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Nonne videmus

dise, l'irresolution, l'ambition, le despit et l'enNil aliud sibi naturam latrare, nisi ut, quoi

vie l'agitent comme un aultre; Corpore seiunctus dolor absit, mente fruatur Iucundo sensu, cura semotu' metuque "?

Non enim gazæ, neque consularis

Summovet lictor miseros tumultus Comparez luy la tourbe de nos hommes, stu

Mentis, et curas laqueata circum pide, basse, servile, instable, et continuelle

Tecta volantes : ment flottante en l'orage des passions diverses et le soing et la crainte le tiennent à la gorge qui la poulsent et repoulsent, pendante toute au milieu de ses armees. d'aultruy; il y a plus d'esloingnement que du

Re veraque metus hominum, curæque sequaces, ciel à la terre : et toutesfois l'aveuglement de

Nec metuunt sonitus armorum, nec fera tela; nostre usage est tel, que nous en faisons peu ou Audacterque inter reges , rerumque potentes point d'estat; là où, si nous considerons un Versantur, neque fulgorem reverentur ab auro', païsan et un roy, un noble et un vilain, un ma- La fiebvre, la migraine et la goutte l'espargnent gistrat et un homme privé, un riche et un pauvre,

elles non plus que nous? Quand la vieillesse luy il se presente soubdain à nos yeulx une extreme

sera sur les espaules, les archers de sa garde l'en disparité, qui ne sont differents', par maniere deschargeront ils? quand la frayeur de la mort de dire, qu'en leurs chausses.

le transira, se rasseurera il par l'assistance des En Thrace, le roy estoit distingué de son

gentilshommes de sa chambre? quand il sera en peuple d'une plaisante maniere et bien renche- ialousie et caprice, nos bonnettades : le remettront rie : il avoit une religion à part, un dieu tout à elles ? Ce ciel de lict tout enflé d'or et de perles, luy, qu'il n'appartenoit à ses subiects d'adorer, n'a aulcune vertu à rappaiser les trenchees d'une c'estoit Mercure; et luy desdaignoit ’ les leurs, verte cholique.

3 Mars, Bacchus, Diane. Ce ne sont pourtant que

Nec calidæ citius decedunt corpore febres, peinctures “, qui ne font aulcune dissemblance

Textilibus si in picturis, ostroque rubenti essentielle : car, comme les ioueurs de comedie, lactaris, quam si plebeia in veste cubandum est , vous les veoyez sur l'eschaffaut faire une mine

Les flatteurs du grand Alexandre luy faisoient de duc et d’empereur; mais tantost aprez,

accroire qu'il estoit fils de Iupiter : un iour estant qui est leur naïfve et originelle condition : aussi blecé, regardant escouler le sang de sa playe :

« Eh bien! qu'en dictes vous ? dict il; est ce pas l'empereur, duquel la pompe vous esblouït en icy un sang vermeil et purement humain ? il n'est public,

pas de la trempe de celuy que Homere faict esScilicet et grandes viridi cum luce smaragdi couler de la playe des dieux 5. » Hermodorus le Auro includuntur, teriturque thalassina vestis

poëte avoit faict des vers en l'honneur d’Antigo Assidue, et Veneris sudorem exercita potat 5 :

nus, où il l'appelloit fils du soleil : et luy, au veoyez le derriere le rideau; ce n'est rien qu'un contraire : « Celuy , dict il, qui vuide ma chaize homme commun, et à l'adventure plus vil que percee, sçait bien qu'il n'en est rien 6. » C'est un le moindre de ses subiects : ille beatus intror- homme pour touts potages : et si de soy mesme sum est; istius bracteata felicitas est 6; la couar- c'est un homme mal nay, l'empire de l'univers ne 1 Écoutez le cri de la nature. Qu'exige-t-elle de vous ? un

le sçauroit rabiller. corps exempt de douleur, une âme libre de terreurs et d'in

Puellæ quiétudes. LUCRÈCE, II, 16.

