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nostre fadeze : il palit à la peur, il rougit à la ran, tu perds temps, me voicy tousiours à mon honte, il gemit à la cholique, sinon d'une voix ayse; où est cette douleur, où sont ces torments desesperee et esclatante, au moins d'une voix dequoy tu me menaceois? n'y sçais tu que cecy? cassee et enrouee :

ma constance te donne plus de peine que ie n'en Humani a se nihil alienum putet”.

sens de ta cruauté : 0 lasche belitre! tu te rens,

et ie me renforce : fois moy plaindre, fois moy Les poëtes, qui feignent tout à leur poste, n'osent pas descharger seulement des larmes leurs flechir, fois moy rendre, si tu peulx ; donne

courage à tes satellites et à tes bourreaux; les heros :

voylà defaillis de cæur, ils n'en peuvent plus; Sic fatur lacrymans, classique immittit habenas 3.

arme les, acharne les : » certes, il fault confesLuy suffise de brider et moderer ses inclina- ser qu'en ces ames là il y a quelque alteration et tions; car de les emporter, il n'est pas en luy. quelque fureur, tant saincte soit elle. Quand Cettuy mesme nostre Plutarque, si parfaict et nous arrivons à ces saillies stoïques, I'ayme excellent iuge des actions humaines, à veoir mieulx estre furieux que voluptueux;» mot d’AnBrutus et Torquatus tuer leurs enfants, est en- tisthenes, Μανείην μάλλον, ή ήσθείην 1 : quand Sextré en doubte si la vertu pouvoit donner iusques tius nous dict, « qu'il ayme mieulx estre enferré là, et si ces personnages n'avoient pas esté plus- de la douleur que de la volupté : » quand Epitost agitez par quelque aultre passion ". Toutes curus entreprend de se faire mignarder à la goutte; actions hors les bornes ordinaires sont subiectes et refusant le repos et la santé, que de gayeté à sinistre interpretation; d'autant que nostre de cæur il desfie les maulx; et mesprisant les goust n’advient non plus à ce qui est au dessus douleurs moins aspres, desdaignant les luicter de luy, qu'à ce qui est au dessoubs.

et les combattre, qu'il en appelle et desire des Laissons cette aultre secte 5 faisant expresse fortes, poignantes, et dignes de luy '; profession de fierté : mais quand en la secte Spumantemque dari, pecora inter inertia, votis mesme estimee la plus molle 6, nous oyons ces Optat aprum, aut fulvum descendere monte leonem 3: vanteries de Metrodorus : Occupavi te, Fortuna, qui ne iuge que ce sont boutees d'un courage atque cepi; omnesque aditus tuos interclusi , ut eslancé hors de son giste? Nostre ame ne sçauad me adspirare non posses 7: quand Anaxar-roit de son siege attaindre si hault; il fault qu'elle chus, par l'ordonnance de Nicocreon, tyran de le quitte et s'esleve, et que prenant le frein aux Cypre, couché dans un vaisseau de pierre, et dents, elle emporte et ravisse son homme si loing, assommé à coups de mail de fer, ne cesse de qu’aprez il s'estonne luy mesme de son faict : dire, « Frappez, rompez; ce n'est pas Anaxar

comme aux exploicts de la guerre, la chaleur chus, c'est son estuy que vous pilez 8 : » quand du combat poulse les soldats genereux souvent nous oyons nos martyrs crier au tyran, au mi- à franchir des pas si hazardeux, qu’estants relieu de la flamme, « C'est assez rosti de ce costé venus à eulx, ils en transissent d'estonnement là; hache le, mange le, il est cuit; recommence les premiers : comme aussi les poëtes sont esde l'aultre 9: » quand nous oyons, en Iosephe prins souvent d'admiration de leurs propres oueet enfant tout deschiré de tenailles mordantes, vrages, et ne recognoissent plus la trace par où et percé des alesnes d'Antiochus, le desfier en- ils ont passé une si belle carriere; c'est ce qu'on cores, criant d'une voix ferme et asseuree : « Ty- appelle aussi en eulx ardeur et manie. Et comme

Platon dict “, que pour neant heurte à la porte · Notre folie, notre sottise, notre faiblesse. E. J. ? Qu'il ne se croie donc à l'abri d'aucun accident humain.

de la poësie un homme rassis : aussi dict ArisTÉRENCE, Heauton tim. act. I, sc. 1, v. 25. - Montaigne dé- tote 5, qu'aulcune ame excellente n'est exempte toarne ici ce vers de son vrai sens, pour l'adapter à sa pensip. C.

