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gion même, les institutions anciennes, et la suppression des jours d'assemblée, sous prétexte que les auspices n'avoient pas été favorables; par les cliens; par l'opposition d'un tribun à un autre ; par la création d'un dictateur ', les occupations d'une nouvelle guerre, ou les malheurs qui réunissoient tous les intérêts : enfin par une condescendance paternelle à accorder au peuple une partie de ses demandes pour lui faire abandonner les autres, et cette maxime constante de préférer la conservation de la république aux prérogatives de quelque ordre ou de quelque magistrature que ce fût. Dans la suite des temps, lorsque les plébéiens eurent tellement abaissé les patriciens que cette distinction de famille devint vaine 2 , et que les unes et les autres furent indifféremment élevées aux honneurs, il y eut de nouvelles disputes entre le bas peuple, agité par ses tribuns, et les principales familles patriciennes ou plébéiennes, qu'on appela les nobles, et qui avoient pour elles le sénat qui en étoit composé. Mais, comme les mœurs anciennes n'étoient plus, que des particuliers avoient des richesses immenses, et qu'il est impossible que les richesses ne donnent du pouvoir. les nobles résistèrent avec plus de force que les patriciens n'avoient fait : ce qui fut cause de la mort des Gracches et de plusieurs de ceux qui travaillèrent sur leur plan *. Il faut que je parle d'une magistrature qui contribua beaucoup à maintenir le gouvernement de Rome : ce fut celle des censeurs. Ils faisoient le dénombrement du peuple ; et de plus, comme la force de la république consistoit dans la discipline, l'austérité des mœurs, et l'obervation constante de certaines coutumes, ils corrigeoient les abus que la loi n'avoit pas prévus, ou que le magistrat ordinaire ne pouvoit pas punir*. Il y a de mauvais exemples qui

sous lequel il avoit combattu. Il obtenoit le droit d'élire des plébéiens, et il élisoit des patriciens. Il fut obligé de se lier les mains, en établissant qu'il y auroit toujours un consul plébéien : aussi les familles plébéiennes qui entrèrent dans les charges y furent-elles ensuite continuellement portées; et quand le peuple éleva aux honneurs quelque homme de néant comme Varron et Marius, ce fut une espèce de victoire qu'il remporta sur lui-même. 1. Les patriciens, pour se défendre, avoient coutume de créer un dictateur : ce qui leur réussissoit admirablement bien ; mais les plébéiens, ayant obtenu de pouvoir être élus consuls, purent aussi être élus dictateurs ; ce qui déconcerta les patriciens. Voy. dans Tite Live, liv. VIlI, chap. xII, comment Publilius Philo les abaissa dans sa dictature : il fit trois lois qui leur furent très-préjudiciables. - 2. Les patriciens ne conservèrent que quelques sacerdoces, et le droit de créer un magistrat qu'on appeloit entre-roi. 3. Comme Saturninus et Glaucias. 4. On peut voir comme ils dégradèrent ceux qui, après la bataille de

