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* Lorsque le gouvernement a une forme depuis longtemps établie, et que les choses se sont mises dans une certaine situation, il est presque toujours de la prudence de les y laisser, parce que les raisons, souvent compliquées et inconnues, qui font qu'un pareil état a subsisté, font qu'il se maintiendra encore ; mais, quand on change le système total, on ne peut remédier qu'aux inconvéniens qui se présentent dans la théorie, et on en laisse d'autres que la pratique seule peut faire découvrir. Ainsi, quoique l'empire ne fût déjà que trop grand, la division qu'on en fit le ruina, parce que toutes les parties de ce grand corps, depuis longtemps ensemble, s'étoient pour ainsi dire ajustées pour y rester et dépendre les unes des autres. Constantin !, après avoir affoibli la capitale, frappa un autre coup sur les frontières; il ôta les légions qui étoient sur le bord des grands fleuves, et les dispersa dans les provinces; ce qui produisit deux maux : l'un, que la barrière qui contenoit tant de nations fut ôtée ; et l'autre, que les soldats* vécurent et s'amollirent dans le cirque et dans les théâtres*. Lorsque Constantius envoya Julien dans les Gaules, il trouva que cinquante villes le long du Rhin * avoient été prises par les barbares; que les provinces avoient été saccagées : qu'il n'y avoit plus que l'ombre d'une armée romaine, que le seul nom des ennemis faisoit fuir. - . | , Ce prince, par sa sagesse, sa constance, son économie, sa conduite, sa-valeur, et une suite continuelle d'actions h roïques, re# et la terreur dé son nom les contint tant qu'il "§ro de nos, les aises oui iujue le air . rentes religions, les sectes particulières de ces religions, ont fait que le caractère des empereurs est venu à nous extrêmement défiguré. Je n'en donnerai que deux exemples. Cet Alexandre, si lâche · : · :: r - , , , , , , · · · · · 1.Dans ce qu'on dit de Constantin on ne choque point les auteurs ecclésiastiques, qui déclarent qu'ils n'entendent parler que des actions de ce prince qui ont du rapport à la piété, et non de celles qui en ont au gouvernemen de l'Etat. (Eusèbe, Vie de Constantin, liv. I, chap. Ix ; Socrate, liv. I, chap. 1.) . . - - - : ' • • * . 2. Zosime, liv. VIII. - (. - - 3. Depuis l'établissement du christianisme, les combats des gladiateurs devinrent rares. Constantin défendit d'en donner : ils furent entièrement abolis sous-Honorius, comme il paroît par Théodoret et Othon de Frisingue. Les Romains ne retinrent de leurs anciens spectacles que ce qui pouvoit affoiblir le courage, et servoit d'attrait à la volupté. - 4. Ammien Marcellin, liv. XVH, XVII, XVIIL - 5. Ibid. · · }, 6. Voy. le magnifique éloge qu'Ammien Marcellin fait de ce prince, liv. XXV; voy. aussi les fragmens de l'Histoire de Jean d'Antioche.

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dans Hérodien, paroît plein de courage dans Lampridius; ce Gratien, tant loué par les orthodoxes, Philostorgue le compare à Néron. Valentinien sentit plus que personne la nécessité de l'ancien plan ; il employa toute sa vie à fortifier les bords du Rhin, à y faire des levées, y bâtir des châteaux, y placer des troupes, leur donner le moyen d'y subsister. Mais il arriva dans le monde un événement qui détermina Valens, son frère, à ouvrir le Danube, et eut d'effroyables suites. Dans le pays qui est entre les Palus-Méotides, les montagnes du Caucase et la mer Caspienne, il y avoit plusieurs peuples qui étoient la plupart de la nation des Huns ou de celle des Alains ; leurs terres étoient extrêmement fertiles; ils aimoient la guerre et le brigandage ; ils étoient presque toujours à cheval, ou sur leurs chariots, et erroient dans le pays où ils étoient enfermés; ils faisoient bien quelques ravages sur les frontières de Perse et d'Arménie : mais on gardoit aisément les portes Caspiennes, et ils pouvoient difficilement pénétrer dans la Perse par ailleurs. Comme ils n'imaginoient point qu'il fût possible de traverser les Palus-Méo- . tides !, ils ne connoissoient pas les Romains; et, pendant que d'autres barbares ravageoient l'empire, ils restoient dans les limites . que leur ignorance leur avoit données. -- Quelques-unso ont dit que le limon que le Tanaïs avoit apporté avoit formé une espèce de croûte sur le Bosphore Cimmérien, sur laquelle ils avoient passé; d'autres o, que deux jeunes Scythes, poursuivant une biche qui traversa ce bras de mer, le traversèrent caussi. Ils furent étonnés de voir un nouveau monde ; et, retour