3 Ainsi parlait Enée, les larmes aux yeux; et sa fotte vo- AULU-GELLE, IX, 5; DIOGÈNE LAERCE, VI, 3. — Montaiguait à pleines voiles. VIRG. Éneid. VI, 1.

gne a traduit ces mots avant de les citer. C. 4 PLUTARQUE, Vie de Publicola , c. 3. C.

2 SÉNÈQUE, Epist. 66 et 92; de Otio sapientis, c. 32, etc. 5 Celle des stoiciens, ou de Zénon, son fondateur. C. J. V. L. 6 Celle d'Epicure. C.

3 Dédaignant ces animaux timides, il voudrait qu'un san!? Je t'ai prévenue, je t'ai domptée, ô Fortune! J'ai fortifié glier écumant vint s'offrir à lui, ou qu’un lion descendit de toutes les avenues par où tu pouvais venir jusqu'à moi. Cic. la montagne. Virg. Éneid. IV, 158. Cette application est aussi Tusc. quæst. V, 9.

empruntée de SÉNÈQUE, Epist. 64. J. V. L. & DIOGÈNE LAERCE, IX, 58. C.

4 SÉNÈQUE, de Tranquillitate animi , c. 15, d'après l'Ion. 9 C'est ce que fait dire Prudence à saint Laurent, livre des J. V. L. Couronnes, hymn. 2, v. 401. C.

5 ARISTOTE, Problem. sect. 30; CICÉRON, Tuscul. I, 33; SÉ10 De Machab. c. 8. C.

NEQUE, ibid. J. V. L.

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de meslange de folie; et a raison d'appeller folie tant qu'il doibt, non pas tant qu'il peult; et que tout eslancement, tant louable soit il, qui sur- le present que nature nous ayt faict le plus fapasse nostre propre iugement et discours; d'au- vorable, et qui nous oste tout moyen de nous tant que la sagesse est un maniement reiglé de plaindre de nostre condition, c'est de nous avoir nostre ame, et qu'elle conduict avecques mesure laissé la clef des champs : elle n'a ordonné qu'une et proportion, et s'en respond. Platon' argu- entree à la vie, et cent mille yssues. Nous poumente ainsi, « que la faculté de prophetizer est vons avoir faulte de terre pour y vivre; mais de au dessus de nous; qu'il fault estre hors de terre pour y mourir, nous n'en pouvons avoir nous quand nous la traictons; il fault que nostre faulte, comme respondit Boiocalus aux Roprudence soit offusquee ou par le sommeil, ou mains'. Pourquoy te plains tu de ce monde? il par quelque maladie, ou enlevee de sa place ne te tient pas : si tu vis en peine, ta lascheté en par un ravissement celeste. »

est cause. A mourir, il ne reste que le vouloir : CHAPITRE III.

Ubique mors est; optime hoc cavit Deus.

Eripere vitam nemo non homini potest;
Coustume de l'isle de Cea.

At nemo mortem : mille ad hanc aditus patent'. Si philosopher c'est doubter, comme ils di

Et ce n'est pas la recepte à une seule mala. sent, à plus forte raison niaiser et fantastiquer, die' : la mort est la recepte à touts maulx; c'est comme ie fois, doibt estre doubter; car c'est

un port tres asseuré, qui n'est iamais à crainaux apprentifs à enquerir et à debattre, et au dre, et souvent à rechercher. Tout revient à cathedrant de resoudre. Mon cathedrant, c'est

un, que l'homme se donne sa fin, ou qu'il la l’auctorité de la volonté divine, qui nous reigle souffre ; qu'il coure au devant de son iour, ou sans contredict, et qui a son reng au dessus de qu'il l'attende ; d'où qu'il vienne, c'est tousiours

le sien : en quelque lieu que le filet se rompe, ces humaines et vaines contestations. Philippus o estant entré à main armee au Pe

il y est tout; c'est le bout de la fusee. La plus

volontaire mort, c'est la plus belle. La vie deloponnese, quelqu'un disoit à Damindas que

les Lacedemoniens auroient beaucoup à souffrir, s'ils pend de la volonté d'aultruy; la mort, de la ne se remettoient en sa grace : « Eh!

