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affaires les passions et les fantaisies de son sexe, elle corrompit les victoires et les succès les plus heureux. En Orient, on a de tout temps multiplié l'usage des femmes pour leur ôter l'ascendant prodigieux qu'elles ont sur nous dans ces climats : mais à Constantinople la loi d'une seule femme donna à ce sexe l'empire : ce qui mit quelquefois de la foiblesse dans le gouVeTnement. Le peuple de Constantinople étoit de tout temps divisé en deux factions, celle des bleus et celle des verts : elles tiroient leur origine de l'affection que l'on prend dans les théâtres pour de certains acteurs plutôt que pour d'autres. Dans les jeux du cirque, les chariots dont les cochers étoient habillés de vert disputoient le prix à ceux qui étoient habillés de bleu ; et chacun y prenoit intérêt jusqu'à la fureur. Ces deux factions, répandues dans toutes les villes de l'empire, étoient plus ou moins furieuses, à proportion de la grandeur des villes, c'est-à-dire de l'oisiveté d'une grande partie du peuple. Mais les divisions, toujours nécessaires dans un gouvernement républicain pour le maintenir, ne pouvoient être que fatales à celui des empereurs, parce qu'elles ne produisoient que le changement du souverain, et non le rétablissement des lois et la cessation des abus. • Justinien, qui favorisa les bleus, et refusa toute justice aux verts !, aigrit les deux factions, et par conséquent les fortifia. Elles allèrent jusqu'à anéantir l'autorité des magistrats. Les bleus ne craignoient point les lois, parce que l'empereur les protégeoit contre elles : les verts cessèrent de les respecter, parce qu'elles ne pouvoient plus les défendre *. Tous les liens d'amitié, de parenté, de devoir, de reconnois

, sance, furent ôtés; les familles s'entre-détruisirent; tout scélérat

qui voulut faire un crime fut de la faction des bleus; tout homme qui fut volé ou assassiné fut de celle des verts. Un gouvernement si peu sensé étoit encore plus cruel : l'empereur, non content de faire à ses sujets une injustice générale en les accablant d'impôts excessifs, les désoloit par toutes sortes de tyrannies dans leurs affaires particulières. Je ne serois point naturellement porté à croire tout ce que Procope nous dit là-dessus dans son histoire secrète, parce que les

1. Cette maladie étoit ancienne. Suétone dit que Caligula, attaché à la faction des verts, haïssoit le peuple parce qu'il applaudissoit à l'autre. (Liv. IV, chap. Lv.)

2. Pour prendre une idée de l'esprit de ces temps-là, il faut voir Théophanes, qui rapporte une longue conversation qu'il y eut au théâtre entre les verts et l'empereur.

MoNTEsQUIEU 7

éloges magnifiques qu'il a faits de ce prince dans ses autres ouvrages affoiblissent son témoignage dans celui-ci, où il nous le dépeint comme le plus stupide et le plus cruel des tyrans. Mais j'avoue que deux choses font que je suis pour l'histoire secrète : la première, c'est qu'elle est mieux liée avec l'étonnante foiblesse où se trouva cet empire à la fin de ce règne et dans les suivans. L'autre est un monument qui existe encore parmi nous : ce sont les lois de cet empereur, où l'on voit dans le cours de quelques années la jurisprudence varier davantage qu'elle n'a fait dans les trois cents dernières années de notre monarchie. Ces variations sont la plupart sur des choses de si petite importance " qu'on ne voit aucune raison qui eût dû porter un législateur à les faire, à moins qu'on n'explique ceci par l'histoire secrète, et qu'on ne dise que ce prince vendoit également ses jugemens et ses lois. Mais ce qui fit le plus de tort à l'état politique du gouvernement fut le projet qu'il conçut de réduire tous les hommes à une même opinion sur les matières de religion, dans des circonstances qui rendoient son zèle entièrement indiscret. Comme les anciens Romains fortifièrent leur empire en y laissant toute sorte de culte, dans la suite on le réduisit à rien, en coupant l'une après l'autre les sectes qui ne dominoient pas. Ces sectes étoient des nations entières. Les unes, après qu'elles , avoient été conquises par les Romains, avoient conservé leur ancienne religion : comme les samaritains et les juifs. Les autres s'étoient répandues dans un pays : comme les sectateurs de Montan dans la Phrygie; les manichéens, les sabatiens, les ariens, dans d'autres provinces; outre qu'une grande partie des gens de la campagne étoient encore idolâtres et entêtés d'une religion grossière comme eux-mêmes. Justinien, qui détruisit ces sectes par l'épée ou par ses lois, et qui, les obligeant à se révolter, s'obligea à les exterminer, rendit incultes plusieurs provinces. Il crut avoir augmenté le nombre des fidèles : il n'avoit fait que diminuer celui des hommes. Procope nous apprend que par la destruction des samaritains la Palestine devint déserte, et ce qui rend ce fait singulier, c'est qu'on affoiblit l'empire, par zèle pour la religion, du côté par où, quelques règnes après, les Arabes pénétrèrent pour la détruire. Ce qu'il y avoit de désespérant, c'est que, pendant que l'empereur portoit si loin l'intolérance, il ne convenoit pas lui-même avec l'impératrice sur les points les plus essentiels : il suivoit le concile de Chalcédoine; et l'impératrice favorisoit ceux qui y étoient oppo