Hunc rapiant; quidquid calcaverit hic, rosa fiat ? : ? Quoiqu'ils ne soient différents, par manière, etc. Ici Montaigne a un peu négligé la construction, aussi bien qu'en plusieurs autres endroits. C.

I Les trésors entassés, les faisceaux consulaires, ne peuvent 3 Hérodote dit bien, V, 7, que les rois de Thrace adoraient

chasser les cruelles agitations de l'esprit, ni les soucis qui Mercure sur tout autre dieu ; qu'ils ne juraient que par lui voltigent sous les lambris dorés. Hor. Od. II, 16, 9. seul, et se croyaient descendus de lui : mais il ne dit point 2 Les craintes et les soucis, inséparables de l'homme, ne qu'ils méprisassent Mars, Bacchus et Diane, les seuls dieux s'effrayent point du fracas des armes; ils se présentent harde leurs sujets. C.

diment à la cour des rois, et, sans respect pour le trone, 4 Montaigne revient à sa principale idée, que les rois et s'asseyent à leurs cotés. LUCRÈCE, II, 47. les grands ne sont différents des autres hommes que par les Nos salutations à coups de bonnet. E. J. habits.

4 La fièvre ne vous quiltera pas plus tôt, si vous êtes étendu 5 Parce qu'à ses doigts brillent enchåssées dans l'or les éme- sur la pourpre, ou sur ces tapis tissus à si grands frais, que raudes les plus grandes et du vert le plus éclatant, parce qu'il si vous éles couché sur un lit plébéien. LUCRÈCE, II, 31. est toujours paré de riches habits qu'il use dans de honteux PLUTARQUE , Apophthegmes, à l'article Alexandre. C plaisirs. LUCRÈCE, IV, 1123.

6 Id. ibid. a l'article Antigonus. C. 6 Le bonheur du sage est en lui-même; l'autre n'a qu'un 7 Que les jeunes filles se l'enlèvent, que partout les roses bonheur superficiel. SÉNÈQUE, Epist. 115

naissent sous ses pas. PERSE, Sat. II, 38.

les

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quoy pour cela, si c'est une ame grossiere et il veoid que ce n'est que biffe' et piperie. Ouy, stupide? La volupté mesme et le bonheur ne se à l'adventure, il sera de l'advis du roy Seleucus, perceoivent point sans vigueur et sans esprit. « que qui sçauroit le poids d'un sceptre ne dai

gneroit l'amasser, quand il le trouveroit à terre?:v Hæc perinde sunt, ut illius animus qui ea possidet: Qui uti scit, ei bona; illi, qui non utitur recte, mala'.

il le disoit pour les grandes et penibles charges

. Les biens de la fortune, touts tels qu'ils sont, qui touchent un bon roy. Certes, ce n'est pas peu ,

de chose que d'avoir à reigler aultruy , puis qu'à encores faut il avoir le sentiment propre à les savourer. C'est le jouyr, non le posseder, qui nous

reigler nous mesmes il se presente tant de diffi

cultez. Quant au commander, qui semble estre rend heureux.

si doulx, considerant l'imbecillité du iugement Non domus et sundus, non æris acervus et auri, humain, et la difficulté du chois ez choses nouÆgroto domini deduxit corpore febres,

velles et doubteuses, ie suis fort de cet avis, qu'il Non animo curas. Valeat possessor oportet,

est bien plus ayse et plus plaisant de suyvre que Qui comportatis rebus bene cogitat uti: Qui cupit, aut metuit, iuvat illum sic domus, aut res, de guider; et que c'est un grand seiour d'esprit

Ut lippum pictæ tabulæ, fomenta podagram'. de n'avoir à tenir qu'une voie tracee, et à resIl est un sot, son goust est mousse et hebeté; il pondre que de soy : n'en iouït non plus qu'un morfondu de la doulceur Ut satius multo iam sit parere quietum, du vin grec, ou qu'un cheval de la richesse du Quam regere imperio res velle 3. harnois duquel on l'a paré : tout ainsi, comme Ioinct que Cyrus disoit qu'il n'appartenoit de Platon dict", que la santé, la beaulté, la force, commander , à homme qui ne vaille mieulx que les richesses, et tout ce qui s'appelle bien, est ceulx à qui il commande. Mais le roy Hieron, en