poltron! nostre. En auleune chose nous ne debvons tant respondit il, que peuvent souffrir ceulx qui ne

nous accommoder à nos humeurs, qu'en celle craignent point la mort? » On demandoit aussi

là. La reputation ne touche pas une telle entreà Agis comment un homme pourroit vivre libre :

prinse; c'est folie d'y avoir respect. Le vivre, Mesprisant, dit il, le mourir. » Ces proposi- dire. Le commun train de la guarison se con

c'est servir , si la liberté de mourir en est à tions, et mille pareilles qui se rencontrent à ce

duict aux despens de la vie : on nous incise, on propos, sonnent evidemment quelque chose au delà d'attendre patiemment la mort, quand elle

nous cauterize, on nous destrenche les memnous vient : car il y a en la vie plusieurs accidents bres, on nous soustraict l'aliment et le sang; un pires à souffrir que la mort mesme; tesmoing cet Pourquoy n'est la veine du gosier autant à nos

pas plus oultre, nous voyla guaris tout à faict. enfant lacedemonien prins par Antigonus, et vendu pour serf, lequel pressé par son maistre

tre commandement que la mediane * ? Aux plus de s'employer à quelque service abiect :« Tu ver

fortes maladies, les plus forts remedes. Servius

le grammairien ayant la goutte, n'y trouva ras, dit il, qui tu as acheté : ce me seroit honte de servir ayant la liberté si à main; » et ce di

meilleur conseil que de s'appliquer du poison à sant, se precipita du hault de la maison. Antipater à leur poste, pourveu qu'elles feussent insen

tuer ses iambes 5 : qu'elles feussent podagriques menaceant asprement les Lacedemoniens, pour sibles. Dieu nous donne assez de congé, quand les renger à certaine sienne demande: «Si tu nous menaces de pis que la mort, respondirent ils,

* TACITE, Annal. XIII, 56 : Deesse nobis terra, in qua tinous mourrons plus volontiers : » et à Philippus vamus, in qua moriamur non potest. leur ayant escript qu'il empescheroit toutes leurs

* Par un effet de la sagesse divine, la mort est partout.

Chacun peut Oter la vie à l'homme, personne ne peut lui ofer entreprinses : « Quoyl nous empescheras tu aussi la mort : mille chemins ouverts y conduisent. SÉNÈQUE, Tkede mourir? » C'est ce qu'on dict', que le sage vit

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bals, act. I, sc. 1, v. 151.

3 La plupart de ces idées sont de SÉNÈQUE, Epist. 69 et " Dans le Timée, p. 543, G. C.

* Cet exemple et les quatre suivants sont tirés de PLUTAR- 4 Veine du pli du coude. E. J. QUE, Apophthegmes des Lacédémoniens. C.

5 PLINE, Nat. Hist. XXV, 3; SUẤTONE, de Illustr. Grana. 3 SÉNÈQUE, Epist. 70. C.

C. 2 et 3. C.

70. C.

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il nous met en tel estat, que le vivre est pire la vifve vertu; elle cherche les maulx et la douque le mourir. C'est foiblesse de ceder aux leur comme son aliment, les menaces des tyrans, maulx , mais c'est folie de les nourrir. Les stoï- les gehennes et les bourreaux, l'animent et la ciens disent que c'est vivre convenablement à vivifient; nature , pour le sage, de se despartir de la vie,

Duris ut ilex tonsa bipennibus encores qu'il soit en plein heur, s'il le faict op- Nigræ feraci frondis in Algido, portunement; et au fol, de maintenir sa vie,

