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pas ceulx qu'il regardeabus fixement le feu ; que le féu tue les plantes et les tes nous trouverions en nostre pauvre science? herbes. C'est à l'advis de Socrates, et au mien le suis trompé si elle tient une seule chose aussi, le plus sagement iugé du ciel, que n'endroictement en son poinct : et m'en partiray iúger point. Platon ayantà parler des daimons, au d'icy plus ignorant toute aultre chose que mon Time" : «C'est entreprinse, dict il, qui surpasse ignorance. nostre portee; il 'en fault croire des anciens qui. Ay ie pas 'veu, en Platon, ce divin mot, « que se sont dicts engendrez d'eulx: c'est contre raison, nature n'est rien qu'une poësie ainigmatique ? ? » de refuser foy aux enfants des dieux , encores comme, peultestre, qui diroit une peincture que leur dire ne soit estably par raisons neces- voilée et tenebreuse, entreluisant d'une infinie saires ny vraysemblables, puis qu'ils nous res- varieté de fauls iours à exercer nos coniectures. pondent de parler de choses domestiques et fa- Latent ista omnia crassis occultata et circummitieres. »

fusa tenebris ; ut nulla acies humani ingenii Veoyons si nous avons quelque peu plus de tanta sit, quæ penetrare in cælum, terram inclarté en la cognoissance des choses humaines trare possit. Et certes, la philosophie n'est et naturelles. N'est ce pas une ridicule entre qu'une poësie sophistique. D'où tirent ses aucteurs prinse, à celles ausquelles, par nostre propre anciens toutes leurs auctoritez , que des poëtes ? confession, nostre science ne peult attaindre, et les premiers feurent poëtes eulx mesmes, et la leur aller forgeant un aultre corps, et prestant traicterent èn 'leur art. Platon n'est qu'un poëte une forme faulse, de nostre invention; comme

descousu : Timon · l'appelle, par iniure, Grand il se veoid au mouvement des planetes, auquel forgeur de miracles. Toutes les sciences surhud'autant que nostre esprit' ne peult arriver, ny maines ś’accoustrent du style poëtique. Tout imaginer sa naturelle conduicte, nous leur pres ainsi que les femmes employent des dents d'ytons, du nostre , des ressorts materiels, lourds, voire, où les leurs naturelles leur manquent; et et corporels :

au lieu de leur vray teinet, en forgent un de Temo aureus, aurea summa

quelque matiere estrangiere; comme elles font Curvatura rotæ, radiorum argenteus ordo 2 : des cuisses de drap et de feutre, et de l'embonvous diriez que nous avons eu des cochers, des poinct de coton; et au veu et sceu d'un chascun, charpentiers, et des peintres, qui sont allez dres- s'embellissent d'une beaulté faulse et empruntee: ser là hault des engeins à divers mouvements, ainsi faict la science (et nostre droiet mesme a, et renger les rouages et entrelassements des corps

dict on, des fictions legitimes sur lesquelles il eelestes bigarrez en couleur, autour du fuseau fonde la verité de sa iustice); elle nous donne de la necessité, selon Platon 3 :

en payement, et en presupposition, les choses

qu'elle mesme nous apprend estre inventees; car Mundus domus est maxima rerum,

ces epicycles excentriques, concentriques, deQuam quinque altitonæ fragmine zona Cingunt, per quam limbus pictus bis sex signis

quoy l'astrologie s'ayde à conduire le bransle de Stellimicantibus, altus in obliquo æthere, lunæ ses estoiles, elle nous les donne pour le mieulx Bigas acceptat :

qu'elle ayt sceu inventer en ce subiect : comme ce sont touts songes et fanatiques folies. Que aussi, au reste, la philosophie nous presente, ne plaist il un iour à nature nous ouvrir son non pas ce qui est , ou ce qu'elle croit, mais ce sein, et nous faire veoir au propre les moyens qu'elle forge ayant plus d'apparence et de genet la conduicte de ses mouvements, et y preparer

tillesse. Platon“, sur le discours de l'estat de

nostre corps et de celuy des bestes : « Que ce que 1 Pag. 1053, E, édit. de 1602; Pensées de Platon, édit. de 1824, pag. 80, et les potes, pag. 469. J. V. L.

