Page images
PDF
EPUB

« riche pour l'éloquence) sont vives et pleines de mou« vement. La chaleur même qui l'anime lui fait trouver « des expressions et des figures qu'il n'auroit pu pré« parer dans son étude. L'action ajoute une nouvelle « vivacité à la parole; ce qu'on trouve dans la chaleur « de l'action est autrement sensible et naturel; il a un « air négligé et ne sent point l'art. Ajoutez qu'un ora« teur habile et expérimenté proportionne les choses à « l'impression qu'il voit qu'elles font sur l'auditeur; car « il voit fort bien ce qui entre et ce qui n'entre pas dans « l'esprit, ce qui attire l'attention, ce qui touche le coeur, « ce qui ne fait point ces effets. Il reprend les mêmes « choses d'une autre manière; il les revêt d'images et de « comparaisons plus sensibles ; ou bien il remonte aux << principes d’où dépendent les vérités qu'il veut pera suader; ou bien il tâche de guérir les passions qui em« pêchent ces vérités de faire impression. Voilà le véri« table art d'instruire et de persuader; sans ces moyens, « on ne fait que des déclamations vagues et infruc« tueuses. Voyez combien ļorateur qui ne parle que par « caur est loin de ce but. Représentez-vous un homme « qui n'oseroit dire que sa leçon; tout est nécessaire« ment compassé dans son style. On peut dire de lui ce « qu'on disoit d'Isocrate : Sa composition est meilleure d « être lue qu'à être prononcée. D'ailleurs, quoi qu'il fasse, << ses inflexions de voix sont uniformes et toujours un « peu forcées. Ce n'est point un homme qui parle, c'est « un orateur qui récite ou qui déclame; son action est

( contrainte ; ses yeux, trop arrêtés, marquent que sa a mémoire travaille, et il ne peut s'abandonner à un « mouvement extraordinaire, sans se mettre en danger « de perdre le fil de son discours. L'auditeur voyant l'art a si à découvert, bien loin d'être saisi et transporté hors « de lui-même, observe froidement tout l'artifice du dis

(( cours. »

1

Fénelon ramène à cette occasion ? un passage de saint Augustin, qui dit : « Que les prédicateurs doivent parler « d'une manière encore plus claire et plus sensible que

les « autres, parce que la coutume et la bienséance ne per( mettant

pas

de les interroger, ils doivent craindre de ne « se proportionner pas assez à leurs auditeurs ; c'est pour« quoi, ajoute saint Augustin, ceux qui apprennent leurs « sermons mot à mot, et qui ne peuvent répéter et éclaircir « une vérité jusqu'à ce qu'ils remarquent qu'on l'a comprise, « se privent d'un grand fruit. On doit voir par là, observe « Fénelon, que saint Augustin se contentoit de préparer « les choses dans son esprit, sans mettre dans sa mé« moire toutes les paroles de ses sermons. »

Mais ce passage de saint Augustin indique également que, du temps même de ce Père, un grand nombre de prédicateurs composoient et récitoient par cour leurs serinons.

Fénelon convenoit que, pour pouvoir exercer avec succès le ministère de la parole sans le secours de la

1. Dialogues sur l'Éloquence de la chaire.

mémoire et d'une composition préparée', « il falloit une « méditation sérieuse des premiers principes, une con« noissance étendue des moeurs, la lecture de l'anti« quité, de la force de raisonnement et d'action... Mais, « ajoutoit-il, quand même ces qualités ne se trouve« roient pas éminemment dans un homme, il ne laisse« roit pas de faire de bons discours, pourvu qu'il ait « de la solidité d'esprit, un fonds raisonnable de « science, et quelque facilité de parler. Dans cette mé«thode comme dans l'autre, il y auroit divers degrés ( d'orateurs. »