sont pires que les crimes; et plus d'États ont péri parce qu'on a violé les mœurs que parce qu'on a violé les lois. A Rome, tout ce qui pouvoit introduire des nouveautés dangereuses, changer le cœur ou l'esprit du citoyen, et en empêcher, si j'ose me servir de ce terme, la perpétuité, les désordres domestiques ou publics, étoient réformés par les censeurs : ils pouvoient chasser du sénat qui ils vouloient, ôter à un chevalier le cheval qui lui étoit entretenu par le public, mettre un citoyen dans une autre tribu, et même parmi ceux qui payoient les charges de la ville sans avoir part à ses priviléges ". M. Livius nota le peuple même ; et de trente-cinq tribus il en mit trente-quatre au rang de ceux qui n'avoient point de part aux priviléges de la ville*. « Car, disoit-il, après m'avoir condamné vous m'avez fait consul et censeur : il faut donc que vous ayez prévariqué une fois en m'infligeant une peine, ou deux fois, en me créant consul, et ensuite censeur. » M. Duronius, tribun du peuple, fut chassé du sénat par les censeurs, parce que pendant sa magistrature il avoit abrogé la loi qui bornoit les dépenses des festins*. C'étoit une institution bien sage. Ils ne pouvoient ôter à personne une magistrature, parce que cela auroit troublé l'exercice de la puissance publique *; mais ils faisoient déchoir de l'ordre et du rang, et ils privoient pour ainsi dire un citoyen de sa noblesse particulière. Servius Tullius avoit fait la fameuse division par centuries que Tite Lives et Denys d'Halicarnasseo nous ont si bien expliquée. Il avoit distribué cent quatre-vingt-treize centuries en six classes, et mis tout le bas peuple dans la dernière centurie, qui formoit seule la sixième classe. On voit que cette disposition excluoit le bas peuple du suffrage, non pas de droit, mais de fait. Dans la suite on régla qu'excepté dans quelques cas particuliers on suivroit dans les suffrages la division par tribus. Il y en avoit trente-cinq qui donnoient chacune leur voix, quatre de la ville, et trente et une de la campagne. Les principaux citoyens, tous laboureurs, entrè

Cannes, avoient été d'avis d'abandonner l'Italie; ceux qui s'étoient rendus à Annibal; ceux qui, par une mauvaise interprétation, lui avoient manqué de parole. 1. Cela s'appeloit « MErarium aliquem facere, aut in cœritum tabulas « referre. » On étoit mis hors de sa centurie, et on n'avoit plus le droit de suffrage. 2. Tite Live, liv. XXIX, chap. xxxvII. 3. Valère-Maxime, liv. II, chap. Iv, S 6. 4. La dignité de sénateur n'étoit pas une magistrature. 5. Liv. I, chap. XLIII. 6. Liv. IV, art. 15 et suiv.

rent naturellement dans les tribus de la campagne ; et celles de la ville reçurent le bas peuple !, qui, y étant enfermé, influoit trèspeu dans les affaires ; et cela étoit regardé comme le salut de la république. Et quand Fabius remit dans les quatre tribus de la Ville le menu peuple qu'Appius Claudius avoit répandu dans toutes, il en acquit le surnom de très-grand*. Les censeurs jetoient les yeux tous les cinq ans sur la situation actuelle de la république, et distribuoient de manière le peuple dans ses diverses tribus, que les tribuns et les ambitieux ne pussent pas se rendre maîtres des suffrages, et que le peuple même ne pût pas abuser de son pouvoir. Le gouvernement de Rome fut admirable en ce que depuis sa naissance sa constitution se trouva telle, soit par l'esprit du peuple, la force du sénat, ou l'autorité de certains magistrats, que tout abus du pouvoir y put toujours être corrigé. Carthage périt, parce que, lorsqu'il fallut retrancher les abus, elle ne put souffrir la main de son Annibal même. Athènes tomba parce que ses erreurs lui parurent si douces qu'elle ne voulut pas en guérir. Et parmi nous les républiques d'Italie, qui se vantent de la perpétuité de leur gouvernement, ne doivent se vanter que de la perpétuité de leurs abus : aussi n'ont-elles pas plus de liberté que Rome n'en eut du temps des décemvirs 3. Le gouvernement d'Angleterre est plus sage, parce qu'il y a un corps qui l'examine continuellement, et qui s'examine continuellement lui-même ; et telles sont ses erreurs qu'elles ne sont jamais longues, et que, par l'esprit d'attention qu'elles donnent à la nation, elles sont souvent utiles. En un mot, un gouvernement libre, c'est-à-dire toujours agité, ne sauroit se maintenir s'il n'est par ses propres lois capable de correction.

CHAP. IX. Deux causes de la perte de Rome.