· Montaigne a mal pris le sens de Platon, dont voici les . Le timon était d'or, les roues de même métal, et les rayons propres paroles : Eστί τε φύσει ποιητική ή ξύμπασα αινιγétaient d'argent. OVIDE, Mélam. II, 107.

p.z. Tod'yis, second Alcibiade, p. 42; ce qui signifie : « Toute 3 République, X, 12, ou tom. II, pag. 616 de l’éd. d'Es

poésie est, de sa'nature, énigmatique. » C. tienne; Pensées de Platon, pag. 122. J. V. L.

2 Toutes ces choses sont enveloppées des plus épaisses ténè4 Le monde est une maison immense, environnée de cinq bres, et il n'y a point d'esprit assez perçant pour pénétrer dans zones, et traversée obliquement par une bordure enrichie le ciel, ou dans les profondeurs de la terre. Cic. Acad. II, 39. de dooże signes rayonnants d'étoiles , où sont admis le char 3 Timon le sillographe, cité par DIOGÈNE LAERCE dans la et les deux coursiers de la lune. Ces vers sont de Varron, Vie de Platon. La phrase suivante, Toutes les sciences, etc. et c'est le grammairien Valerius Probus qui les rapporte, dans manque dans l'exemplaire vanté par les éditeurs de 1802. On ses notes sur la sixième églogue de Virgile. Mais il y a, donnerait, en ne suivant que cet exemplaire, un fort maule premier, maxima homutli; et dans le dernier, Bigas so- vais texte de Montaigne. J. V. L. Lísque receptat. C.

4 Dans le Timée, édition d'Estienne, tom. III, pag. 72. J. V.L. MONTAIGNE.

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nous avons dict soit vray, nous en asseurerions, | bruncher, pour l'advertir qu'il seroit temps d'asi nous avions sur cela confirmation d'un ora- muser son pensement aux choses qui estoient cle; seulement nous asseurons que c'est le plus dans les nues, quand il auroit prouveu à celles vraysemblablement que nous ayons sceu dire. » qui estoient à ses pieds : elle lui conseilloit certes

Ce n'est pas au ciel seulement qu'elle envoye bien de regarder plustost à soy qu'au ciel; car, ses chordages, ses engeins et ses roues; conside- comme dict Democritus, par la bouche de Cicero, rons un peu ce qu'elle dict de nous mesmes et

Quod est ante pedes, nemo spectat: cæli scrutantur plagas'. de nostre contexture : il n'y a pas plus de retrogradation, trepidation, accession, reculement,

Mais nostre condition porte que la cognoissance ravissement, aux astres et corps celestes, qu'ils de ce que nous avons entre mains est aussi esen out forgé en ce pauvre petit corps humain. loingnee de nous, et aussi bien au dessus des Vrayement ils ont eu par là raison de l'appeler nues, que celle des astres : comme diet Socrale Petit Monde '; tant ils ont employé de pieces tes, en Platon”, que à quiconque se mesle de la et de visages à le massonner et bastir. Pour ac

philosophie, on peult faire le reproche que faict commoder les mouvements qu'ils veoyent en

cette femme à Thales, qu'il ne veoid rien de ce l'homme, les diverses functions et facultez que qui est devant luy : car tout philosophe ignore nous sentons en nous, en combien de parties ont

ce que faict son voysin; ouy, et ce qu'il faict luy ils divisé nostre ame! en combien de sieges logee! mesme; et ignore ce qu'ils sont touts deux, ou à combien d'ordres et d'estages ont ils desparty

bestes, ou hommes. ce pauvre homme, oultre les naturels et percep

Ces gents icy, qui treuvent les raisons de Setibles! et à combien d'offices et de vacations ! bond trop foibles, qui n'ignorent rien, qui gouIls en font une chose publicque imaginaire : c'est vernent le monde, qui sçavent tout, un subiect qu'ils tiennent et qu'ils manient; on Quæ mare compescant causæ; quid temperet annum; leur laisse toute puissance de le descoudre, ren

Stellæ sponte sua , iussæve, vagentur et errent;

Quid premat obscurum lunæ, quid proferat orbem; ger, rassembler et estoffer, chascun à sa fanta

