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sième ont une originalité assez remarquable. Ce sont des scènes de la vie vulgaire, mais retracées avec un grand charme. La Cabaretière rappelle ces peintures de Pompéies, où se révèle à nous la vie antique, et qui sourient, pour ainsi dire, d'un rayon d'élégance et de beauté. Le Moretum a plus de charme encore. On s'intéresse au pauvre homme qui se lève avant le jour pour préparer ses frugales provisions; on s'intéresse même à cette humble esclave qui l'aide dans ses travaux : on suit d'un œil attentif les détails de l'opération d'où sort le moretum, ce mets pour nous si étrange, ce composé d'herbes, d'ail pilé, de fromage et de vin.

LES ÉGLOGUES.

Avec les Bucoliques, nous entrons déjà dans le vrai, dans le grand Virgile. Le titre du recueil est un mot grec qui indique de quoi ce recueil se compose. Les Bucoliques sont des poésies pastorales. Le titre d'Églogues, qu'on joint au premier, n'a par lui-même aucun rapport ni avec la poésie pastorale, ni même avec aucune sorte de poésie. C'est un autre mot grec qui signifie choix, c'est-à-dire à peu près la même chose que le mot catalectes. Il indique que les dix pièces du recueil ne sont pas toutes celles du même genre que l'auteur avait écrites; qu'elles ont été choisies dans un plus grand nombre; que le public a la fleur, et la fleur seule, de l'œuvre première. Ce n'est que par une association d'idées, du reste assez naturelle, que le mot églogue, comme le mot idylle, est devenu synonyme de poëme pastoral.

Les dix Églogues devraient être rangées un peu autrement qu'elles ne sont, si l'on s'astreignait strictement à l'ordre chronologique. La première selon la date n'est que la deuxième dans les éditions. Elle fut écrite en l'an 42 avant notre ère. Virgile avait alors vingt-huit ans. Mais la dixième est à la fois et la dernière du recueil, et la dernière selon la date. Elle est postérieure de quatre ans environ à la première.

COMPARAISON DE VIRGILE ET DE THÉOCRITE.

Virgile écrivait les Bucoliques sous l'impression de ses premières études littéraires, et dans un temps où il était plus familier peut-être avec les poëtes de la décadence grecque, qu'avec ceux de la belle antiquité. Les Alexandrins régnaient partout dans les écoles: Callimaque et Philétas étaient les dieux propices qu'invoquait la Muse romaine; et Apollonius de Rhodes balançait la renommée d'Homère. Mais Virgile sut faire un choix parmi ces modèles trop vantés, et Théocrite eut sa préférence. Il dit bien quelque part qu'il compose des vers à la façon du poëte de Chalcis, c'est-à-dire d'Euphorion; mais presque partout on sent l'influence du poëte de Syracuse. Il est douteux, malgré son témoignage, qu'Euphorion lui ait beaucoup prêté, tandis que Théocrite lui fournit sans cesse, non pas seulement des idées, des expressions, des tours de phrase, des vers entiers, mais des développements, des caractères, jusqu'à des sujets de poëmes. Aussi Virgile n'est-il tombé dans aucun des défauts qu'on est en droit de reprocher aux coryphées de la littérature alexandrine. Il en a pourtant, même d'assez graves, et que nous ne devons pas passer sous silence. Voici le pire, qui tenait, non pas à son talent, mais aux conditions fâcheuses qu'il lui fallait subir, pour rendre supportables à ses lecteurs des tableaux bucoliques. Il n'avait pas sous les yeux, comme Théocrite, des pâtres musiciens et chanteurs; il lui fallait créer une sorte de monde imaginaire : c'était donc, jusqu'à un certain point, un genre faux qu'il introduisait dans la poésie latine; ou, si l'on veut, il se condamnait à une poésie d'imitation, et il s'exposait à manquer d'inspiration et de vie. Transporter tout entier Théocrite en latin et se faire traducteur, un tel génie ne pouvait songer à se réduire à ce métier quasi servile; et le goût des contemporains se fût médiocrement accommodé de toutes les naïvetés, de toutes les crudités de la verve sicilienne. Il transforma donc Théocrite; il ne voulut être bucolique qu'en ap