, egualement mal à l'iniuste, comme bien au iuste; Xenophon“, dict davantage, Qu'en la iouissance et le mal, au rebours. Et puis, où le corps et des voluptez mesmes, ils sont de pire condition l'ame sont en mauvais estat, à quoy faire ces que les privez; d'autant que l'aysance et la facicommoditez externes? veu que la moindre pic- lité leur oste l’aigredoulce poincte que nous y queure d'esplingue, et passion de l'ame, est suffi- trouvons. sante à nous oster le plaisir de la monarchie du Pinguis amor, nimiumque potens, in tædia nobis monde. A la premiere strette* que lui donne la Vertitur, et, stomacho dulcis ut esca, nocet 5. goutte, il a beau estre sire et maieste, Pensons nous que les enfants de chæur prennent Totus et argento conflatus, totus et auro 5,

grand plaisir à la musique ? la satieté la leur rend

plustost ennuyeuse. Les festins, les danses, les perd il pas le souvenir de ses palais et de ses masquarades, les tournois, resiouïssent ceulx qui grandeurs ? s'il est en cholere, sa principaulté le

ne les veoyent pas souvent, et qui ont desiré de garde elle de rougir, de palir, de grincer les

les veoir; mais à qui en faict ordinaire, le goust dents comme un fol? Or si c'est un habile homme

en devient fade et mal plaisant: ny les dames ne et bien nay, la royauté adiouste peu à son bon

chatouillent celuy qui en iouït à cæur saoul : qui heur;

ne se donne loisir d'avoir soif, ne sçauroit prenSi ventri bene, si lateri est, pedibusque tuis, nil dre plaisir à boire : les farces des batteleurs nous Divitiæ poterunt regales addere maius 6;

resiouïssent; mais aux ioueurs elles servent de

corvee. Et qu'il soit ainsi, ce sont delices aux i Ces choses sont tout ce que leur possesseur les fait être; des biens pour qui sait en user, des maux pour qui en fait

princes, c'est leur feste, de se pouvoir quelquesun mauvais usage. TÉRENCE, Heautont. acte I, sc. 3, V. 21. fois travestir et desmettre à la façon de vivre basse 2 Cette maison superbe, ces terres immenses, ces tas d'or

et populaire : et d'argent, chassent-ils la fièvre et les soucis du maitre ? Pour jouir de ce qu'on possède, il faut etre sain de corps et d'esprit. Pour quiconque est tourmenté de crainte ou de dé- I Trompeuse apparence. Ce mot, qui vient sans doute de sir, toutes ces richesses sont comme des fomentations pour l'italien beffa, niche, moquerie, veut dire proprement une un goutteux, comme des tableaux pour des yeux qui ne peu- pierre fausse, selon Nicot. C. vent souffrir la lumière. Hor. Epist. I, 2, 47.

2 PLUTARQUE, Si l'homme sage doibt se mesler des affaires 3 Lois, II, p. 579. C.

d'estat, c. 12. C. 4 C'est-à-dire étreinte. Strette vient de l'italien stretta , 3 Il vaut bien mieux obéir tranquillement que de prendre qui signifie la même chose. C.

le fardeau des affaires publiques. LUCRÈCE, V, 1126. 5 Tout couvert d'argent, tout brillant d'or. TIBULLE, 1, 2, 4 Dans le traité intitulé Hiéron, ou de la Condition des 70.

rois. C. 6 Avez-vous l'estomac bon, la poitrine excellente? n'êtes- 5 L'amour déplait, s'il est trop bien traité; c'est un alivous point tourmenté de la goutte? les richesses des rois ne ment agréable dont l'excès devient nuisible. OVIDE, Amor. pourraient ajouter à votre bonheur. HOR. Epist. I, 2, 5. II, 19, 25.

