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En effet, dans un pays où les diverses hordes se font continuellement la guerre et se conquierent sans cesse les unes les autres; dans un pays où , par la mort du chef, le corps politique de chaque horde vaincue est toujours détruit, la nation en général ne peut guere être libre ; car il n'y en a pas une seule partie qui ne doive avoir été un très grand nombre de fois subjuguée.

Les peuples vaincus peuvent conserver quelque liberté lorsque, par la force de leur situation, ils sont en état de faire des traités après leur défaite. Mais les Tartares, toujours sans défense, vaincus une fois, n'ont jamais pu faire des conditions

J'ai dit au chapitre II que les habitants des plaines cultivées n'étoient guere libres : des circonstances font que les Tartares habitant une terre inculte sont dans le même cas.

CHAPITRE X X.
Du droit des gens des Tartares.

Les Tartares paroissent entre eux doux et hu. mains, et ils sont des conquérants très cruels; ils passent au fil de l'épée les habitants des villes qu'ils prennent : ils croient leur faire grace lorsqu'ils les vendent ou les distribuent à leurs soldats. Ils ont détruit l'Asie depuis les Indes jusqu'à la Méditerranée ; tout le pays qui forme l'orient de la Perse en est resté désert.

ESPR: DES LOIS. 2.

Voici ce qui me paroit avoir produit un pareil droit des gens. Ces peuples n'avoient point de villes, toutes leurs guerres se faisoient avec promptitude et avec impétuosité. Quand ils espéroient de vaincre , ils combattoient; ils augmentoient l'armée des plus forts quand ils ne l'espéroient pas. Avec de pareilles coutumes, ils trouvoient qu'il étoit contre leur droit des gens qu'une ville qui ne pouvoit leur résister les arrêtât. Ils ne regardoient pas les villes comme une assemblée d'habitants, mais eomme des lieux propres à se soustraire à leur puissance. Ils n'avoient aucun art pour les assiéger, et ils s'exposoient beaucoup en les assiégeant; ils vengeoient par le sang tout celui qu'ils venoient de répandre.

CHAPITRE XXI.

Loi civile des Tartares.

Le pere du Halde dit que chez les Tartares c'est toujours le dernier des mâles qui est l'héritier, par la raison qu'à mesure que les aînés sont en état de mener la vie pastorale , ils sortent de la maison avec une certaine quantité de bétail que le pere leur donne, et vont former une nouvelle habitation. Le dernier des mâles, qui reste dans la maison avec son pere, est donc son héritier naturel.

J'ai ouï dire qu'une pareille coutume étoit observée dans quelques petits districts d'Angleterre; et on la trouve encore en Bretagne,

dans le duché de Rohan , où elle a lieu pour les rotures. C'est sans doute une loi pastorale venue de quelque petit peuple breton, ou portée par quelque peuple germain. On sait par César et Tacite que ces derniers cultivoient peu les terres.

CHAPITRE XXII.

D'une loi civile des peuples germains. J'EXPLIQUERAI ici comment ce texte particulier de la loi salique, que l'on appelle ordinairement la loi salique, tient aux institutions d'un peuple qui ne cultivoit point les terres , ou du moins qui les cultivoit peu.

La loi salique (1) veut que lorsqu'un homme laisse des enfants, les mâles succedentà la terre salique au préjudice des filles.

Pour savoir ce que c'étoit que les terres saliques, il faut chercher ce que c'étoit que les propriétés ou l'usage des terres chez les Francs, avant qu'ils fussent sortis de la Germanie.

M. Echard a très bien prouvé que le mot salique vient du mot sala, qui signifie maison; et qu’ainsi la terre salique étoit la terre de la maison. J'irai plus loin, et j'examinerai ce que c'étoit que la maison et la terre de la inaison chez les Germains.. · « Ils n'habitent point de villes, dit Tacite (2),

(1) Tit. LXII.-(2) Nullas Germanorum populis urbes habitari satis notum est , ne pati quidem inter

« et ils ne peuvent souffrir que leurs maisons « se touchent les unes les autres; chacun laisse «autour de sa maison un petit terrain ou esa pace qui est clos et fermé. » Tacite parloit exactement; car plusieurs lois des codes (1) barbares ont des dispositions différentes contre ceux qui renversoient cette enceinte , et ceux qui pénétroient dans la maison même.

Nous savons , par Tacite et César , que les terres que les Germains cultivoient ne leur étoient données que pour un an, après quoi elles redevenoient publiques. Ils n'avoient de patrimoine que la maison, et un morceau de terre dans l'enceinte autour de la maison (2). C'est ce patrimoine particulier qui appartenoit aux mâles. En effet, pourquoi auroit-il appartenu aux filles ? elles passoient dans une autre maison.

La terre salique étoit donc cette enceinte qui dépendoit de la maison du Germain; c'étoit la seule propriété qu'il eût. Les Francs, après la conquête, acquirent de nouvelles propriétés, et on continua à les appeler des terres saliques.

Lorsque les Francs vivoient dans la Germa

se junctas sedes. Colant discreti ac diversi, at fons, ut campus , ut nemus placuit. Vicos locant, non in nostrum morem connexis et cohærentibus ædificiis : suam quisque domum spatio circumdat. De moribus Cerm. - (1) La loi des Allemands, chap. X; et la loi des Bavarois, tit. X, S. 1 et 2.-(2) Cette en. ceinte s'appelle curtis dans les chartres.

nie, leurs biens étoient des esclaves, des troupeaux, des chevaux, des armes, etc. La maison et la petite portion de terre qui y étoit jointe étoient naturellement données aux enfants mâles qui devoient y habiter. Mais , lorsqu'après la conquête les Francs eurent acquis de grandes terres, on trouva dur que les filles et leurs enfants ne pussent y avoir de part. Il s'introduisit un usage qui permettoit au pere de rappeler sa fille et les enfants de sa fille. On fit taire la loi; et il falloit bien que ces sortes de rappels fussent communs, puisqu'on en fit des formules (1).

Parmi toutes ces formules, j'en trouve une singuliere (2). Un aïeul rappelle ses petits-enfants pour succéder avec ses fils et avec ses filles. Que devenoit donc la loi salique ? Il falloit que dans ces temps - là même elle ne fût plus observée , ou que l'usage continuel de rappeler les filles eût fait regarder leur capacité de succéder comme le cas le plus ordinaire.

La loi salique n ayant point pour objet une certaine préférence d'un sexe sur, un autre, elle avoit encore moins celui d'une perpétuité de famille, de nom ou de transmission de terre : tout cela n'entroit point dans la tête des Ger

(1) Voyez Marculfe, liv. II, form. 10 et 12; l'appendice de Marculfe, form. 49; et les formules anciennes, appelées de Sirmond, form. 22.-(2) Form, 55, dans le recueil de Lindembrock

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