Quid velit et possil rerum concordia discors 3; sie · et si ne le possedent pas encores. Non seulement en verité, mais en songe mesme, ils ne le

n'ont ils pas quelquesfois sondé, parmy leurs peuvent reigler, qu'il ne s'y treuve quelque ca-livres, les difficultez qui se presentent à cognoisdence, ou quelque son, qui eschappe à leur ar

tre leur estre propre ? Nous veoyons bien que le chitecture, toute enorme qu'elle est, et rapiecee doigt se meut, et que le pied se meut, qu'aulcude mille loppins fauls et fantastiques. Et ce n'est

nes parties se branslent d'elles mesmes, sans pas raison de les excuser : car aux peintres, nostre congé, et que d'aultres nous les agitons quand ils peignent le ciel, la terre, les mers, les par nostre ordonnance; que certaine apprehenmonts, les isles escartees, nous leur condonnons ?

sion engendre la rougeur,

certaine aultre la palqu'ils nous en rapportent seulement quelque telle aultre au cerveau ; l’une nous cause le rire,

leur; teile imagination agit en la rate seulement, marque legiere, et, comme de choses ignorees, l'aultre le pleurer ; telle aultre transit et estonne nous contentons d'un tel quel umbrage et feincte; touts nos sens, et arreste le mouvement de nos mais quand ils nous tirent aprez le naturel, ou aultre subiect qui nous est familier et cogneu,

membres; à tel obiect l'estomach se soubleve, à nous exigeons d'eulx une parfaicte et exacte re

tel aultre quelque partie plus basse : mais comme presentation des lineaments et des couleurs; et

une impression spirituelle face une telle faulsee les mesprisons, s'ils y faillent.

dans un subiect massif et solide 4, et la nature le sçay bon gré à la garse 3 milesienne qui

I Sans rien voir sur la terre, on se perd dans les cieur. voyant le philosophe Thales s'amuser continuel- Le vers latin , imité par la Fontaine, Fables, 11, 13, n'erlement à la contemplation de la voulte celeste, prime pas une pensée de Démocrite ; mais il est dirigée par

Cicéron lui-, de . II, 13. et tenir tousiours les yeulx eslevez contremont, nouveaux fragments de la République, I, 18, où ce vers et lui meit en son passage quelque chose à le faire cité, nous apprennent qu'il est extrait d'une tragédie d'Ipki

génie. J. V. L.

? Dans le même endroit du Théétète, édition d'Estienne, t. 1 Microcosme. 2 Nous leur accordons, mot pris du Jalin.

1, p. 173; Pensées de Platon, p. 251. J. V. L.

Ce qui retient la mer dans ses bornes, ce qui règle les 3 A la jeune servante, non pas de Milet, mais de Thrace, saisons; si les astres ont un mouvement propre, ou sont en Aparta. Decato2tvis, comme dit Platon dans le Théétete, édition d'Estienne, tom. I, pag. 173. Montaigne imagine aussi

portés par une force étrangère; d'où vient que la lune croit

et décroit régulièrement; et comment la discorde des élémen's qu'elle mit quelque chose sur le passage de Thales, pour le fait l'harmonie de l'univers. HOR. Epist. I, 12, 16. faire bruncher : Platon n'en dit rien. J. V. L.

