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son ne se trouve donc jamais chez elles avec la beauté. Quand la beauté demande l'empire, la raison le fait refuser; quand la raison pourroit l'obtenir, la beauté n'est plus. Les femmes doivent être dans la dépendance, car la raison ne peut leur procurer dans leur vieillesse un empire que la beauté ne leur avoil pas donné dans la jeunesse même. Il est donc très simple qu'un homme, lorsque la religion ne s'y oppose pas, quitte sa femme pour en prendre une autre, et que la polygamie s'introduise. Dans les pays tempérés , où les agréments des femmes se conservent mieux, où elles sont plus tard nubiles, et où elles ont des enfants dans un âge plus avancé, la vieillesse de leur mari suit en quelque façon la leur; et, comme elles y ont plus de raison et de connoissance quand elles se marient, ne fût-ce que parcequ'elles ont plus long-temps vécu, il a dû naturellement s'introduire une espece d'égalité dans les deux sexes, et par conséquent la loi d'une seule femme.

Dans les pays froids, l'usage presque nécessaire des boissons fortes établit l'intempérance parmi les hommes. Les femmes, qui ont à cet égard une retenue naturelle, parcequ'elles ont toujours à se défendre, ont donc encore l'avantage de la raison sur eux.

La nature, qui a distingué les hommes par la force et par la raison, n'a mis à leur pouvoir de terme que celui de cette force et de cette raison. Elle a donné aux femmes les agré

ESPR. DBS LOIS. 2. *9

ments, et a voulu que leur ascendant finit avec ces agréments; mais, dans les pays chauds,ils ne se trouvent que dans les commencements et jamais dans le cours de leur vie.

Ainsi la loi qui ne permet qu'une femme se rapporte plus au physique du climat de l'Europe qu'au physique du climat de l'Asie. C'est une des raisons qui ont fait que le mahométisme a trouvé tant de facilité à s'établir en Asie, et tant de difficulté à s'étendre en Europe; que le christianisme s'est maintenu en Europe, et a été détruit en Asie; et qu'enfin les mahométans font tant de progrès à la Chine, et les chrétiens si peu. Les raisons humaines sont toujours subordonnées à cette cause suprême, qui fait tout ce qu'elle veut et se sert de tout ce qu'elle veut.

Quelques raisons particulieres à Valentinien (i) lui firent permettre la polygamie dans l'empire. Cette loi violente pour nos climats lut ôtée (a) par Théodose, Arcadius, et Honorius.

CHAPITRE III.

Que la pluralité des femmes dépend beaucoup de leur entretien.

Q u o i Q u K dans les pays où la polygamie est

(i) Voyez Jornaudès, de regno et tempor.succes. et les historiens ecclésiastiques. — (a) Voyez la loi VII, au Code, de Judtvis et cœlicolis; et la Bot. XVni,chap. V.

une fois établie le grand nombre des femme* dépende beaucoup des richesses du mari, cependant on ne peut pas dire que ce soient les richesses qui fassent établir dans un état la polygamie: la pauvreté peut faire le même effet, comme je le dirai en parlant des sauvages.

La polygamie est moins un luxe que l'occasion d'un grand luxe chez des nations puissantes. Dans les climats chauds, on a moins de besoins (i); il en coûte moins pour entretenir une femme et des enfants. On y peut donc avoir un plus grand nombre de femmes.

CHAPITRE IV. De la polygamie ; ses diverses circonstances.

S uiv Ant les calculs que l'on a faits en divers endroits de l'Europe, il y naît plus de garçons que de filles (2): au contraire, les relations de l'Asie(3) et de l'Afrique (4) nous disent qu'il y naît beaucoup plus de filles que de garçons.

(i) A Ceylan, un homme vit pour dix sous par mois: on n'y mange que du riz et du poisson. Recueil des voyages qui ont servi à l'établissement de la compagnie desIntles, tomeII,part.II.—(2) M. Arbutnot trouve qu'en Angleterre le nombre des garçons excede celui des filles: on a eu tort d'en conclure que ce fût la même chose dans tous les climats. -—(3) Voyez Kempfer, qui nous rapporte un dénombrement de Méaco, où l'on trouve 182072 mâles, et 223573 femelles.—(4) Voyez le Voyage de Guinée, de M. Smith, part. II, sur le pays d'Anté.

La loi d'une seule femme en Europe, et celle qui en permet plusieurs en Asie et en Afrique, ont donc un certain rapport au climat.

Dans les climats froids de l'Asie il naît, comme en Europe, plus de garçons que de filles. C'est, disent les lamas (i), la raison de la loi qui, chez eux, permet à une femme d'avoir plusieurs maris (a).

Mais je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de pays où la disproportion soit assez grande pour qu'elle exige qu'on y introduise la loi de plusieurs femmes ou la loi de plusieurs maris. Cela veut dire seulement que la pluralité des femmes, ou même la pluralité des hommes, s'éloigne moins de la nature dans de certains pays que dans d'autres.

J'avoue que si ce que lesrelations nous disent étoit vrai, qu'à Bantam (3) il y a dix femmes pour un homme, ce seroit un cas bien particulier de la polygamie.

Dans tout ceci je ne justifie pas les usages, mais j'en rends les raisons.

(i) Du Halde, Mémoires de la Chine, tome IV, p. 46. — (2) Abuzéir-"l-hassen, un des deux mahoraétans arabes qui allerent auxlm'eset à la Chine an neuvieme siecle, prend cet usa e pour une prostitution. C'est que rien ne choquoit tant les idées mahoméranes. -— (3) Recueil des voyages qni ont servi à l'établissement de la compagnie des Indes, tome I.

CHAPITRE V.
Raison d'une loi du Malabar.

Sur la côte du Malabar, dans la caste des naïres (i), les hommes ne peuvent avoir qu'une femme, et une femme au contraire peut avoir plusieurs maris. Je crois qu'on peut découvrir l'origine de cette coutume. Les naïres son! la caste des nobles, qui sont les soldats de toutes ces nations. En Europe on empêche les soldats de se marier. Dansle Malabar, où le climat exige davantage, on s'est contente de leur rendre le mariage aussi peu embarrassant qu'il est possible: on a donné une femme à plusieurs hommes; ce qui diminue d'autant l'attachement pour une famille et les soins du ménage, et laisse à ces gens l'esprit militaire.

CHAPITRE VI.

De la polygamie en elle-même.

A- Regarder la polygamie en général, in-r dépendamment des circonstances qui peuvent la faire un peu tolérer, elle n'est point utile au genre humain ni à aucun des deux sexes,

(i) Voyages de François Pyrard, chap. XXVlI. Lettres édifiantes, troisieme et dixieme recueils sur le Malléami, dans la côte du Malabar. Cela est regardé comme un abus de la profession militaire: et, comme dit Pyrard , une femme de la caste des bramines n'épouseroit jamais plusieurs maris,

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