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de la contradiction ou du silence d'un citoyen austère, enivrés des applaudissemens de la populace, ils parvenoient à s'imaginer que leur gouvernement faisoit la félicité publique, et qu'il n'y avoit que des gens malintentionnés qui pussent le censurer. Caligula étoit un vrai sophiste dans sa cruauté : comme il descendoit également d'Antoine et d'Auguste, il disoit qu'il puniroit les consuls, s'ils célébroient le jour de réjouissance établi en mémoire de la victoire d'Actium, et qu'il les puniroit, s'ils ne le célébroient pas; et Drusille, à qui il accorda des honneurs divins, étant morte, c'étoit un crime de la pleurer, parce qu'elle étoit déesse, et de ne la pas pleurer, parce qu'elle étoit sa sœur. C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des choses humaines. Qu'on voie dans l'histoire de Rome tant de guerres entreprises, tant de sang répandu, tant de peuples détruits, tant de grandes actions, tant de triomphes, tant de politique, tant de sagesse, de prudence, de constance, de courage : ce projet d'envahir tout, si bien formé, si bien soutenu, si bien fini, à quoi aboutit-il qu'à assouvir le bonheur de cinq ou six monstres? Quoi! ce sénat n'avoit fait évanouir tant de rois que pour tomber lui-même dans le plus bas esclavage de quelques-uns de ses plus indignes citoyens, et s'exterminer par ses propres arrêts ! on n'élève donc sa puissance que pour la voir mieux renversée ! les hommes ne travaillent à augmenter leur pouvoir que pour le voir tomber contre euxmêmes dans de plus heureuses mains ! Caligula ayant été tué, le sénat s'assembla pour établir une forme de gouvernement. Dans le temps qu'il délibéroit, quelques soldats entrèrent dans le palais pour piller ; ils trouvèrent, dans un lieu obscur, un homme tremblant de peur; c'étoit Claude : ils le saluèrent empereur. Claude acheva de perdre les anciens ordres, en donnant à ses officiers le droit de rendre la justice ". Les guerres de Marius et de Sylla ne se faisoient principalement que pour savoir qui auroit ce droit, des sénateurs ou des chevaliers*; une fantaisie d'un imbécile l'ôta aux uns et aux autres : étrange succès d'une dispute qui avoit mis en combustion tout l'univers !

mépris de ce qui étoit beau, de ce qui étoit honnête, de ce qui étoit bon, est toujours marquée chez les historiens avec le caractère de la tyrannie. 4. Auguste avoit établi les procurateurs, mais ils n'avoient point de juridiction; et quand on ne leur obéissoit pas, il falloit qu'ils recourussent à l'autorité du gouverneur de la province ou du préteur. Mais, sous . Claude, ils eurent la juridiction ordinaire, comme lieutenans de la province ; ils jugèrent encore des affaires fiscales : ce qui mit les fortunes de tout le monde entre leurs mains. 2. Voy. Tacite, Annales, liv. XII, chap. Ix.

Il n'y a point d'autorité plus absolue que celle du prince qui succède à la république; car il se trouve avoir toute la puissance du peuple, qui n'avoit pu se limiter lui-même. Aussi voyons-nous aujourd'hui les rois de Danemark exercer le pouvoir le plus arbitraire qu'il y ait en Europe. Le peuple ne fut pas moins avili que le sénat et les chevaliers. Nous avons vu que, jusqu'au temps des empereurs, il avoit été si belliqueux, que les armées qu'on levoit dans la ville se disciplinoient sur-le-champ, et alloient droit à l'ennemi. Dans les guerres civiles de Vitellius et de Vespasien, Rome, en proie à tous les ambitieux, et pleine de bourgeois timides, trembloit devant la première bande de soldats qui pouvoit s'en approcher. La condition des empereurs n'étoit pas meilleure : comme ce m'étoit pas une seule armée qui eût le droit ou la hardiesse d'en élire un, c'étoit assez que quelqu'un fût élu par une armée pour devenir désagréable aux autres, qui lui nommoient d'abord un compétiteur. Ainsi, comme la grandeur de la république fut fatale au gouvernement républicain, la grandeur de l'empire le fut à la vie des empereurs. S'ils n'avoient eu qu'un pays médiocre à défendre, ils n'auroient eu qu'une principale armée, qui, les ayant une fois élus, auroit respecté l'ouvrage de ses mains. Les soldats avoient été attachés à la famille de César, qui étoit garante de tous les avantages que leur avoit procurés la révolution. Le temps vint que les grandes familles de Rome furent toutes exterminées par celle de César, et que celle de César, dans la personne de Néron, périt elle-même. La puissance civile, qu'on avoit sans cesse abattue, se trouva hors d'état de contre-balancer la militaire : chaque armée voulut faire un empereur. Comparons ici les temps. Lorsque Tibère commença à régner, quel parti ne tira-t-il pas du sénat " ? Il apprit que les armées d'Illyrie et de Germanie s'étoient soulevées; il leur accorda quelques demandes, et il soutint que c'étoit au sénat à juger des autres*: il leur envoya des députés de ce corps. Ceux qui ont cessé de craindre le pouvoir peuvent encore respecter l'autorité. Quand on eut représenté aux soldats comment, dans une armée romaine, les enfans de l'empereur et les envoyés du sénat romain couroient risque de la vie*, ils purent se repentir, et aller jusqu'à se punir eux-mêmes*; mais, quand le sénat fut entièrement abattu, son