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Plerumque gratæ principibus vices,

les laissent paistre à leur ayse : là où les roys Mundæque parvo sub lare pauperum

ne peuvent pas obtenir cela de leurs servi. Cænæ, sine aulæis et ostro,

teurs. Et ne m'est iamais tumbé en fantasie que Sollicitam explicuere frontem '. Il n'est rien si empeschant, si desgousté, que l'a- d'un homme d'entendement, d'avoir une ving

ce feust quelque notable commodité, à la vie bondance. Quel appetit ne se rebuteroit à veoir

taine de contreroolleurs à sa chaize percee; trois cents femmes à sa mercy, comme les a le

ny que les services d'un homme qui a dix mille Grand Seigneur en son serrail ? Et quel appetit

livres de rente, ou qui a prins Casal ou deffendu et visage de chasse s'estoit reservé celuy de ses

Siene, luy soient plus commodes et acceptaancestres, qui n'alloit iamais aux champs à moins

bles que d'un bon valet et bien experimenté. de sept mille faulconniers? Et oultre cela, ie croy Les advantages principesques sont quasi advanque ce lustre de grandeur apporte non legieres tages imaginaires; chasque degré de fortune a incommoditez à la jouïssance des plaisirs plus quelque image de principaulté; Cesar appelle

; doulx ; ils sont trop esclairez et trop en bute : et roytelets touts les seigneurs ayants iustice en ie ne sçay comment on requiert plus d'eulx de

France de son temps'. De vray, sauf le nom de cacher et couvrir leur faulte; car ce qui est à nous

sire, on va bien avant avecques nos roys. Et indiscretion, à eulx le peuple iuge que ce soit tyrannie, mespris et desdaing des loix : et oultre veoyez, aux provinces esloingnees de la court, l'inclination au vice, il semble qu'ils adioustent subiects, les officiers, les occupations, le service

nommons Bretaigne pour exemple, le train, les encores le plaisir de gourmander et soubmettre à

et cerimonie d'un seigneur retiré et casanier, leurs pieds les observances publicques. De vray, nourry entre ses valets; et veoyez aussi le vol de Platon, en son Gorgias”, definit tyran celuy qui nourry entre ses valets; et veoyez aussi le vol de

son imagination : il n'est rien plus royal. Il oyt a licence en une cité de faire tout ce qui luy plaist : parler de son maistre une fois l'an, comme du et souvent, à cette cause, la monstre et publication roi de Perse, et ne le recognoist que par quelque de leur vice blece plus que le vice mesme 3. Chas

vieux cousinage que son secretaire tient en recun craint à estre espié et contreroollé : ils le sont gistre. A la verité, nos loix sont libres assez; et iusques à leurs contenances et à leurs pensees, tout le poids de la souveraineté ne touche un gentille peuple estimant avoir droict et interest d’en iu- homme françois à peine deux fois en sa vie. La ger; oultre ce que les taches s'aggrandissent selon subiection essentielle et effectuelle ne regarde, l’eminence et clarté du lieu où elles sont assises, et d'entre nous, que ceulx qui s'y convient, et qui qu'un seing et une verrue au front paroissent plus ayment à s'honnorer et enrichir par tel service : que ne faict ailleurs une balafre. Voilà pourquoy les poëtes feignent les amours de Iupiter conduictes duire sa maison sans querelle et sans procez, il est

car qui se veult tapir en son foyer, et sçait consoubs aultre visage que le sien; et de tant de prac aussi libre que le duc de Venise. Paucos sertiques amoureuses qu'ils luy attribuent, il n'en est vitus , plures servitutem tenent. qu'une seule, ce me semble, où il se treuve en

Mais sur tout Hieron faict cas dequoy il se sa grandeur et maiesté.