· nant dans l'ancien, ils apprirent à leurs compatriotes les nouvelles terres, et, si j'ose me servir de ce terme, les Indes qu'ils avoient découvertes *. - o , , , : -- -- 1 ' , -, o D'abord des corps innombrables de Huns passèrent; et, rencon· trant les Goths les premiers, ils les chassèrent devant eux. Il sem· bloit que ces nations se précipitassent les unes sur les autres, et que l'Asie, pour peser sur l'Europe, eût acquis un nouveau poids. · Les Goths effrayés se présentèrent sur les bords du Danube, et, les mains jointes, demandèrent une retraite. Les flatteurs de Va· lens saisirent cette occasion, et la lui représentèrent comme une conquête heureuse d'un nouveau peuple qui venoit défendre l'empire et l'enrichir *. • · Valens ordonna qu'ils passeroient sans armes; mais, pour de

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l'argent, ses officiers leur en laissèrent tant qu'ils voulurent ". Il 1eur fit distribuer des terres; mais, à la différence des Huns, les Goths n'en cultivoient point * : on les priva même du blé qu'on leur avoit promis : ils mouroient de faim, et ils étoient au milieu d'un pays riche : ils étoient armés, et on leur faisoit des injustices. Ils ravagèrent tout depuis le Danube jusqu'au Bosphore, exterminèrent Valens et son armée, et ne repassèrent le Danube que pour abandonner l'affreuse solitude qu'ils avoient faite *.

CHAP. XVIII. — Nouvelles maximes prises par les Romains.

Quelquefois la lâcheté des empereurs, souvent la foiblesse de l'empire, firent que l'on chercha à apaiser par de l'argent les peuples qui menaçoient d'envahir *. Mais la paix me peut pas s'acheter, parce que celui qui l'a vendue n'en est que plus en état de la faire acheter encore.

Il vaut mieux courir le risque de faire une guerre malheureuse que de donner de l'argent pour avoir la paix; car on respecte toujours un prince lorsqu'on sait qu'on ne le vaincra qu'après une longue résistance.

D'ailleurs ces sortes de gratifications se changeoient en tributs, et, libres au commencement, devenoient nécessaires : elles furent regardées comme des droits acquis : et lorsqu'un empereur les refusa à quelques peuples, ou voulut donner moins, ils devinrent de mortels ennemis. Entre mille exemples, l'armée que Julien

1. De ceux qui avoient reçu ces ordres, celui-ci conçut un amour infâme ; celui-là fut épris de la beauté d'une femme barbare; les autres furent corrompus par des présens, des habits de lin, et des couvertures bordées de franges : on n'eut d'autre soin que de remplir sa maison d'esclaves, et ses fermes de bétail. (Histoire de Dexipe.) é § Voy. l'Histoire gothique de Priscus, où cette différence est bien tablie. On demandera peut-être comment des nations qui ne cultivoient point les terres pouvoient devenir si puissantes, tandis que celles de l'Amérique sont si petites. C'est que les peuples pasteurs ont une subsistance bien plus assurée que les peuples chasseurs. Il paroît, par Ammien Marcellin, que les Huns dans leur première demeure ne labouroient point les champs ; ils ne vivoient que de leurs troupeaux dans un pays abondant en pâturages, et arrosé par quantité de fleuves, comme font encore aujourd'hui les petits Tartares, qui habitent une partie du même pays. Il y a apparence que ces peuples, depuis leur départ, ayant habité des lieux moins propres à la nourriture des troupeaux, commencèrent à cultiver les terres. 3. Voy. Zosime, liv. IV ; voy. aussi Dexipe, dans l'Extrait des ambassades de Constantin Porphyrogénète. 4. On donna d'abord tout aux soldats ; ensuite on donna tout aux enneIIllS .