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exemple ne toucha personne. En vain Othon harangue-t-il ses soldats pour leur parler de la dignité du sénat !; en vain Vitellius envoiet-il les principaux sénateurs pour faire sa paix avec Vespasien* : on ne rend point dans un moment aux ordres de l'État le respect qui leur a été ôté si longtemps. Les armées ne regardèrent ces députés que comme les plus lâches esclaves d'un maître qu'elles avoient déjà réprouvé. C'étoit une ancienne coutume des Romains, que celui qui triomphoit distribuoit quelques deniers à chaque soldat : c'étoit peu de chose *. Dans les guerres civiles, on augmenta ces dons *. On les faisoit autrefois de l'argentepris sur les ennemis : dans ces temps malheureux on donna celui des citoyens ; et les soldats vouloient un partage là où il n'y avoit pas de butin. Ces distributions n'avoient lieu qu'après une guerre : Néron les fit pendant la paix. Les soldats s'y accoutumèrent; et ils frémirent contre Galba, qui leur disoit avec courage qu'il ne savoit pas les acheter, mais qu'il savoit les choisir. / Galba, Othon*, Vitellius, ne firent que passer./Vespasien fut élu, comme eux, par les soldats : il ne songea, dans tout le cours de son règne, qu'à rétablir l'empire, qui avoit été successivement occupé par six tyrans également cruels, presque tous furieux, souvent imbéciles, et, pour comble de malheur, prodigues jusqu'à la folie. Tite, qui lui succéda, fut les délices du peuple romain. Domitien fit voir un nouveau monstre plus cruel, ou du moins plus implacable que ceux qui l'avoient précédé, parce qu'il étoit plus timide. Ses affranchis les plus chers, et, à ce que quelques-uns ont dit, sa femme même, voyant qu'il étoit aussi dangereux dans ses amitiés que dans ses haines, et qu'il ne mettoit aucunes bornes à ses méfiances ni à ses accusations, s'en défirent. Avant de faire le coup, ils jetèrent les yeux sur un successeur, et choisirent Nerva, vénérable vieillard. Nerva adopta Trajan, prince le plus accompli dont l'histoire ait

1. Tacite, Histoires, liv. I, chap. LxxxIII et suiv. 2. Ibid., liv. III, chap. Lxxx. 3. Voy. dans Tite Live les sommes distribuées dans divers triomphes. L'esprit des capitaines étoit de porter beaucoup d'argent dans le trésor public, et d'en donner peu aux soldats. 4. Paul-Emile, dans un temps où la grandeur des conquêtes avoit fait augmenter les libéralités, ne distribua que cent deniers à chaque soldat ; mais César en donna deux mille; et son exemple fut suivi par Antoine et Octave, par Brutus et Cassius, Voy. Dion et Appian. 5. « Suscepere duo manipulares imperium populi romani transferen« dum, et transtulerunt. » (Tacite, Histoires, liv. I, chap. xxv.)

