.

O vous, mauldicts sonnets, vous qui prinstes l'audace
De toucher à ma dame! ô malings et pervers,
Des Muses le reproche, et honte de mes vers!
Si le vous feis iamais, s'il fault que ie me face
Ce tort de confesser vous tenir de ma race,
Lors pour vous les ruisseaux ne furent pas ouverts
D'Apollon le doré, des Muses aux yeulx verts;
Mais vous reçeut naissants Tisiphone en leur place.

Si l'ay oncq quelque part à la posterité,
le veulx que l'un et l'aultre en soit desherité.
Et si au feu vengeur dez or' ie ne vous donne,
C'est pour vous diffamer: vivez, chestifs, vivez;
Vivez aux yeulx de tous, de tout honneur privez;
Car c'est pour vous punir qu'ores ie vous pardonne.
XXI.

N'ayez plus, mes amis, n'ayez plus cette envie
Que ie cesse d'aymer; laissez moy, obstiné,
Vivre et mourir ainsi, puis qu'il est ordonné :
Mon amour, c'est le fil auquel se tient ma vie.
Ainsi me dict la fee; ainsin en Oeagrie
Elle feit Meleagre à l'amour destiné,

Et alluma sa souche à l'heure qu'il feut né,
Et dict: Toy et ce feu, tenez vous compaignie.
Elle le dict ainsin, et la fin ordonnee
Suyvit aprez le fil de cette destinee.
La souche (ce dict lon) au feu feut consommee;
Et dez lors (grand miracle!), en un mesme mom
On veid, tout à un coup, du miserable amant
La vie et le tison s'en aller en fumée.

1 Un billet, qui a la vertu d'un talisman. E. J.

XXII.

Quand tes yeulx conquerants estonné ie regarde,
I'y veoy dedans à clair tout mon espoir escrit,
l'y veoy dedans amour luy mesme qui me rit,
Et m'y monstre mignard le bonheur qu'il me garde.
Mais quand de te parler par fois ie me hazarde,
C'est lors que mon espoir desseiché se tarit;
Et d'advouer iamais ton œil, qui me nourrit,
D'un seul mot de faveur, cruelle, tu n'as garde.
Si tes yeulx sont pour moy, or veoy ce que ie dis:
Ce sont ceulx là, sans plus, à qui ie me rendis.
Mon Dieu, quelle querelle en toy mesme se dresse,
Si ta bouche et tes yeulx se veulent desmentir!
Mieulx vault, mon doulx tourment, mieulx vault les despar-
Et que ie prenne au mot de tes yeulx la promesse. [tir,
XXIII.

Ce sont tes yeulx trenchants qui me font le courage:
Ie veoy saulter dedans la gaye liberté,
Et mon petit archer, qui meine à son costé
La belle gaillardise et le plaisir volage.

Mais aprez, la rigueur de ton triste langage
Me monstre dans ton cœur la fiere honnesteté;
Et condamné, ie veoy la dure chasteté
Là gravement assise, et la vertu sauvage.

Ainsi mon temps divers par ces vagues se passe;
Ores son œil m'appelle, or' sa bouche me chasse.
Helas! en cet estrif, combien ay ie enduré!

Et puis, qu'on pense avoir d'amour quelque asseurance:
Sans cesse nuict et iour à la servir ie pense,
Ny encor de mon mal ne puis estre asseuré.

XXIV.

Or dis ie bien, mon esperance est morte;
Or' est ce faict de mon ayse et mon bien.
Mon mal est clair: maintenant ie veoy bien,
l'ay espousé la douleur que ie porte.
Tout me court sus, rien ne me reconforte,
Tout m'abbandonne, et d'elle ie n'ay rien,
Sinon tousiours quelque nouveau soustien,
Qui rend ma peine et ma douleur plus forte.
Ce que i'attens, c'est un iour d'obtenir
Quelques souspirs des gents de l'advenir;
Quelqu'un dira dessus moy par pitié :
Sa dame et lui nasquirent destinez,
Egualement de mourir obstinez,
L'un en rigueur, et l'aultre en amitié.
XXV.

l'ay tant vescu, chestif, en ma langueur,
Qu'or' i'ay veu rompre, et suis encor en vie,
Mon esperance avant mes yeulx ravie,
Contre l'escueil de sa fiere rigueur.

Que m'a servy de tant d'ans la longueur?
Elle n'est pas de ma peine assouvie :
Elle s'en rit, et n'a point d'aultre envie
Que de tenir mon mal en sa vigueur.
Doncques i'auray, malheureux en aymant,
Tousiours un cœur, tousiours nouveau tourment.
Ie me sens bien que i'en suis hors d'haleine,

Prest à laisser la vie soubs le fais :
Qu'y feroit on, sinon ce que ie fais?
Piqué du mal, ie m'obstine en ma peine.
XXVI.

Puis qu'ainsi sont mes dures destinees,
l'en saouleray, si ie puis, mon soucy.
Si i'ay du mal, elle le veult aussi :
l'accompliray mes peines ordonnees.