Per damna, per cædes, ab ipso encores qu'il soit miserable, pourveu qu'il soit

Ducit opes, animumque ferro': en la plus grande part des choses qu'ils disent et comme dict l'aultre, estre selon nature. Comme ie n'offense les loix

Non est, ut putas, virtus, pater, qui sont faictes contre les larrons, quand i'em- Timere vitam; sed malis ingentibus porte le mien, et que ie couppe ma bourse; ny Obstare, nec se vertere, ac retro dare 2. des boutefeux, quand ie brusle mon bois : aussi

Rebus in adversis facile est contemnere mortem : ne suis ie tenu aux loix faictes contre les meur

Fortius ille facit, qui miser esse potest 3. triers, pour m'estre osté ma vie. Hegesias di- C'est le roolle de la couardise, non de la vertu, soit ? que, comme la condition de la vie, aussi de s’aller tapir dans un creux, soubs une tumbe la condition de la mort debvoit dependre de massifve, pour eviter les coups de la fortune; la nostre eslection. Et Diogenes rencontrant le phi- vertu ne rompt son chemin ny son train, pour losophe Speusippus affligé de longue hydropisie, orage qu'il fasse : se faisant porter en lictiere, qui luy escria : « Le

Si fractus illabatur orbis, bon salut, Diogenes; – A toy, point de salut, ; , ,

Impavidum ferient ruinæ 4. respondit il, qui souffres le vivre, estant en tel

Le plus communement, la fuitte d'aultres inestat. » De vray, quelque temps aprez, Speusip- convenients nous poulse à cettuy cy; voire quelpus se feit mourir, ennuyé d'une si penible con quesfois la fuitte de la mort faict que nous y dition de vie 3.

courons : Mais cecy ne s'en va pas sans contraste : car plusieurs tiennent, Que nous ne pouvons abban

Hic, rogo, non furor est, ne moriare, mori 5 ? donner cette garnison du monde, sans le com- comme ceulx qui, de peur du precipice, s'y lanmandement exprez de celuy qui nous y a mis; cent eulx mesmes : et que c'est à Dieu, qui nous a icy envoyez, non

Multos in summa pericula misit pour nous seulement, ouy bien pour sa gloire Venturi timor ipse mali : fortissimus ille est, et service d'aultruy, de nous donner congé

Qui promptus metuenda pati, si cominus instent,

Et differre potest 6. quand il luy plaira, non à nous de le prendre : Que nous ne sommes pas nayz pour nous,

ains

Usque adeo, mortis formidine, vitæ

Percipit humanos odium, lucisque videndæ, aussi pour nostre país : les loix nous redeman

Ut sibi consciscant mærenti pectore lethum, dent compte de nous pour leur interest, et ont Obliti fontem curarum hunc esse timorem 7. action d'homicide contre nous; aultrement, comme déserteurs de nostre charge, nous sommes punis 1 Tel le chéne, dans les noires forêts de l'Algide, se fortien l'aultre monde :

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fie sous les coups redoublés de la bache; ses pertes, ses bles

sures, le fer même qui le frappe, lui donnent une nouvelle Proxima deinde tenent mosti loca, qui sibi lethum vigueur. HoR. Od. IV, 4,57. Insontes peperere manu , lucemque perosi

* La vertu, mon père, ne consiste pas, comme vous le penProiecere animas“.

sez, à craindre la vie, mais à ne pas fuir honteusement, à

faire face à l'adversité. SÉNÈQUE, Thebais, acte I, v. 190. Il y a bien plus de constance à user la chaisne

3 Dans l'adversité il est facile de mépriser la mort : il a qui nous tient, qu'à la rompre, et plus d'es- bien plus de courage, celui qui sait étre malheureux. MARpreuve de fermeté en Regulus qu'en Caton;

TIAL, XI, 56, 15.

4 Que l'univers brisé s'écroule, les ruines le frapperont c'est l'indiscretion et l'impatience qui nous haste sans l'effrayer. HOR. Od. III, 3, 7. le pas. Nuls accidents ne font tourner le dos à

5 Dites-moi, je vous prie, mourir de peur de mourir, n'est-ce pas folie? MARTIAL, II, 80, 2.

6 La crainte même du péril fait souvent qu'on se hâte de 1 Cic. de Finibus, III, 18. C.

s'y précipiter. L'homme courageux est celui qui brave le dan2 DIOGÈNE LAERCE, II, 94. C.

ger s'il le faut, et qui l'évite s'il est possible. LUCAIN, VII, 3 ID. IV, 3. C.