veoid privé de toute amitié et societé mutuelle, Mais revenons à Hieron : il recite aussi combien il sent d'incommoditez en sa royauté, pour fruict de la vie humaine. Car quel tesmoignage

en laquelle consiste le plus parfaict et doulx ne pouvoir aller et voyager en liberté, estant comme prisonnier dans les limites de son pais; celuy qui me doibt, vueille il ou non,

d'affection et de bonne volonté puis ie tirer de

tout ce et qu'en toutes ses actions il se treuve enve

qu'il peult ? Puis ie faire estat de son humble loppé d'une fascheuse presse. De vray, à veoir les nostres touts seuls à table, assiegez de tant parler et courtoise reverence, veu qu'il n'est pas de parleurs et regardants incogneus, i'en ay eu 1 Comme César ne dit rien de semblable des Gaulois, Coste souvent plus de pitié que d'envie. Le roy Al

a prétendu, d'après Barbeyrac, que Montaigne, par une inad

vertance qu'il a commise encore ailleurs, liv. II, C. 8, avait phonse disoit que les asnes estoient en cela de rapporté ici aux Gaulois ce que César a dit des Germains ( de meilleure condition que les roys; leurs maistres

Bell. gall. VI, 23): In pace nullus communis est magistratus; sed principes regionum atque pagorum inter suos jus

dicunt, controversiasque minuunt. Il est possible aussi que Le changement plait aux grands : une table propre, sans Montaigne fasse allusion à ce passage que Cicéron (Ep. fam. tapis, sans pourpre , un repas frugal sous le toit du pauvre, VII, 5) nous a conservé d'une lettre de César : M. Orfium, leur a souvent déridé le front. Hor. Od. III, 29, 13.

quem mihi commendas, vel regem Galliæ faciam, vel hunc 2 Tome I, p. 469, C, édition d’Estienne. C.

Leptae delega. J. V. L. 3 Plusque exemplo, quam peccato, nocent. Cic. de Leg. ? Peu d'hommes sont enchaînés à la servitude, un grand III, 14.

nombre s'y enchaînent. SÉNÈQUE, Epist. 22.

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en luy de me la refuser ? L'honneur que nous bel ordre des arbres que l'ay moy mesme plantez recevons de ceulx qui nous craignent, ce n'est chez moy, et les beaux melons que i'y ay sepas honneur; ces respects se doibvent à la royau- mez '. » té, non à moy.

A l'advis d'Anacharsis ’, le plus heureux estat Maximum hoc regni bonum est,

d'une police seroit où, toutes aultres choses esQuod facta domini cogitur populus sui

tants eguales, la precedence se mesureroit à la Quam ferre, tam laudare,

vertu, et le rebut au vice. Veoy ie pas que le meschant, le bon roy, celuy Quand le roy Pyrrhus entreprenoit de passer qu'on hait, celuy qu’on aime, autant en a l'un en Italie, Cineas, son sage conseiller, luy vouque l'aultre? De mesmes apparences, de mesme lant faire sentir la vanité de son ambition : « Eh cerimonie estoit servy mon predecesseur, et le bien! sire, luy demanda il, à quelle fin dressez sera mon successeur. Si mes subiects ne m'offen- vous cette grande entreprinse ? Pour me faire sent pas, ce n'est tesmoignage d'aulcune bonne maistre de l'Italie, » respondit il soubdain. « Et affection : pourquoy le prendroy ie en cette puis , suyvit Cineas, cela faict ?

le passeray, part là, puisqu'ils ne pourroient quand ils voul- dict l’aultre, en Gaule et en Espaigne. Et droient ? Nul ne me suit pour l'amitié qui soit aprez? — Ie m'en iray subiuguer l’Afrique; et entre luy et moy ; car il ne s'y sçauroit coudre enfin, quand i'auray mis le monde en ma subiecamitié où il y a si peu de relation et de corres- tion, ie me reposeray, et vivray content et à pondance : ma haulteur m'a mis hors du com- mon ayse. — Pour Dieu, sire, rechargea lors merce des hommes; il y a trop de disparité et Cineas, dictes-moy à quoy il tient que vous ne de disproportion. Ils me suyvent par contenance soyez dez à present, si vous voulez, en cet estat ? et par coustume, ou, plustost que moy, ma for- pourquoy ne vous logez vous dez cette heure où tune , pour en accroistre la leur. Tout ce qu'ils vous dictes aspirer, et vous espargnez tant de me dient et font, ce n'est que fard, leur liberté travail et de hazard, que vous iectez entre estant bridee de toutes parts par la grande puis- deux ? ? » sance que i'ay sur eulx : ie ne veoy rien autour Nimirum, quia non bene norat, quæ esset habendi de moy que couvert et masqué.