4. Voy. les Novelles de Justinien.

ses, soit qu'ils fussent de bonne foi, dit Évagre, soit qu'ils le fissent à dessein !. Lorsqu'on lit Procope sur les édifices de Justinien, et qu'on voit les places et les forts que ce prince fit élever partout, il vient toujours dans l'esprit une idée, mais bien fausse, d'un État florissant. D'abord les Romains n'avoient point de places : ils mettoient toute leur confiance dans leurs armées, qu'ils plaçoient le long des fleuves, où ils élevoient des tours de distance en distance pour loger les soldats. Mais lorsqu'on n'eut plus que de mauvaises armées, que souvent même on n'en eut point du tout, la frontière ne défendant plus l'intérieur, il fallut le fortifier; et alors on eut plus de places et moins de forces, plus de retraites et moins de sûreté *. La campagne n'étant plus habitable qu'autour des places fortes, on en bâtit de toutes parts. Il en étoit comme de la France du temps des Normands o, qui n'a jamais été si foible que lorsque tous ses villages étoient entourés de murs. Ainsi toutes ces listes de noms des forts que Justinien fit bâtir, dont Procope couvre des pages entières, ne sont que des monumens de la foiblesse de l'empire.

CHAP. XXI. Désordres de l'empire d'Orient.

Dans ce temps-là, les Perses étoient dans une situation plus heureuse que les Romains : ils craignoient peu les peuples du nord *, parce qu'une partie du mont Taurus, entre la mer Caspienne et le Pont-Euxin, les en séparoit, et qu'ils gardoient un passage fort étroit, fermé par une porte *, qui étoit le seul endroit par où la cavalerie pouvoit passer : partout ailleurs ces barbares étoient obligés de descendre par des précipices, et de quitter leurs chevaux, qui faisoient toute leur force : mais ils étoient encore arrêtés par l'Araxe, rivière profonde, qui coule de l'ouest à l'est, et dont on défendoit aisément les passages ".

1. Liv. IV, chap. x. 2. Auguste avoit établi neuf frontières ou marches : sous les empereurs suivans le nombre en augmenta. Les barbares se montroient là où ils n'avoient point encore paru. Et Dion, liv. LV, rapporte que de son temps, sous l'empire d'Alexandre, il y en avoit treize. On voit par la no' tice de l'empire , écrite depuis Arcadius et Honorius, que dans le seul empire d'Orient , il y en avoit quinze. Le nombre en augmenta toujours. La Pamphylie, la Lycaonie, la Pisidie, devinrent des marches ; et tout l'empire fut couvert de fortifications. Aurélien avoit été obligé de fortifier Rome . 2. Et des Anglois. — 4. Les Huns — 5. Les portes Caspiennes. 6, Procope, Guerre des Perses, liv. I.