4 Plus loin, on voit accablés de tristesse les malheureux qui 7 La crainte de la mort inspire souvent aux hommes un tel ont tranché, par une mort volontaire, des jours jusqu'alors dégoût de la vie, qu'ils tournent contre eux-mêmes des mains innocents, et qui détestant la lumière, ont rejeté le fardeau désespérées, oubliant que la crainte de la mort était l'unique de la vie. Virg. Énéid. VI, 434.

source de leurs peines. LUCRÈCE, III, 79.

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Platon, en ses loix', ordonne sepulture ignomi- se pendoient les unes aprez les aultres, iusques à nieuse à celuy qui a privé son plus proche et ce que le magistrat y pourveust, ordonnant que plus amy, sçavoir est soy mesme, de la vie et celles qui se trouveroient ainsi pendues, feussent du cours des destinees, non contrainct par iuge-traisnees du mesme licol toutes nues par la ville. ment publicque, ny par quelque triste et inevi- Quand Threicion' presche Cleomenes de se table accident de la fortune, ni par une honte | tuer pour le mauvais estat de ses affaires, et insupportable, mais par lascheté et foiblesse ayant fuy la mort plus honnorable en la battaille d'une ame craintifve. Et l'opinion qui desdaigne qu'il venoit de perdre, d'accepter cette aultre nostre vie, elle est ridicule; car enfin c'est nostre qui luy est seconde en honneur, et ne donner estre, c'est nostre tout. Les choses qui ont un point de loisir aux victorieux de luy faire soufestre plus noble et plus riche, peuvent accuser le frir ou une mort ou une vie honteuse; Cleonostre : mais c'est contre nature que nous nous menes, d'un courage lacedemonien et stoique, mesprisons et mettons nous mesmes à noncha- refuse ce conseil, comme lasche et esfeminé : loir ; c'est une maladie particuliere, et qui ne se « C'est une recepte, dict il, qui ne me peult iaveoid en aulcune aultre creature, de se haïr et mais manquer, et de laquelle il ne se fault pas desdaigner. C'est de pareille vanité que nous de servir tant qu'il y a un doigt d'esperance de sirons estre aultre chose que ce que nous som reste; que le vivre est quelquesfois constance et mes : le fruict d'un tel desir ne nous touche pas, vaillance; qu'il veult que sa mort mesme serve à

: d'autant qu'il se contredict et s'empesche en soy. son païs, et en veult faire un acte d'honneur et Celuy qui desire d’estre faict, d'un homme, de vertu. » Threicion se creut dez lors, et se tua. ange, il ne faict rien pour luy : il n'en vauldroit de Cleomenes en feit aussi autant depuis, mais ce rien mieulx : car n’estant plus , qui se resiouira feut aprez avoir essayé le dernier poinct de la et ressentira de cet amendement pour luy?

fortune. Touts les inconvenients ne valent pas

qu'on vueille mourir pour les eviter : et puis y Debet enim, misere cui forte, ægreque futurum est, Ipse quoque esse in eo tum tempore, quum male possit ayant tant de soubdains changements aux choses Accidere?

humaines, il est mal aysé à iuger à quel poinct La securité, l'indolence, l'impassibilité, la pri- nous sommes iustement au bout de nostre espevation des maulx de cette vie, que nous achep

rance : tons au prix de la mort, ne nous apporte aul- Sperat et in sæva victus gladiator arena, cune commodité : pour neant evite la guerre,