4 Mais comment une impression spirituelle peut s'insinuet

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de la liaison et cousture de ces admirables res- nombres et symmetrie de Pythagoras, ou l'insorts, iamais homme ne l'a sceu. Omnia incerta finy de Parmenides, ou l'Un de Musæus, ou ratione , et in naturæ maiestate abdita *, dict l'eau et le feu d’Apollodorus, ou les parties siPline; et sainct Augustin : Modus , quo corpori- milaires d’Anaxagoras, ou la discorde et amitié bus adhærent spiritus... omnino mirus est, nec d'Empedocles, ou le feu de Heraclitus, ou toute comprehendi ab homine potest; et hoc ipse homo aultre opinion de cette confusion infinie d'adest'; et si ne le met on pas pourtant en doubte; vis et de sentences que produict cette belle raicar les opinions des hommes sont receues à la son humaine, par sa certitude et clairvoyance, suitte des creances anciennes, par auctorité et à en tout ce dequoy elle se mesle, que je feroy credit, comme si c'estoit religion et loix : on l'opinion d’Aristote sur ce subiect des principes receoit comme un iargon ce qui en est commu- des choses naturelles : lesquels principes il basnement tenu; on receoit cette verité avec tout tit de trois pieces, matiere, forme et privation. son bastiment et attelage d'arguments et de preu- Et qu'est il plus vain que de faire l'inanité mesme ves, comme un corps ferme et solide qu'on n'es- cause de la production des choses ? la privation, branle plus, qu'on ne iuge plus; au contraire, c'est une negatifve; de quelle humeur en a il peu chascun, à qui mieulx mieulx, va plastrant et faire la cause et origine des choses qui sont? confortant cette creance receue, de tout ce que cela toutesfois ne s'oseroit esbranler que pour peult sa raison, qui est un util soupple, contour- | l'exercice de la logique; on n'y debat rien pour nable, et accommodable à toute figure : ainsi se le mettre en doubte, mais pour deffendre l'aucremplit le monde, et se confit en fadese et en teur de l'eschole des obiections estrangieres : son mensonge. Ce qui faict qu'on ne doubte de gue auctorité, c'est le but au delà duquel il n'est pas res de choses, c'est que les communes impres- permis de s'enquerir. sions, on ne les essaye iamais; on n'en sonde Il est bien aysé, sur des fondements advouez, poinct le pied , où gist la faulte et la foiblesse; on de bastir ce qu'on veult; car selon la loy et orne debat que sur les branches : on ne demande donnance de ce commencement, le reste des pas si cela est vray, mais s'il a esté ainsin ou pieces du bastiment se conduict ayseement sans ainsin entendu; on ne demande pas si Galen a se desmentir. Par cette voye, nous trouvons rien dict qui vaille, mais s'il a dict ainsin ou nostre raison bien fondee, et discourons à aultrement. Vrayement c'estoit bien raison que bouleveue : car nos maistres preoccupent et cette bride et contraincte de la liberté de nos iu- gaignent avant main autant de lieu en nostre gements, et cette tyrannie de nos creances, creance qu'il leur en fault pour conclure aprez s'estendist iusques aux escholes et aux arts : le ce qu'ils veulent; à la mode des geometriens, par dieu de la science scholastique, c'est Aristote; | leurs demandes advouees; le consentement et c'est religion de debattre de ses ordonnances, approbation que nous leur prestons, leur don. comme de celles de Lycurgus à Sparte; sa doc- nant dequoy nous traisner à gauche et à dextrine nous sert de loy magistrale, qui est, à l'ad- tre, et nous pirouetter à leur volonté. Quiconventure, autant faulse qu'une aultre. Ie ne sçay que est creu de ses presuppositions, il est nostre pas pourquoy ie n'acceptasse autant volontiers, maistre et nostre dieu ; il prendra le plan de ses ou les idees de Platon, ou les atomes d'Epicurus, fondements, si ample et si aysé, que par iceulx ou le plein et le vuide de Leucippus et Democri- il nous pourra monter, s'il veult, iusques aux tus, ou l'eau de Thales , ou l'infinité de nature nues. En cette practique et negociation de sciend'Anaximander, ou l'air de Diogenes”, ou les ce, nous avons prins pour argent comptant le

mot de Pythagoras, « Que chasque expert doibt

estre creu en son art : le dialecticien se rapainsi dans un sujet corporel et solide, c'est ce que l'homme porte au grammairien de la signification des n'a jamais su, etc. - Faulsee vient de fausser ou faulser, lorsqu'il signifie percer tout outre, comme dans cet exemple:

mots; le rhetoricien emprunte du dialecticien Il luy donna un si grand coup de lance, qu'il faulsa escu les lieux des arguments; le poëte, du musicien, et haubert. Nicot. C. 1 Tous ces mystères sont impénétrables à la raison humaine,

les mesures; le geometrien, de l'arithmeticien, les et restent cachés dans la majesté de la nature. PLINE, 11, 37. proportions; les metaphysiciens prennent pour

2 La manière dont les esprits sont unis aux corps est tout fondement les coniectures de la physique : car à fait merveilleuse, et ne peut être comprise par l'homme; et cette union est l'homme méme. S. Augustin, de Civit chasque science a ses principes presupposez, par Dei, XXI, 10. 3 De Diogène d'Apollonie. Sext. ENPIRIG. Pyrrhon. hy

où le iugement humain est bridé de toutes parts, pityp. III, 4. C.