Il n'étoit pas moins opposé aux divisions et sous-divisions généralement adoptées dans les sermons. Il prétendoit ? « que ces divisions n'y introduisent qu’un ordre « apparent ; qu'elles desséchent et gênent le discours; « qu'elles le coupent en deux ou trois parties, qui inter« rompent l'action de l'orateur et l'effet qu'elle doit pro« duire; qu'elles forment ordinairement deux ou trois dis« cours différents, qui ne sont unis que par une liaison « arbitraire. » Il rapporte à ce sujet, « que les Pères de « l'Église ne s'étoient point astreints à cette méthode; « que saint Bernard, le dernier d'entre eux, marque sou« vent des divisions, mais qu'il ne les suit point, et qu'il « ne partage pas ses sermons; que les prédications ont « été encore longtemps après sans être divisées, et que

1. Dialogues sur l'Éloquence de la chaire. 2. Ibid.

.

و

« c'est une invention très-moderne qui nous vient de la « scolastique. »

Fénelon auroit désiré que les prédicateurs s'attachassent davantage à instruire les peuples de l'histoire de la religion'. « Dans la religion, disoit-il, tout est tradition, « tout est histoire, tout est antiquité. La plupart des pré(dicateurs n'instruisent pas assez, et ne prouvent que « foiblement, faute de remonter à ces sources... On « parle tous les jours au peuple, de l'Écriture, de « l'Église, des deux lois, du sacerdoce de Moïse, d'Aaron, « de Melchisédech, des prophéties des apôtres; et on ne « se met point en peine de lui apprendre ce que signi« fient toutes ces choses et ce qu'ont fait ces personnes · « là. On suivroit vingt ans bien des prédicateurs, sans « apprendre la religion comme on doit la savoir. » Il auroit voulu « qu’un prédicateur expliquât assidûment et « de suite au peuple, outre le détail de l'Évangile et des « mystères, l'origine et l'institution des sacrements, les « traditions, les disciplines, l'office et les cérémonies de « l'Église. Par là, on prémuniroit les fidèles contre les « objections des hérétiques; on les mettroit en état de « rendre raison de leur foi, et de toucher même ceux « d'entre les liérétiques qui ne sont point opiniâtres. « Toutes ces instructions affermiroient la foi, donne« roient une haute idée de la religion, et feroient que le « peuple profiteroit pour son édification de tout ce qu'il

1. Dialogues sur l'Éloquence de la chaire.

[ocr errors]

« voit dans l'Église ; au lieu qu'avec l'instruction super« ficielle qu'on lui donne, il ne comprend presque rien de « tout ce qu'il voit, et il n'a même qu'une idée très-con« fuse de ce qu'il entend dire au prédicateur... On leur « donne dans l'enfance un petit catéchisme sec et qu'ils « apprennent par caur sans en comprendre le sens ; « après quoi ils n'ont plus, pour instruction, que des « sermons vagues et détachés. »

Fénelon fait des observations également curieuses sur l'usage assez moderne de fonder tout un sermon sur un texte isolé'. « Cet usage vient de ce que les pasteurs ne « parloient jamais autrefois au peuple de leur propre « fonds : ils ne faisoient qu'expliquer les paroles du texte « de l'Écriture. Insensiblement on a pris la coutume de « ne plus suivre toutes les paroles de l'Évangile; on n'en « explique plus qu'un seul endroit, qu'on nomme le texte ( du sermon.

« Si on ne fait pas une explication exacte de toutes « les parties de l'Évangile, il faut au moins en choisir « les paroles, qui contiennent les vérités les plus im« portantes, et les plus proportionnées au besoin du « peuple; mais il arrive souvent qu'un prédicateur tire « d'un texte tous les sermons qu'il lui plaît; il détourne

1. C'étoit ce défaut d'instruction suffisante pour le plus grand nombre des fidèles qui avoit frappé de bonne heure Bossuet et Fénelon, et ce fut à leur sollicitation que l'abbé Fleury composa son Catéchisme historique, qui a si parfaitement rempli toutes leurs

>

viies.

« PreviousContinue »