parence; et ses bergers et ses chevriers furent autre chose que des Tityres et des Mélibées : en un mot, au lieu de pastorales, il donna aux Romains des allégories. Voilà comment il put se vanter d'avoir rendu les forêts dignes d'un consul; et voilà aussi comment il s'est condamné à n'être qu'un faux Théocrite. Ne cherchez donc pas, dans les Églogues, ce qui fait le principal charme des Idylles, cette vivacité, cette rudesse, cette poétique brutalité, cette vérité dramatique; ces caractères qu'un rien décèle, qui se mettent à chaque instant dans un saisissant relief, et où la nature elle-même ne méconnaîtrait pas ses rustiques enfants. Les bergers de Virgile parlent trop bien pour des bergers: on dirait presque qu'ils sortent de la ville, et qu'ils rêvent de Rome et de la cour d'Auguste. Ils y songent en effet; ou, si l'on veut, le poëte qui les fait parler y songe pour eux. Mais oubliez pour un instant leurs noms; percez les apparences; entrez dans le dessein de Virgile: cette poésie est vraie et vivante, pleine de passion et d'enthousiasme, et elle mérite à son tour l'admiration des hommes.

STYLE DES ÉGLOGUES.

Le style des Églogues est très-peu bucolique je viens d'expliquer pourquoi; et je n'ai pas entendu par là excuser Virgile. J'ajoute que ce style pèche quelquefois par le vague et par une certaine obscurité. Si ce n'était un blasphème, j'oserais presque assurer que Virgile ne s'est pas toujours rendu un compte parfaitement exact de ce qu'il voulait nous dire. J'aime mieux croire qu'il savait fort bien ce qu'il disait; mais rien ne m'empêchera de regretter qu'il ait trop compté sur l'intelligence et la pénétration du lecteur. Quand les idées en valent la peine, on éprouve une sorte de jouissance à les découvrir en fouillant sous les mots; mais ces semblants de pâtres pourraient bien n'avoir quelquefois que des semblants d'idées. Je ne m'étonne donc pas qu'ils n'en serrent que médiocrement l'expression, et que leurs phrases s'em

harrassent de parenthèses, ou traînent de temps en temps des queues un peu trop longues. L'épithète n'est pas toujours caractéristique; le mot ne fait pas toujours image; le poëte ne sait point encore faire valoir les termes l'un par l'autre, mettre un tableau entier dans un vers, et faire succéder sans cesse les tableaux aux tableaux. Il y viendra plus tard : en attendant, il a déjà toutes les élégances; il a l'abondance, la facilité, la fluidité, l'harmonie. Que dis-je? il fait pressentir çà et là tantôt les Géorgiques futures, tantôt la future Énéide. C'est surtout dans les églogues les moins bucoliques, qu'il s'est montré plus d'une fois grand poëte. Les Muses de Sicile semblent avoir exaucé une de ses prières : elles ne lui ont point su trop mauvais gré d'avoir laissé là pour un instant leurs Thyrsis et leurs Damotas.

BUCOLIQUES

INTERPRÉTATION

N. B. Les chiffres qui sont sur les mots latins marquent l'ordre de la construction des phrases, tel qu'il serait en français. Quand il y a plusieurs mots marqués du même chiffre, c'est que ces mots ne forment qu'une seule expression, et qu'ils doivent être réunis dans l'interprétation.

La traduction française correspond, phrase pour phrase, au texte latin. Les numéros qui sont en tête de chaque phrase française indiquent le vers du texte où commence la phrase latine correspondante.

Dans chaque phrase française, les mots, ou les groupes de mots, correspondent strictement, un par un, aux expressions du texte, et dans l'ordre même des chiffres qui sont sur les mots latins. Les mots en italique ont été ajoutés pour la clarté du sens.

Les notes placées au bas de la traduction contiennent la solution, vers par vers, des principales difficultés philologiques du texte latin.

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