jamais parlé. Ce fut un bonheur d'être né sous son règne ; il n'y en eut point de si heureux ni de si glorieux pour le peuple romain. Grand homme d'État, grand capitaine, ayant un cœur bon qui le portoit au bien, un esprit éclairé qui lui montroit le meilleur, une âme noble, grande, belle; avec toutes les vertus, n'étant extrême sur aucune ; enfin l'homme le plus propre à honorer la nature humaine, et représenter la divine. Il exécuta le projet de César, et fit avec succès la guerre aux Parthes. Tout autre auroit succombé dans une autre entreprise où les dangers étoient toujours présens et les ressources éloignées, où il falloit absolument vaincre, et où il n'étoit pas sûr de ne pas périr après avoir vaincu. La difficulté consistoit et dans la situation des deux empires et dans la manière de faire la guerre des deux peuples. Prenoit-on le chemin de l'Arménie, vers les sources du Tigre et de l'Euphrate : on trouvoit un pays montueux et difficile, où l'on ne pouvoit mener de convois; de façon que l'armée étoit demi-ruinée avant d'arriver en Médie !. Entroit-on plus bas, vers le midi, par Nisibe : on trouvoit un désert affreux qui séparoit les deux empires. Vouloiton passer plus bas encore, et aller par la Mésopotamie : on traversoit un pays en partie inculte, en partie submergé : et, le Tigre et l'Euphrate allant du nord au midi, on ne pouvoit pénétrer dans le pays sans quitter ces fleuves, ni guère quitter ces fleuves sans périr. Quant à la manière de faire la guerre des deux nations, la force des Romains consistoit dans leur infanterie, la plus forte, la plus ferme, et la mieux disciplinée du monde. Les Parthes n'avoient point d'infanterie, mais une cavalerie admirable : ils combattoient de loin, et hors de la portée des armes romaines; le javelot pouvoit rarement les atteindre; leurs armes étoient l'arc et des flèches redoutables : ils assiégeoient ane armée plutôt qu'ils ne la combattoient : inutilement poursuivis, parce que chez eux fuir c'étoit combattre, ils faisoient retirer les peuples à mesure qu'on approchoit, et ne laissoient dans les places que les garnisons ; et, lorsqu'on les avoit prises, on étoit obligé de les détruire; ils brûloient avec art tout le pays autour de l'armée ennemie, et lui ôtoient jusqu'à l'herbe même; enfin ils faisoient à peu près la guerre comme on la fait encore aujourd'hui sur les mêmes frontières. D'ailleurs les légions d'Illyrie et de Germanie qu'on transportoit dans cette guerre n'y étoient pas propres* : les soldats, accoutu

1. Le pays ne fournissoit pas d'assez grands arbres pour faire des machines pour assiéger les places. (Plutarque, Vie d'Antoine.) 2. Voy. Hérodien, Vie d'Alexandre.

més à manger beaucoup dans leur pays, y périssoient presque lOuS. Ainsi, ce qu'aucune nation n'avoit pas encore fait, d'éviter le joug des Romains, celle des Parthes le fit, non pas comme invincible, mais comme inaccessible. · Adrien abandonna les conquêtes de Trajan !, et borna l'empire à l'Euphrate : et il est admirable qu'après tant de guerres, les Romains n'eussent perdu que ce qu'ils avoient voulu quitter, comme la mer, qui n'est moins étendue que lorsqu'elle se retire d'elleImeme. La conduite d'Adrien causa beaucoup de murmures. On lisoit dans les livres sacrés des Romains que, lorsque Tarquin voulut bâtir le Capitole, il trouva que la place la plus convenable étoit occupée par les statues de beaucoup d'autres divinités : il s'enquit, par la science qu'il avoit dans les augures, si elles voudroient cé der leur place à Jupiter : toutes y consentirent, à la réserve de Mars, de la Jeunesse, et du dieu Terme*. Là-dessus s'établirent trois opinions religieuses : que le peuple de Mars ne céderoit à personne le lieu qu'il occupoit; que la jeunesse romaine ne seroit point surmontée ; et qu'enfin le dieu Terme des Romains ne reculeroit jamais : ce qui arriva pourtant sous Adrien.

CHAP. XVI. De l'état de l'empire depuis Antonin jusqu'à Probus.

Dans ces temps-là, la secte des stoïciens s'étendoit et s'accréditoit dans l'empire. Il sembloit que la nature humaine eût fait un effort pour produire d'elle-même cette secte admirable, qui étoit comme ces plantes que la terre fait naître dans des lieux que le ciel n'a jamais vus.

Les Romains lui durent leurs meilleurs empereurs. Rien n'est capable de faire oublier le premier Antonin, que Marc Aurèle qu'il adopta. On sent en soi-même un plaisir secret lorsqu'on parle de cet empereur; on ne peut lire sa vie sans une espèce d'attendrissement : tel est l'effet qu'elle produit, qu'on a meilleure opinion de soi-même, parce qu'on a meilleure opinion des hommes.

La sagesse de Nerva, la gloire de Trajan, la valeur d'Adrien, la vertu des deux Antonins, se firent respecter des soldats. Mais, lorsque de nouveaux monstres prirent leur place, l'abus du gouvernement militaire parut dans tout son excès; et les soldats qui avoient vendu l'empire assassinèrent les empereurs pour en avoir un nouveau prix..

1. Voy. Eutrope, liv. VIII. La Dacie ne fut abandonnée que sous Aurélien. 2. Saint Augustin, De la Cité de Dieu, liv. lV, chap. xxIII et xxIx,

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