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quelle gist la principale erreur, ils ont incon-, la loy, naturelle; mais eulx, ils y ont renoncé. tinent cette sentence en la bouche, « Qu'il ne Il ne fault pas qu'ils me dient : « Il est vray; fault pas debattre contre ceulx qui nient les car vous le veoyez et sentez ainsin : » il fault qu'ils principes; » or n'y peult il avoir des principes me dient si ce que je pense sentir, ie le sens aux komn si la Divinité ne les leur a re- pourtant en effect ; et, si je le sens, qu'ils me velezi: de tout ie demourant, et le commence- dient aprez pourquoy ie le sens, et comment, et ment, et le milieu, et la fin, ce n'est que songe quoy; qu'ils me dient le nom, l'origine, les te et. fumee. A ceulx qui combattent par pre- nants et aboutissants de la chaleur, du froid, supposition, il leur fault presupposer au con- les qualitez de celuy qui agit et de celuy qui trairelemesme axiome dequoy on debat: car toute souffre; ou qu'ils me quittent leur profession, qui presupposition humaine, et toute enunciation, est de ne recevoir ny approuver rien que par la a autant d'auctorité que l'aultre, si la raison voye de la raison : c'est leur touche à toutes sortes n'en faict la difference. Ainsin il les fault toutes d'essais ; mais, certes, c'est une touche pleine mettre a la balance, et premierement les gene- de faulseté, d'erreur, de foiblesse et defaillance. rales, et celles qui nous tyrannizent. La persua

Par où la voulons nous mieulx esprouver que sion de la certitude est un certain tesmoignage par elle mesme? Ș'il ne la fault croire..parlant de folie et d'incertitude.extreme; et n'est point de soy, à peine sera elle propre à iuger des de plus folles gents ny moins philosophes que choses estrangieres : si elle cognoist quelque les philodoxes' de Platon : il faut sçavoir si le chose, au moins sera ce son estre et son domifeu est chauld, si la neige est blanche, s'il y a cile; elle est en l'ame, et partie ou effect dirien de dur ou de mol en nostre cognoissance. celle : car la vraye raison et essentielle, de qui

Et quant à ces responses, dequoy il se faict nous desrobbons le nom à faulses enseignes, des contes anciens; comme à celuy qui mettoit elle loge dans le sein de Dieu; c'est là son giste en doubte la chaleur, à qui on dict qu'il se iec- et sa retraicte; c'est de là où elle part quand il tast dans le feu ; à celuy qui nioit la froideur de plaist à Dieu nous en faire veoir quelque rayon, la glace, qu'il s'en meist dans le sein ; elles sont comme Pallas saillit de la teste de son pere pour tres indignes de la profession philosophique. S'ils se communiquer au monde.. nous eussent laissé en nostre estat naturel , rece- Or veoyons ce que l'humaine raison nous a vants les apparences estrangieres, selon qu'elles apprins de soy et de l'ame; non de l'ame, en gene se presentent à nous par nos sens, et nous eussent ral, de laquelle quasi toute la philosophie rend laissé aller aprez nos appetits simples et reiglez les corps celestes et les premiers corps partici par la condition de nostre naissance, ils auroient pants, ni de celle que Thales' attribuoit aux raison de parler ainsi; mais c'est d'eulx que nous choses mesmes qu'on tient inanimees, convié par avons apprins de nous rendre iuges du monde; la cousideration de l'aimant; mais de celle qui c'est d'eulx que nous tenons cette fantasie, « Que nous appartient, que nous debvons mieulx cola raison humaine est contreroolleuse generale gnoistre : de toạt ce qui est au dehors et au dedans de la

Ignoratur enim, quæ sit natura animai; voulte celeste; qui embrasse tout, qui peult tout, Nata sit; an, contra, nascentibus insinuetur;. par le moyen de laquelle tout se sçait et co