De plus, les Perses étoient tranquilles du côté de l'orient; au midi, ils étoient bornés par la mer. Il leur étoit facile d'entretenir la division parmi les princes arabes, qui ne songeoient qu'à se piller les uns les autres. Ils n'avoient donc proprement d'ennemis que les Romains. « Nous savons, disoit un ambassadeur de Hormisdas !, que les Romains sont occupés à plusieurs guerres, et ont à combattre contre presque toutes les nations; ils savent au contraire que nous n'avons de guerre que contre eux. » Autant que les Romains avoient négligé l'art militaire, autant les Perses l'avoient-ils cultivé. « Les Perses, disoit Bélisaire à ses soldats, ne vous surpassent point en courage ; ils n'ont sur vous que l'avantage de la discipline. » Ils prirent dans les négociations la même supériorité que dans la guerre. Sous prétexte qu'ils tenoient une garnison aux portes Caspiennes, ils demandoient un tribut aux Romains, comme si chaque peuple n'avoit pas ses frontières à garder; ils se faisoient payer *pour la paix , pour les trêves, pour les suspensions d'armes, pour le temps qu'on employoit à négocier, pour celui qu'on avoit passé à faire la guerre. Les Avares ayant traversé le Danube, les Romains, qui la plupart du temps n'avoient point de troupes à leur opposer, occupés contre les Perses lorsqu'il auroit fallu combattre les Avares, et contre les Avares quand il auroit fallu arrêter les Perses, furent encore forcés de se soumettre à un tribut; et la majesté de l'empire fut flétrie chez toutes les nations. Justin, Tibère et Maurice; travaillèrent avec soin à défendre l'empire. Ce dernier avoit des vertus; mais elles étoient ternies par une avarice presque inconcevable dans un grand prince. Le roi des Avares offrit à Maurice de lui rendre les prisonniers qu'il avoit faits, moyennant une demi-pièce d'argent par tête : sur son refus, il les fit égorger. L'armée romaine, indignée, se révolta; et les verts s'étant soulevés en même temps, un centenier, nommé Phocas, fut élevé à l'empire, et fit tuer Maurice et ses enfans. L'histoire de l'empire grec, c'est ainsi que nous nommerons dorénavant l'empire romain, n'est plus qu'un tissu de révoltes, de séditions et de perfidies. Les sujets n'avoient pas seulement l'idée de la fidélité que l'on doit aux princes; et la succession des empereurs fut si interrompue que le titre de porphyrogénète, c'est-à-dire né dans l'appartement où accouchoient les impératrices, fut un titre distinctif que peu de princes des diverses familles impériales purent porter. . Toutes les voies furent bonnes pour parvenir à l'empire : on y

4. Ambassades de Menandre,

alla par les soldats, par le clergé, par le sénat, par les paysans, par le peuple de Constantinople, par celui des autres villes. La religion chrétienne étant devenue dominante dans l'empire, il s'éleva successivement plusieurs hérésies qu'il fallut condamner. Arius ayant nié la divinité du Verbe; les macédoniens, celle du Saint-Esprit; Nestorius, l'unité de la personne de Jésus-Christ ; Eutychès, ses deux natures; les monothélites, ses deux volontés, il fallut assembler des conciles contre eux; mais les décisions n'en ayant pas été d'abord universellement reçues, plusieurs empereurs séduits revinrent aux erreurs condamnées. Et, comme il n'y a jamais eu de nation qui ait porté une haine si violente aux hérétiques que les Grecs, qui se croyoient souillés lorsqu'ils parloient à un hérétique, ou habitoient avec lui, il arriva que plusieurs empereurs perdirent l'affection de leurs sujets; et les peuples s'accoutumèrent à penser que des princes si souvent rebelles à Dieu n'avoient pu être choisis par la Providence pour les gouverner. Une certaine opinion, prise de cette idée qu'il ne falloit pas répandre le sang des chrétiens, laquelle s'établit de plus en plus lorsque les mahométans eurent paru, fit que les crimes qui n'intéressoient pas directement la religion furent foiblement punis : on se contenta de crever les yeux, ou de couper le nez ou les cheveux, ou de mutiler de quelque manière ceux qui avoient excité quelque révolte, ou attenté à la personne du prince !; des actions pareilles purent se commettre sans danger, et même sans courage. Un certain respect pour les ornemens impériaux fit que l'on jeta d'abord les yeux sur ceux qui osèrent s'en revêtir. C'étoit un crime de porter ou d'avoir chez soi des étoffes de pourpre; mais dès qu'un homme s'en vêtissoit *, il étoit d'abord suivi, parce que le respect étoit plus attaché à l'habit qu'à la personne. · L'ambition étoit encore irritée par l'étrange manie de ces tempslà, n'y ayant guère d'homme considérable qui n'eût par devers lui quelque prédiction qui lui promettoit l'empire. Comme les maladies de l'esprit ne se guérissent guère *, l'astrologie judiciaire et l'art de prédire par les objets vus dans l'eau d'un bassin avoient succédé, chez les chrétiens, aux divinations par les entrailles des victimes ou le vol des oiseaux, abolies avec le paganisme. Des promesses vaines furent le motif de la plupart des entreprises téméraires des particuliers, comme elles devinrent la sagesse du conseil des princes. Les malheurs de l'empire croissant tous les jours, on fut natu

1. Zénon contribua beaucoup à établir ce relâchement. Voy. Malchus, Histoire byzantine, dans l'Extrait des ambassades.

2. On diroit aujourd'hui revétoit. (ÉD.)

3. Voy. Nicétas, Vie d'Andronic Comnene.

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