Sit licet infesto pollice turba minax'. celuy qui ne peult iouyr de la paix ; et pour Toutes choses, disoit un mot ancien', sont esneant fuit la peine, qui n'a dequoy savourer perables à un homme, pendant qu'il vit. « Ouy,

mais, respond Seneca, pourquoy auroy ie plustost Entre ceulx du premier advis, il y a eu grand en la teste cela, Que la fortune peult toutes choses doubte sur cecy, Quelles occasions sont asse:

pour celuy qui est vivant; que cecy, Que fortune iustes pour faire entrer un homme en ce party

ne peult rien sur celuy qui sçait mourir? » On de se tuer? ils appellent cela sólogov izrespins. veoid Iosephe* engagé en un si apparent dangier Car quoy qu'ils dient qu'il fault souvent mourir

et si prochain, tout un peuple s'estant eslevé pour causes legieres, puis que celles qui nous

contre luy, que par discours il n'y pouvoit avoir tiennent en vie ne sont gueres fortes, si y faut il aulcune ressource; toutesfois estant, comme il quelque mesure. Il y a des humeurs fantastiques dict, conseillé sur ce poinct, par un de ses amis, et sans discours qui ont poulsé, non des hommes de se desfaire, bien luy servit de s'opiniastrer enparticuliers seulement, mais des peuples, à se desfaire : i'en ay allegué par cy devant des exem

cores en l'esperance; car la fortune contourna,

oultre toute raison humaine, cet accident, si bien ples; et nous lisons en oultre 4 des vierges mile- qu'il s'en veid delivré sans aulcun inconvenient. siennes, que par une conspiration furieuse, elles Et Cassius et Brutus, au contraire, acheverent

Liv. IX, et dans les Pensées de Platon, troisième partie, p. 374, seconde édition. J. V. L. 2 On n'a rien à craindre du malheur, si l'on n'existe plus

"Ou plutot Therycion; car Plutarque ( Vie d'Agis et de dans le temps où il pourrait arriver. LUCRÈCE, III, 874.

Cléomène, c. 14 ) le nomme Onpuxiwy. C. 3 Evacyou d'Ezywgriv, sortie raisonnable. C'était l'express quoique, par le signe ordinalre, le peuple ordonne qu'il meure.

le repos.

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2 Renversé sur l'arène, le gladiateur vaincu espère encore, sion des stoiciens. Voyez DIOGÈNE LAERCE, VII, 130; et les PENTADIUS, de Spe, ap. Virg. Catalecta, ed. Scaligero, P. observations de MÉNAGE, p. 311 et 312. C.

4 PLUTARQUE, Des faicts vertueur des femmes, à l'article des Milésiennes. C.

3 SÉNÈQUE, Epist. 70. C.
4 De Vita sua, p. 1009. C.

223. C.

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de perdre les reliques de la romaine liberté, de quand et eulx, fuyants la cruauté d'Antiochus'. laquelle ils estoient protecteurs, par la precipita-On m'a conté qu'un prisonnier de qualité estant tion et temerité dequoy ils se tuerent avant le en nos conciergeries, ses parents, advertis qu'il temps et l'occasion. A la iournee de Serisolles, seroit certainement condemné, pour eviter la monsieur d’Anguien essaya deux fois de se don honte de telle mort, apposterent un presbtre pour ner de l'espee dans la gorge, desesperé de la for- luy dire que le souverain remede de sa delivrance tune du combat qui se porta mal en l'endroict où estoit qu'il se recommendast à tel sainct avec tel il estoit; et cuida par precipitation se priver de la et tel võu, et qu'il feust huict iours sans prendre iouissance d'une si belle victoire'. l'ay veu cent aulcun aliment, quelque defaillance et foiblesse lievres se sauver soubs les dents des levriers. qu'il sentist en soy. Il l'en creut, et par ce moyen Aliquis carnifici suo superstes fuit'.

se desfeit, sans y penser, de sa vie et du dangier. Multa dies, variusque labor mutabilis ævi

Scribonia conseillant Libo, son nepveu, de se - Rettulit in melius; multos alterna revisens

tuer plustost que d'attendre la main de la iustice, Lusit, et in solido rursus fortuna locavit 3.