mena contre les Perses fut poursuivie dans sa retraite par des Arabes à qui il avoit refusé le tribut accoutumé !, et d'abord après, sous l'empire de Valentinien, les Allemands, à qui on avoit offert des présens moins considérables qu'à l'ordinaire, s'en indignèrent, et ces peuples du nord, déjà gouvernés par le point d'honneur, se vengèrent de cette insulte prétendue par une cruelle guerre. Toutes ces nations *, qui entouroient l'empire en Europe et en Asie, absorbèrent peu à peu les richesses des Romains : et, comme ils s'étoient agrandis parce que l'or et l'argent de tous les rois étoit porté chez eux o, ils s'affoiblirent parce que leur or et leur argent fut porté chez les autres. Les fautes que font les hommes d'État ne sont pas toujours libres ; souvent ce sont des suites nécessaires de la situation où l'on est : et les inconvéniens ont fait naître les inconvéniens. La milice, comme on a déjà vu, étoit devenue très à charge à l'État ; les soldats avoient trois sortes d'avantages : la paye ordinaire, la récompense après le service, et les libéralités d'accident, qui devenoient très-souvent des droits pour des gens qui avoient le peuple et le prince entre leurs mains. L'impuissance où l'on se trouva de payer ces charges fit que l'on prit une milice moins chère. On fit des traités avec des nations barbares qui n'avoient ni le luxe des soldats romains, ni le même esprit, ni les mêmes prétentions. Il y avoit une autre commodité à cela : comme les barbares tomboient tout à coup sur un pays, n'y ayant point chez eux de préparatifs après la résolution de partir, il étoit difficile de faire des levées à temps dans les provinces. On prenoit donc un autre corps de barbares, toujours prêt à recevoir de l'argent, à piller et à se battre. On étoit servi pour le moment; mais dans la suite on avoit autant de peine à réduire les auxiliaires que les ennemis. Les premiers Romains * ne mettoient point dans leurs armées un plus grand nombre de troupes auxiliaires que de romaines; et, quoique leurs alliés fussent proprement des sujets, ils ne vouloient point avoir pour sujets des peuples plus belliqueux qu'eux-mêmes. Mais dans les derniers temps, non-seulement ils n'observèrent

1. Ammien Marcellin, liv. XXV. — 2. Id., liv. XXVI.

3. « Vous voulez des richesses, disoit un empereur à son armée qui murmuroit : voilà le pays des Perses, allons-en chercher. Croyez-moi, de tant de trésors que possédoit la république romaine, il ne reste plus rien ; et le mal vient de ceux qui ont appris aux princes à acheter la paix des barbares. Nos finances sont épuisées, nos villes détruites, nos provinces ruinées. Un empereur qui ne connoît d'autres biens que ceux de l'âme n'a pas honte d'avouer une pauvreté honnête. » (Id., liv. XXIV.)

4. C'est une observation de Végèce ; et il paroît par Tite Live que, si le nombre des auxiliaires excéda quelquefois, ce fut de bien peu.

pas cette proportion des troupes auxiliaires, mais même ils remplirent de soldats barbares les corps de troupes nationales. Ainsi, ils établissoient des usages tout contraires à ceux qui les avoient rendus maîtres de tout : et comme autrefois leur politique constante fut de se réserver l'art militaire, et d'en priver tous leurs voisins, ils le détruisoient pour lors chez eux, et l'établissoient chez les autres. Voici, en un mot, l'histoire des Romains : ils vainquirent tous les peuples par leurs maximes; mais, lorsqu'ils y furent parvenus, leur république ne put subsister ; il fallut changer de gouvernement, et des maximes contraires aux premières, employées dans ce gouvernement nouveau, firent tomber leur grandeur. Ce n'est pas la fortune qui domine le monde : on peut le demander aux Romains, qui eurent une suite continuelle de prospérités quand ils se gouvernèrent sur un certain plan, et une suite non interrompue de revers lorsqu'ils se conduisirent sur un autre. Il y a des causes générales, soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque monarchie, l'élèvent, la maintiennent, ou la précipitent; tous les accidens sont soumis à ces causes; et si le hasard d'une bataille, c'est-à-dire une cause particulière a ruiné un État, il y avoit une cause générale qui faisoit que cet État devoit périr par une seule bataille. En un mot, l'allure principale entraîne avec elle tous les accidens particuliers. Nous voyons que depuis près de deux siècles les troupes de terre de Danemark ont presque toujours été battues par celles de Suède. Il faut qu'indépendamment du courage des deux nations et du sort des armes, il y ait dans le gouvernement danois, militaire ou civil, un vice intérieur qui ait produit cet effet ; et je ne le crois point difficile à découvrir. Enfin, les Romains perdirent leur discipline militaire ; ils abandonnèrent jusqu'à leurs propres armes. Végèce dit que les soldats les trouvant trop pesantes, ils obtinrent de l'empereur Gratien de quitter leur cuirasse et ensuite leur casque : de façon qu'exposés aux coups sans défense, ils ne songèrent plus qu'à fuir". Il ajoute qu'ils avoient perdu la coutume de fortifier leur camp, et que, par cette négligence, leurs armées furent enlevées par la cavalerie des barbares. La cavalerie fut peu nombreuse chez les premiers Romains : elle ne faisoit que la onzième partie de la légion, et très-souvent moins; et ce qu'il y a d'extraordinaire, ils en avoient beaucoup moins que nous, qui avons tant de siéges à faire, où la cavalerie est peu utile. Quand les Romains furent dans la décadence, ils n'eurent presque plus que de la cavalerie. Il me semble que, plus une

1 , De re militari, lib i, cap. xx.

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