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GÉORGIQUES.

VIRGILE ET LES GÉORGIQUES.

Sujet des Géorgiques. — Emprunts de Virgile. — Style des Géorgiques. — Virgile et Delille. —Plan de notre recueil.

SUJET DES GÉORGIQUES.

Virgile avait plus de trente ans quand il commença les Georgiques. Il entreprit ce poëme à la prière de Mécène, son protecteur, et il consacra sept années entières à exécuter et à parfaire son œuvre. Les Géorgiques n'ont guère plus de deux mille vers; mais ce n'est pas à la longueur d'un poëme que se mesure le génie de son auteur. La postérité s'inquiète médiocrement de savoir si peu de vers ont coûté beaucoup de jours: elle jouit de leur beauté, elle admire leurs perfections; et que lui importe le reste?

Le mot Géorgiques est un mot grec, qui signifie les travaux de la terre. Mais le poëme de Virgile n'est pas seulement un recueil de leçons sur la culture: il comprend à peu près ce que nous entendons par économie rurale. Virgile a suivi, en général, le plan du traité de Varron. Le premier livre des Géorgiques est consacré aux préceptes relatifs à la culture proprement dite. Il s'agit, dans le second livre, de l'arboriculture, et particulièrement de la culture de la vigne. Dans le troisième, il s'agit de l'élève des bestiaux, et, dans le quatrième, des soins qu'exigent les abeilles. Le poëte n'a pas voulu épuiser tout son sujet. Il a volontairement omis plus d'un point important qu'il eût pu y faire entrer, ou même qui semblait en faire partie intégrante. Ainsi, il n'a pas voulu parler des jardins; il a laissé à d'autres après lui à retracer les préceptes de la science où excellait son vieillard de Tarente.

EMPRUNTS DE VIRGILE.

Ce n'est point seulement à Varron que Virgile a fait des emprunts. Le vieux Caton est pour son contingent dans les Géorgiques, et, comme lui, Hésiode, Nicandre, Aratus, Xénophon, Aristote, que sais-je encore? Néanmoins, les Géorgiques sont plus qu'un résumé de la science antique sur le sujet traité par Virgile. Virgile ajoute, à ce qu'il a puisé dans les livres, les résultats de sa propre expérience: aussi a-t-il mérité de devenir lui-même une autorité chez les anciens. Pline et Columelle citent fréquemment Virgile à l'appui de leurs opinions.

Virgile semble se donner quelque part comme un imitateur d'Hésiode. Mais le poëme des Œuvres et Jours n'a presque rien de commun avec les Géorgiques. Ce n'est pas pour certains vers imités çà et là, c'est plutôt, comme le remarque un critique, à cause de la similitude du genre, qu'il a pu dire avec vérité: « Je chante, à travers les villes romaines, un chant ascreen. >>

STYLE DES GÉORGIQUES.

Le style des Géorgiques n'a aucun des défauts que nous avons essayé de relever dans celui des Églogues. Aussi bien le sujet était vraiment digne de Virgile et de son génie. Nous voyons ici le poëte dans sa maturité, et complétement maître de son art et de lui-même. Rien de lâche ni de décousu; nulle redondance, nul mot inutile: les transitions même sont invisibles, ou plutôt on ne les aperçoit qu'à la lumière des idées. Partout une plénitude de sens qui permet à la réflexion cette joie des trouvailles dont j'ai parlé. Ici, on peut creuser à son aise, et toujours avec la certitude du succès. Et cette concentration de la pensée ne nuit pas un instant à la rapidité, ni à la souplesse des mouvements: cette poésie si savante est encore la grâce et la facilité mêmes. Tout s'anime sous l'heureuse main de l'enchanteur;

tout, jusqu'à la fleur, jusqu'au brin d'herbe, et la vie qui circule dans l'univers semble avoir passé tout entière dans le poëme. La langue rend au gré de Virgile tout ce que ses termes, tout ce que ses sons peuvent donner d'images, d'énergie pittoresque, d'expressive harmonie. Variété infinie des tours, coupes hardies et pourtant naturelles, effets imprévus, tout ce qui peut charmer et surprendre, tout ce qui saisit l'âme et l'éveille, toutes les satisfactions de l'oreille, du goût et de l'esprit: il n'y a pas de trésors que Virgile ne nous prodigue, et avec une intarissable abondance. Cherchez, parmi ces deux mille vers, un vers, un seul vers où il n'y ait pas quelque chose à admirer; et ce vers, vous ne le rencontrerez pas. C'est donc la perfection absolue? non; c'est la perfection de ce qu'a voulu faire le poëte. L'absolu n'est pas de ce monde. Je vais plus loin : j'oserai dire que je regrette quelque chose, parmi tant de beautés, quand je me rappelle et l'aimable laisser aller d'Hésiode, et les éclairs de Lucrèce, et la majesté de Parménide. Mais à quoi bon rêver un autre Virgile? Les Géorgiques sont le chef-d'œuvre de la poésie didactique : n'est-ce point assez? A d'autres le sublime, ou des grâces encore plus naïves. Contentons-nous du beau continu et sans mélange; et adorons le génie de celui qui fut tout à la fois un si grand poëte et un si grand artiste.