Et simul intereat nobiscum morte dirempta;

An tenebras Orci visat, vastasque lacunas, gnoist. vi Cette response seroit bonne parmy les

An pecudes alias divinitus insinuet sè 2. Cannibales , qui ciouïssent l'heur d'une longue A Crates et Dicæarchus 3, qu'il n'y en avoit du vie, tranquille et paisible, sans les preceptes tout point, mais que le corps s'esbranloit ainsi d'Aristote, et saņs la cognoissance du nom de la d'un mouvement naturel : à Platon “, que c'estoit physique : cette response vauldroit mieulx, à l'adventure, et auroit plus de fermeté, que tou

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une substance se mouvant de soy mesme: à Thates celles qu'ils emprunteront de leur raison et

1. Diog. LAERCE, I, 24. de leur invention : de cette cy seroient capables > La nature de l'ame est un problème: nait-elle avec le corps ?

s'y insinue-t-elle au moment de la naissance? péritelle avre avecques nous touts les animaulx, et tout ce où

nous par la dissolution de ses parties? va-t-elle visiter le sordle commandement est encores pur et simple de bre empire? enfin, les dieux la font-ils passer dans les corps

des animaux? On l'ignore. LUCRÈCB, I, 113. Gens qui se semplissent l'esprit d'opinions dont ils igno- 3' Clest--dire, La raison humaine a appris à Cratès et à rent les fondements, qui s'entètent de mots, qui n'aiment et Dieearque qu'il n'y avait absolument point d'ame, motis ne voient que les apparences des choses. Cette définition que le corps s'ébranlait, etc. Voy. SEXTUS EMPIR. Pyrrhos, est prise de Platon, qui les a caratterisés très-particulière- hypotyp. II, 5;-C10w Tubout. I, 10 art. 4';' ment a la fin du cinquième livre de sa République. C.

4 Traité des Lois, X, pag. 668. C.

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les, une nature sans repos": à Asclepiades, Bernard', combien Dieu est incomprehensible; exercitation des sens ; à Hesiodus et Anaximan- puis que les pieces de mon estre propre, ie ne les der , chose composee de terre et d'eau : à Parme puis comprendre. Heraclitus”, qui tenoit tout nides’, de terre et de feu : à Empedocles de estre plein d'ames et de daimons, maintenoit sang ;

pourtant qu'on ne pouvoit aller, tant avant vers - Sanguineam vomit ille animam :

la cognoissance de l'ame, qu'on y peust arriver;

si profonde estre son essence. à Posidonius“, Cleanthes et Galen“, une chaleur

Il n'y a pas moins de dissention ny de debat ou complexion chaleureuse,

à la loger. Hippocrates et Herophilus 3 la metIgneus est ollis vigor, et cælestis origo 7 :

tent au ventricule du cerveau : Democritus et à Hippocrates 8, un esprit espandu par le corps :

Aristote 4, par tout le corps ; à Varro', un air receu par la bouche, eschauffé

Ut bona sæpe valetudo quum dicitur esse au poulmon, attrempé au cour, et espandu par Corporis, et non est tamen hæc pars ulla valentis 5.: tout le corps : à Zeno", la quintessence des Epicurus, en l'estomach; quatre elements : à Heraclides Ponticus", la lu

Hic exsultat enim pavor ac metus; hæc loca circum miere: à Xenocrates " et aux Aegyptiens, un nom- Lætitiæ mulcent6: bre mobile: aux Chaldeens, une' vertu sans forme les stoïciens, autour et dedans le cæur : Eradeterminee;

sistratus 8 , ioignant la membrane de l'epicrane : Habitum quemdam vitalem corporis esse, Empedocles?, au sang; comme aussi Moïse '', Harmoniam Græci quam dicunt 13 :