Nymphes des bois, qui avez, estonnees,
De mes douleurs, ie croy, quelque mercy,
Qu'en pensez vous? puis ie durer ainsi,
Si à mes maulx trefves ne sont donnees?
Or si quelqu'une à m'escouter s'encline,
Oyez, pour Dieu, ce qu'ores ie devine :
Le iour est prez que mes forces ia vaines
Ne pourront plus fournir à mon tourment.
C'est mon espoir : si ie meurs en aymant,
Adonc,
ie croy,
failliray ie à mes peines.

XXVII.

Lors que lasse est de me lasser ma peine,
Amour, d'un bien mon mal refreschissant,
Flatte au cœur mort ma playe languissant,
Nourrit mon mal, et luy faict prendre haleine;
Lors ie conceoy quelque esperance vaine :
Mais aussitost ce dur tyran, s'il sent
Que mon espoir se renforce en croissant,
Pour l'estouffer, cent tourments il m'ameine
Encor tout frez; lors ie me vois blasmant
D'avoir esté rebelle à mon tourment.
Vive le mal, ô dieux ! qui me devore!
Vive à son gré mon tourment rigoureux !
O bienheureux et bienheureux encore,
Qui sans relasche est tousiours malheureux!

XXVIII.

Si contre amour ie n'ay aultre deffense,
Ie m'en plaindray, mes vers le mauldiront,
Et aprez moy les roches rediront

Le tort qu'il faict à ma dure constance.

Puis que de luy i'endure cette offense,
Au moins tout hault mes rhythmes le diront,
Et nos nepveus, alors qu'ils me liront,
En l'oultrageant, m'en feront la vengeance.

Ayant perdu tout l'ayse que i'avois,
Ce sera peu que de perdre ma voix.
S'on sçait l'aigreur de mon triste soucy,
Et feust celuy qui m'a faict cette playe,
Il en aura, pour si dur cœur qu'il aye,
Quelque pitié, mais non pas de mercy.
XXIX.

Ia reluisoit la benoiste iournee
Que la nature au monde te debvoit,
Quand des thresors qu'elle te reservoït
Sa grande clef te feut abbandonnee.
Tu prins la grace à toi seule ordonnee;
Tu pillas tant de beaultez qu'elle avoit,
Tant qu'elle, fiere, alors qu'elle te veoid,
En est par fois elle mesme estonnee.

Ta main de prendre enfin se contenta :
Mais la nature encor te presenta,
Pour t'enrichir, cette terre où nous sommes.
Tu n'en prins rien; mais en toy tu t'en ris,
Te sentant bien en avoir assez pris
Pour estre icy royne du cœur des hommes.
CHAPITRE XXIX.

De la moderation.

Comme si nous avions l'attouchement infect, nous corrompons par nostre maniement les choses qui d'elles mesmes sont belles et bonnes. Nous pouvons saisir la vertu de façon qu'elle en deviendra vicieuse, si nous l'embrassons d'un desir trop aspre et violent. Ceulx qui disent qu'il n'y a iamais d'excez en la vertu, d'autant que ce n'est plus vertu si l'excez y est, se iouent des paroles :

Insani sapiens nomen ferat, æquus iniqui,

Ultra quam satis est, virtutem si petat ipsam '. C'est une subtile consideration de la philosophie: on peult et trop aymer la vertu, et se porter excessifvement en une action iuste. A ce biais s'accommode la voix divine : « Ne soyez pas plus sages qu'il ne fault; mais soyez sobrement sages'. l'ay veu tel grand 3 blecer la reputation de sa religion, pour se monstrer religieux oultre tout exemple des hommes de sa sorte. l'ayme des natures temperees et moyennes : l'immoderation vers le bien mesme, si elle ne m'offense, elle m'estonne, et me met en peine de la baptizer. Ny la mere de Pausanias 4, qui donna la premiere instruction, et porta la premiere pierre, à la mort de son fils; ny le dictateur Posthumius 5, qui feit mourir le sien, que l'ardeur de ieunesse avoit heureusement poulsé sur les ennemis un peu avant son reng, ne me semble si iuste comme estrange: et n'ayme ny à conseiller ny à suyvre une vertu si sauvage et si chere. L'archer qui oultrepasse le blanc fault, comme celuy qui n'y arrive pas; et les yeulx me troublent à monter à coup vers une grande lumiere, egualement comme à devaller à l'umbre. Callicles, en Platon 6, dict l'extre

Le sage n'est plus sage, le juste n'est plus juste, si son amour pour la vertu va trop loin. HOR. Epist. I, 6, 15. 2 S. PAUL, Ép. aux Romains, XII, 3.

3 Il y a apparence que Montaigne veut parler ici de Henri III, roi de France. Sixte V disait au cardinal de Joyeuse : « II n'y a rien que votre roi n'ait fait et ne fasse pour être moine; ni que je n'aie fait, moi, pour ne l'ètre point. » C.

4 DIODORE DE SICILE, XI, 45; le scoliaste de THUCYDIDE, I, 134; CORNELIUS NÉPOS, Pausanias, c. 5; STOBÉE, Serm.

38; TZETZES, Chiliad. XII, 477, etc. J. V. L.

VALÈRE MAXIME, II, 7; DIODORE DE SICILE, XII, 17, trad. d'Amyot; TITE-LIVE, IV, 29, etc. C.

6 Dans le Gorgias. Voyez AULU-GELLE X, 22. J. V. L.

« PreviousContinue »