VIRGILE ET DELILLE.

C'est quand on lit les vers de Delille en regard de ceux de Virgile, qu'on sent profondément la désespérante perfection des Géorgiques, et les impuissances radicales de notre idiome, surtout de notre système de poésie. L'œuvre du poëte français est bien remarquable on peut dire que Delille y a déployé toutes les ressources de son talent et de son esprit, et toutes celles, peu s'en faut, de notre versification et de notre langue. C'est la plus belle des traductions. Elle a les charmes d'une production originale. Si l'on oublie un instant qu'il y a eu un Virgile, on n'y voit guère que mer

veilles. Mais rapprochez la copie du modèle, et votre enchantement cessera bientôt. Notre alexandrin n'est qu'un petit vers, à côté du magnifique et majestueux hexamètre. On a beau, comme Delille, en varier les coupes et les tours, cette variété se réduit toujours à un petit nombre de figures distinctes. L'hexamètre n'a pas seulement la variété qui provient des mouvements divers de la phrase: il a celle de ses pieds; il a celle de sa longueur, qu'on porte à volonté de treize à quatorze, à quinze, à seize, à dix-sept syllabes. Un autre avantage de l'hexamètre, c'est qu'il existe par lui-même ; c'est qu'un vers seul est bien réellement un vers: nos alexandrins, comme tous nos vers français, ne sont des vers véritables que par le fait de la rime, c'est-à-dire qu'à condition d'être au moins deux. Aussi, que d'embarras, que d'obstacles, dès qu'on entreprend de lutter, avec un instrument imparfait et discord, contre le plus expressif et le plus complet des instruments! Delille lui-même en est la preuve. Tantôt c'est une épithète nécessaire qu'il ne peut rendre; tantôt c'en est une autre qu'il est forcé d'altérer. Ici l'image pâlit, là elle est remplacée par une image vulgaire. Ailleurs des vers entiers de l'original ont disparu; ailleurs la rime a amené des vers de remplissage: presque partout, presque toujours, excès ou défaut, sécheresse ou redondance. C'est, si l'on veut, Virgile; mais c'est l'abbé Delille bien plus encore. Les Géorgiques du poëte français sont aux Géorgiques du poëte latin ce qu'une statuette de plâtre est à la Vénus de Milo, ou à l'Apollon du Belvédère.

PLAN DE NOTRE RECUEIL.

C'est à regret que nous nous sommes vus forcés de cho:sir au milieu de tant de merveilles. Nous aurions voulu pouvoir mettre ici le poëme entier, et non pas seulement des parties, même nombreuses, du poëme. Du moins n'avonsnous pas fait comme ceux qui se bornent à ce qu'on nomme vulgairement les Épisodes, et qui entendent par épisodes

quatre ou cinq morceaux à peine, tels que la Mort de César, ou la Peste des animaux, ou le Vieillard de Tarente, etc. Nos extraits contiennent plus de la moitié des vers des Géorgiques. Nous y avons compris non-seulement tout ce qu'on peut appeler des épisodes, mais tous les passages qui forment un ensemble intéressant, quel qu'en soit d'ailleurs le sujet. Nous en avons même admis plusieurs d'un ordre purement didactique, afin de répondre consciencieusement au titre de notre ouvrage. Nous avons voulu que le lecteur, après avoir étudié ce qui va suivre, eût en main la clef véritable des Géorgiques, et qu'il ne se sentît nulle part en défaut, s'il essayait de pénétrer dans les détails techniques du poëme.

Nous n'avons pas besoin d'avertir que la méthode d'interprétation, pour les morceaux choisis des Géorgiques, est absolument la même que nous avons appliquée aux six Églogues choisies dans les Bucoliques.

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