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A peine le soleil sur le trône des airs
De ses premiers rayons frappe ces lieux déserts,
Voilà que tout-à-coup à la foule étonnée
S'offre Jérusalem de tours environnée.
Voilà Jérusalem!.... Mille bruyantes voix,
Mille cris confondus éclatent à la fois,
Et de Jérusalem que le chrétien salue,
Le nom sacré s'élève et se perd dans la nue?.
Tels des navigateurs qui, bravant les dangers,
Visitent d'autres cieux et des bords étrangers :
Sous un pôle inconnu, sur des mers ignorées,
Jouets des vents, battus des vagues conjurées,
S'ils découvrent enfin, après de longs travaux,
Le port que sous la foudre ont cherché leurs vaisseaux,
Ils se montrent de loin le tranquille rivage
Qui doit les consoler des périls du voyage;
Et de leur souvenir déjà sont effacés
Les orages, les vents, et les ennuis passés.

* M. Baour-Lormian a senti en poëte le prix des répétitions que le Tasse a employées avec tant de bonheur, pour exprimer la surprise, l'admiration, l'empressement tumultueux, et l'enthousiasme ardent des chrétiens à l'aspect de la ville sainte :

Ecco apparir Gerusalem si vede,
Ecco additar Gerusalem si scorge,
Ecco da mille voci unitamente
Gerusalemme salutar si sente.

Ce passage est bien au-dessus du faible tableau de Virgile que nous avons rapporté plus hant.

Un profond repentir, une sainte tristesse
Dans l'âme des chrétiens succède à l'allégresse :
A peine lévent-ils des yeux mal assurés,
Des yeux pleins de respect vers les remparts sacrés,
Ou Dieu sur une croix expia nos parjures;
Où le sang rédempteur coula de ses blessures;
Où du sein du tombeau, vivant et glorieux,
Après trois jours de mort il monta dans les cieux".
Les sourds gémissements, les sanglots et les larmes,
Les soupirs étouffés de tout un peuple en armes,
De joie et de douleur ce mélange incertain
D'un bruit vague et confus frappent l'écho lointain.
Ainsi le vent 'frémit à travers le feuillage;
Ainsi l'onde se brise, et meurt sur le rivage?.

* Je ne sais pas si cette belle traduction, et particulièrement les quatre derniers vers, égalent la simplicité du Tasse qui finit sa strophe par des traits à la manière énergique et pittoresque du Dante.

Osano appena

d'innalzar la vista
Ver la Città, di Cristo albergo eletto;
Dove morì, dove sepolto fue,
Dove poi rivestì le membra sue.

2 Voici le texte :

Sommessi accenti, e tacite parole,
Rotti singulti, e flebili sospiri
Della gente, ch’in un s’allegra, e duole,

Fan che per l'aria un mormorio s'aggiri, ete. Un homme de lettres a remarqué avec raison que la seule harmonie de ces vers, dit à l'âme tout ce que pourrait lui dire la musique de Pergolese.

Tous ces grands chevaliers priant avec ferveur
Du ciel en ce moment implorent la faveur,
Et sur les pas du chef qu'une foi pure anime,
L'ail en pleurs, les pieds nus, s'avancent vers Solime.
Ils ont tous dépouillé leurs panaches flottants,
Et l'or qui parsemait leurs manteaux éclatants.
L'ambition, l'orgueil, les grandeurs passagères
A leurs cours pénitents deviennent étrangères :
Ils marchent, et chacun, à travers les sanglots,
S'excite au repentir, et s'accuse en ces mots :
« La voilà donc, ô Dieu, cette ville infidèle
Où ton sang fut versé pour la race mortelle!
Et quand je vois ces lieux, témoins de ton trépas,
A l'excès de mes maux je ne succombe pas!
Et l'affreux souvenir dont tout le poids m'accable,
N'a point encor brisé ce cæur impitoyable !
Ah! si j'ose en ce jour étouffer mes douleurs,
Quel sera désormais le sujet de mes pleurs?

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Nous retrouvons ici l'école d'Homère, cet art de mettre en scène toute une armée, de forcer les passions, les mæurs et les caractères à se révéler de la manière la plus dramatique ; nous n'avons plus rien à demander au peintre sur les Croisés; nous les connaissons par l'expression naïve et forte des sentiments qu'ils manifestent d'abord avec tant d'ardeur et une si touchante unanimité 1. On

* Habile à préparer les situations, le Tasse a soin de nous dire un peu auparavant, que les chrétiens ne peuvent goûter le repos, tant ils sont impatients de voir briller l'aurore qui doit s'étonnera peut-être du silence de Godefroi; mais récemment choisi

par

l'armée tout entière qui ratifie, sans le savoir, le choix du ciel, il la conduit au siége de Solime, après avoir enflammé tous les cæurs par une harangue pleine de l'esprit divin. Arrêté un moment dans sa marche par une ambassade du monarque égyptien, il vient de faire éclater sa foi, sa piété, sa constance et sa sagesse, devant tous les Croisés, qui bientôt indignés des menaces d'Argan, et sans attendre la réponse de leur général, se sont écriés tous ensemble : « La guerre! la guerre! » Ensuite, on l'a entendu confirmer le væu de ses braves compagnons;

il n'a donc besoin de parler, ni pour accroître leur estime et leur confiance, ni pour exciter leur zèle. Mais le Tasse observe ici d'autres convenances que nous ne devons pas méconnaître : Godefroi garde le silence parce qu'il est trop profondément ému pour parler; il pleure, il souffre, et il prie au-dedans ; d'ailleurs la raison, et surtout sa piété, suffiraient pour l'empêcher de troubler par des discours le recueillement et les regrets des soldats de la foi. Quel orateur pourrait égaler l'impression produite par la contrition et les soupirs, par l'hu

leur montrer le chemin de la sainte cité, terme de leurs nobles travaux. « A chaque instant ils regardent si quelque rayon ne perce pas l'obscurité de la nuit. » (Fin du 2chant.)

milité sincère, et la douleur long-temps muette de l’armée, en présence de la tombe du Christ? Le Tasse lui-même n'a pas pu triompher de la difficulté de faire succéder des paroles à l'éloquence d'une pareille scène 1. Pour laisser à la situation tout son effet magique sur notre imagination, il fallait que le bruit de la guerre et le cri d’alarme vinssent seuls interrompre les secrètes prières et le calme imposant de la religieuse armée.

M. de Chateaubriand a imité, dans son Itinéraire, la description du Tasse; mais, soit en

* On éprouve du moins quelque plaisir en voyant que le poëte n'ait pas mis dans la bouche de Godefroi, les froides antithèses qui offensent la majesté du sujet, dans cette strophe que je ne cite pas sans regret :

«C'est donc ici, ô seigneur! que tu as laissé la terre arrosée de mille ruisseaux de ton sang; et ce souvenir douloureux ne me fait pas du moins verser deux fontaines vives de pleurs amers! O cæur de glace, tu ne te fonds pas par les

yeux, et tu ne coules pas changé en larmes ! O coeur de rocher! quoi, tu ne te brises pas? tu n'es pas déchiré? Ah! tu mérites bien de pleurer éternellement, si tu ne pleures pas aujourd'hui. » Virgile ne manque jamais ainsi de naturel dans l'expression des sentiments, et l’antiquité n'a guère connu ce misérable abus d'esprit. M. Baour-Lormian a senti la nécessité de corriger le texte; il aurait dû pousser la liberté jusqu'à donner au Tasse le naturel et l'âme qui lui manquent dans cette circonstance.

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