qui feut la cause pourquoy il deffendit de mann'oublions pas Aristote, Ce qui naturellement ger le sang des bestes, auquel leur' ame est faict mouvoir le corps, qu'il nomme Entelechie'*, | ioinete. Galen a pensé que chasque partie du d'une autant froide invention' que nulle aultre ; corps ayt son ame. Strato" l'a logee entre les car il ne parle ny de l'essence, ny de l'origine, deux sourcils. Qua facie quidem sit animus, ny de la nature de l'ame, mais en remarque seu- | aut ubi habitet, ne quærendum quidem est“, lement l'effect. Lactance 5, Seneque, et la meil- dict Cicero (ie laisse volontiers à cet homme ses leure part entre les dogmatistes, ont confessé mots propres : iroy ie à l'eloquence alterer son que c'estoit chose qu'ils n'entendoient pas. Et parler ? ioinct qu'il y a peu d'acquest à desrobaprez tout ce denombrement d'opinions, harum ber la matiere de ses inventions; elles sont et sententiarum quae vera sit, deus aliquis vi- peu frequentes, et peu roides , et peu ignorees). derit, dict Cicero'7. le cognoy par moy, díct sainct Mais la raison pourquoy Chrysippus l'argumente

autour du cæur, comme les aultres de sa secte, * Thalès entendait aussi , et qui se meut de soi-même, puoi n'est pas pour estre oubliee: c'est par ce, dict il"}, isuzivacy, o autcxívntox. PLUTARQUE, de Plac. philos. IV, 2. La se trouve ensuite l'opinion du médecin Asclépiade, que quand nous voulons asseurer quelque chose', συγυμνασίαν των αισθήσεων. J. V. L.

nous mettons la main sur l'estomach , et quand MACROBE, in Somn. Scip. I, 14. C.

nous voulons prononcer Ėyo, qui signifie Moy, 3 CIC. Tusc. I, 9. C. * Il vomit son âme de sang. Virg. Éneid. IX, 349.

nous baissons vers l'estomach la maschouere d'en 5 DIOG. LAERCE, VIII, 156. C.

bas. Ce lieu ne se doibt passer sans remarquer la 6 On cite là-dessus le traité de Galien, Quod animi mores sequantur corporis temperamentum : mais Némésius, de Natara hominis, c. 2; p. 57, éd. d'Oxford, rapporte un passage 'Lib. de Anima , c. 1, pag. '1048, éd. de Paris, 1604. C. de Galien où ce médecin déclare qu'il n'ose rien affirmer sur 2 Dioc. LAERCE, IX, 7. C. la nature de l'åme; et les notes de cette édition sont connaitre PLUTARQUE, Des opinions des philos. IV, 6. C. plusieurs passages qui prouvent clairement la même chose. C. 4 SEXTUS EMPIRICUS, Adv. mathem. p. 201. C.

7 Les ámes ont la force et la vivacité du feu, et leur origine 5 Ainsi l'on dit que la santé appartient à tout le corps, et est céleste. VIRG. Éneid. vi,,730

pourtant elle n'est pas une partie de l'homme en santé. Lu8 MACROBE, in Somn. Scip. I, 14. C.

CRECE, MI, 103. 9 LACTANCE, de Opif. Dei, c. 17, no 5. C.

6 C'est là qu'on sent palpiter la crainte et la terreur; c'est 10 Montaigne parait attribuer ici à Zénon l'opinion d’Aris- là que l'on éprouve les douces émotions du plaisir. LUCRÈCE, tole. Cic. Tusc. I, 10. C.

III, 142. IT STOBÉE, Eclog.phys. I, 40. C.

? PLUTARQUE, Des opinions des philos. IV, 5. C. " MAEROBE, in Somn. Scip. I, 14. C.

8 Id. ibid. 13 Une certaine habitude vitale, nommée par les Grecs 9 Id. ibid. harmonie. I ÜCRÈCE, III, 100.

10 Genes. IX, 4; Levitic. VII, 26, XVII, 11; Deuteronom. 14 Cic. Fuscul. I, 10. C.

XII, 23, etc. J. V. L. 35 De Opif. Dei, c. 17, au commencement. c.

" PLUTARQUE, Des opinions des philos. IV, 5. C. 16 Natur. quæst. VII, 14. C.

12 Pour la figure de l'ame et le lieu où elle réside, c'est ce 17 Un Dieu seul peut savoir quelle est la vraie. Cic. Tusc. qu'il ne faut pas chercher à connaitre. Cic. Tusc. I, 28. 1, 11.

13 GALIEN, de Placitis Hippocratis et Platonis, II, 2. C.

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