Finis, et omnino quoad crescat vera voluptas 4. Ses courtisans louoient un iour Iulian l'empe- le m'en vais clorre ce pas par un verset ancien reur de faire bonne iustice : « le m'enorgueil- que ie treuve singulierement beau à ce propos : liroy volontiers, dict il, de ces louanges, si Mores cuique sui fingunt fortunam 5. elles venoient de personnes qui osassent accuser ou meslouer mes actions contraires, quand

CHAPITRE XLIII. elles y seroient”. » Toutes les vrayes commo

Des loix sumptuaires. ditez qu'ont les princes leur sont communes avecques les hommes de moyenne fortune (c'est La façon dequoy nos loix essayent à reigler à faire aux dieux de monter des chevaulx aislez, les folles et vaines despenses des tables et veset se paistre d'ambrosie ) : ils n'ont point d'aultre tements, semble estre contraire à sa fin. Le sommeil et d'aultre appetit que le nostre ; leur vray moyen, ce seroit d'engendrer aux homacier n'est pas de meiHeure trempe que celuy de

mes le mespris de l'or et de la soye, comme quoy nous nous armons; leur couronne ne les de choses vaines et inutiles ; et nous leur augcouvre ny du soleil ny de la pluie.

mentons l'honneur et le prix , qui est une bien Diocletian, qui en portoit une si reveree et si inepte façon pour en desgouster les hommes. fortunee, la resigna, pour se retirer au plaisir Car dire ainsi, qu'il n'y aura que les princes d'une vie privee; et quelque temps aprez, la qui mangent du turbot, et qui puissent porter necessité des affaires publicques requerant qu'il du velours et de la tresse d'or, et l'interdire au reveinst en prendre la charge, il respondit à peuple, qu'est ce aultre chose que mettre en ceulx qui l'en prioient : « Vous n'entreprendriez

AURÉL. VICTOR, à l'article Dioclétien. C. pas de me persuader cela, si vous aviez veu le 2 PLUTARQUE, Banquet des sept sages, C. 13. C.

3 Id. Vie de Pyrrhus, c. 7. On connait l'imitation de Boi

leau, dans sa première Épitre. 1 Le plus grand avantage de la royauté, c'est que les peu- 4 C'est qu'il ne connaissait pas les bornes qu'on doit metples sont obligés non-seulement de souffrir, mais de louer les tre à ses désirs; c'est qu'il ignorait jusqu'où va le plaisir vé actions de leurs maitres. SÉNÈQUE, Thyest. acte II, sc. 1, v. ritable. LUCRÈCE, V, 1431. 20.

hacun se fait à soi-même sa destinée. CORN. NÉP. I'ie • AUMIEN MARCELLIN, XXII, 10 C

d'Atticus, c. II.