luy disoit? que c'estoit proprement faire l'affaire Pline 4 dict qu'il n'y a que trois sortes de ma- d'aultruy, que de conserver sa vie pour la reladies pour lesquelles eviter on aye droict de se mettre entre les mains de ceulx qui la viendroient tuer; la plus aspre de toutes, c'est la pierre à la chercher trois ou quatre iours aprez; et que c'esvessie, quand l'urine en est retenue : Seneque, toit servir ses ennemis, de garder son sang pour celles seulement qui esbranlent pour long temps leur en faire curee. les offices de l'ame. Pour eviter une pire mort, il

Il se lit dans la Bible?, que Nicanor , persey en a qui sont d'advis de la prendre à leur poste. cuteur de la loy de Dieu, ayant envoyé ses saDemocritus, chef des Aetoliens, mené prisonnier tellites pour saisir le bon vieillard Razias, surà Rome, trouva moyen, de nuict, d'eschapper; nommé, pour l'honneur de sa vertu, le pere aux mais suyvi par ses gardes, avant que se laisser | Iuifs; comme ce bon homme n'y veid plus d'ordre, reprendre, il se donna de l'espee au travers du sa porte bruslee, ses ennemis prests à le saisir, corps 5. Antinoüs et Theodotus, leur ville d'Epire choisissant de mourir genereusement plustost que reduicte à l'extremité par les Romains, feurent de venir entre les mains des meschants, et de se d'advis au peuple de se tuer touts : mais le con- laisser mastiner contre l'honneur de son reng, il seil de se rendre plustost ayant gaigné, ils alle- se frappa de son espee : mais le coup, pour la rent chercher la mort, se ruants sur les ennemis haste, n'ayant pas esté bien assené, il courut se en intention de frapper, non de se couvrir. L'isle precipiter du hault d'un mur au travers de la de Goze 6 forcee par les Turcs il y a quelques trouppe, laquelle s'escartant et luy faisant place, annees, un Sicilien qui avoit deux belles filles il cheut droictement sur la teste; cc neantmoins, prestes à marier, les tua de sa main, et leur mere se sentant encores quelque reste de vie, il ralluma aprez, qui accourut à leur mort : cela faict, sor- son courage, et s'eslevant en pieds, tout ensantant en rue avecques une arbaleste et une arque- glanté et chargé de coups, et faulsant la presse, buse, de deux coups il en tua les deux premiers donna iusques à certain rochier couppé et preci. Turcs qui s'approcherent de sa porte, et puis piteux, où n'en pouvant plus, il print par l'une mettant l'espee au poing , s'alla mesler furieuse- de ses plaies à deux mains ses entrailles, les desment, où il feut soubdain enveloppé et mis en chirant et froissant, et les iecta à travers les pieces, se sauvant ainsi du servage aprez en avoir poursuyvants, appellant sur eulx et attestant la delivré les siens. Les femmes iuifves, aprez avoir

vengeance divine. faict circoncire leurs enfants, s'alloient precipiter Des violences qui se font à la conscience, la

plus à eviter, à mon advis, c'est celle qui se faict 1 Blaise de Montluc, qui eut beaucoup de part au gain de à la chasteté des femmes, d'autant qu'il y a quella bataille, l'assure positivement dans ses Commentaires, fol. 95, verso. Cette bataille se donna en 1544. C.

que plaisir corporel naturellement meslé parmy; 2 Tel a survécu à son bourreau. SÉNÈQUE, Epist. 13. et à cette cause, le dissentiment n'y peut estre

3 Les temps, les événements divers, ont souvent amené des changements heureux; capricieuse dans ses jeux, la for

assez entier, et semble que la force soit meslee tune abaisse souvent les hommes pour les relever avec plus à quelque volonté. L'histoire ecclesiastique a en d'éclat. VIRG. Én. XI, 425. 4 PLINE, XXV, 3. —

reverence plusieurs tels exemples de personnes SÉNÈQUE, Epist. 58. C. 5 TITE-LIVE, XXXVII, 46. L'exemple suivant est pris du même historien , XLV, 26. C.

JOSÈPHE, Antiquités judaïques, XII, 5, 4. J. V. L. 6 Petite ile à l'occident de celle de Malte, dont elle n'est pas 2 SÉNÈQUE, Epist. 70. C. fort éloignée. C.

3 Machabées, II, 14, v. 37-46. C. MONTAIGNE.

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