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credit ces choses là, et faire croistre l'envie à | externes; leur inclination y sert de loy : quidchascun d'en user? Que les roys quittent har- quid principes faciunt, præcipere videntur': diement ces marques de grandeur; ils en ont as- le reste de la France prend pour reigle la reigle sez d'aultres : tels excez sont plus excusables à de la court. Qu'ils se desplaisent de cette vilaine tout aultre qu'à un prince. Par l'exemple de chausseure, qui monstresi à descouvert nos memplusieurs nations, nous pouvons apprendre as- bres occultes; ce lourd grossissement de poursez de meilleures façons de nous distinguer ex- poincts, qui nous faict touts aultres que nous ne terieurement, et nos degrez' (ce que i'estime à sommes , si incommode à s’armer; ces longues la verité estre bien requis en un estat), sans tresses de poil, effeminees ; cet usage de baiser ce nourrir pour cet effect cette corruption et in- que nous presentons à nos compaignons, et nos commodité si apparente. C'est merveille comme mains en les saluant, cerimonie deue aultrefois la coustume en ces choses indifferentes plante aux seuls princes; et qu’un gentilhomme se treuve ayseement et soubdain le pied de son auctorité. en lieu de respect sans espee à son costé, tout A peine feusmes nous un an, pour le dueil du esbraillé et destaché, comme s'il venoit de la roy Henry second , à porter du drap à la court, garderobbe; et que contre la forme de nos peres il est certain que desia, à l'opinion d'un chascun, et la particuliere liberté de la noblesse de ce les soyes estoient venues à telle vilité, que si royaume, nous nous tenons descouverts bien loing vous en veoyiez quelqu'un vestu, vous en faisiez autour d'eulx, en quelque lieu qu'ils soient; et incontinent quelque homme de ville; elles es- comme autour d'eulx, autour de cent aultres, toient demeurees en partage aux medecins et tant nous avons de tiercelets et quartelets de roys; aux chirurgiens : et quoy qu'un chascun feust à et ainsi d'aultres pareilles introductions nouvelles peu prez vestu de mesme, si y avoit il d'ailleurs et vicieuses : elles se verront incontinent esvaassez de distinctions apparentes des qualitez des nouïes et descriees. Ce sont erreurs superficielles, hommes. Combien soubdainement viennent en mais pourtant de mauvais prognosticque; et somhonneur parmy nos armees les pourpoincts cras- mes advertis que le massif se desment quand nous seux de chamois et de toile, et la polisseure et veoyons fendiller l'enduict et la crouste de nos richesse des vestements, à reproche et à mes parois. pris ! Que les roys commencent à quitter ces des- Platon, en ses loix, n'estime peste au monde penses, ce sera faict en un mois, sans edict et plus dommageable à sa cité, que de laisser prensans ordonnance : nous irons touts aprez. La loy dre liberté à la jeunesse de changer, en accousdebvroit dire, au rebours , que le cramoisy et trements, en gestes, en dances, en exercices et l'orfevrerie est deffendue à toute espece de gents, en chansons, d'une forme à une aultre, remuant sauf aux batteleurs et aux courtisanes.

son iugement tantost en cette assiette , tantost en De pareille invention corrigea Zeleucus les cette là; courant aprez les nouvelletez, honnorant mæurs corrompues des Locriens ?. Ses ordon- leurs inventeurs : par où les mæurs se corromnances estoient telles : « Que la femme de con- pent, et toutes institutions viennent à desdaing dition libre ne puisse mener aprez elle plus d'une et à mespris. En toutes choses, sauf simplement chambriere, sinon lors qu'elle sera yvre; ny ne aux mauvaises, la mutation est à craindre; la puisse sortir hors la ville de nuict, ny porter mutation des saisons, des vents, des vivres, des oyaux d'or à l'entour de sa personne, ny robbe humeurs. Et nulles loix ne sont en leur vray crenrichie de broderie , si elle n'est publicque et dit que celles ausquelles Dieu a donné quelque putain : Que, sauf les ruftiens, à homme ne loise ancienne duree , de mode que personne ne sçaorter en son doigt anneau d'or, ny robbe deli- che leur naissance, ny qu'elles ayent iamais esté ate, comme sont celles des draps tissus en la aultres. ille de Milet. » Et ainsi, par ces exceptions hontuses, il divertissoit ingenieusement ses citoyens

CHAPITRE XLIV. ds superfluitez et delices pernicieuses : c'estoit

Du dormir. up tres utile maniere d'attirer , par honneur et arbition, les hommes à leur debvoir et à l'o- La raison nous ordonne bien d'aller tousiours besance.

mesme chemin, mais non toutesfois mesme train : los roys peuvent tout en telles reformations

i Tout ce que les princes font, il semble qu'ils le comman I Tous, et le rang que nous occupons.

dent. QUINTILIEN, Déclam. 3, p. 38, éd. de 1665. * IODORE DE SICILE XII, 20. C.

2 Liv. VII, p. 631. C.

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