Lorsque la domination de Rome étoit bornée dans l'Italie, la république pouvoit facilement subsister. Tout soldat étoit également citoyen ; chaque consul levoit une armée ; et d'autres citoyens alloient à la guerre sous celui qui succédoit. Le nombre de troupes n'étant pas excessif, on avoit attention à ne recevoir dans la milice que des gens qui eussent assez de bien pour avoir intérêt à la conservation de la ville *. Enfin le sénat voyoit de près la con

1. Appelé « turba forensis. » — 2. Voy. Tite Live, liv. IX, chap. xLvI.

3. Ni même plus de puissance.

4. Les affranchis et ceux qu'on appeloit « capite censi, » parce que, ayant très-peu de bien, ils n'étoient taxés que pour leur tête, ne furent point d'abord enrôlés dans la milice de terre, excepté dans les cas pressans. Servius Tullius les avoit mis dans la sixième classe, et on ne

duite des généraux, et leur ôtoit la pensée de rien faire contre leur devoir. Mais lorsque les légions passèrent les Alpes et la mer, les gens de guerre, qu'on étoit obligé de laisser pendant plusieurs campagnes dans les pays que l'on soumettoit, perdirent peu à peu l'esprit de citoyens; et les généraux, qui disposèrent des armées et des . royaumes, sentirent leur force, et ne purent plus obéir. Les soldats recommencèrent donc à ne reconnoître que leur général, à fonder sur lui toutes leurs espérances, et à voir de plus loin la ville. Ce ne furent plus les soldats de la république, mais de Sylla, de Marius, de Pompée, de César. Rome ne put plus saVoir si celui qui étoit à la tête d'une armée dans une province étoit son général ou son ennemi. · Tandis que le peuple de Rome ne fut corrompu que par ses tribuns, à qui il ne pouvoit accorder que sa puissance même, le sémat put aisément se défendre, parce qu'il agissoit constamment, au lieu que la populace passoit sans cesse de l'extrémité de la fougue à l'extrémité de la foiblesse. Mais quand le peuple put donner à ses favoris une formidable autorité au dehors, toute la sagesse du sénat devint inutile, et la république fut perdue. Ce qui fait que les États libres durent moins que les autres, c'est que les malheurs et les succès qui leur arrivent leur font presque toujours perdre la liberté; au lieu que les succès et les malheurs d'un État où le peuple est soumis confirment également sa servitude. Une république sage ne doit rien hasarder qui l'expose à la bonne ou à la mauvaise fortune : le seul bien auquel elle doit aspirer, c'est à la perpétuité de son État. Si la grandeur de l'empire perdit la république, la grandeur de la ville ne la perdit pas moins. Rome avoit soumis tout l'univers avec le secours des peuples d'Italie, auxquels elle avoit donné en différens temps divers priviléges". La plupart de ces peuples ne s'étoient pas d'abord fort souciés du droit de bourgeoisie chez les Romains; et quelques-uns aimèrent mieux garder leurs usages*. Mais lorsque ce droit fut celui de la souveraineté universelle, qu'on ne fut rien dans le

prenoit des soldats que dans les cinq premières. Mais Marius, partant contre Jugurtha, enrôla indifféremment tout le monde. « Milites scribere, « dit Salluste, non more majorum, neque classibus, sed uti cujusque « libido erat, capite censos plerosque. » (De bello Jugurth., chap. LxxxvI.) Remarquez que, dans la division par tribus, ceux qui étoient dans les quatre tribus de la ville étoient à peu près les mêmes que ceux qui, dans la division par centuries, étoient dans la sixième classe.

1. Jus Latii, jus Italicum.

2. Les Éques disoient dans leurs assemblées : « Ceux qui ont pu choisir ont préféré leurs lois au droit de la cité romaine, qui a été une

monde si l'on n'étoit citoyen romain, et qu'avec ce titre on étoit tout, les peuples d'Italie résolurent de périr ou d'être Romains . ne pouvant en venir à bout par leurs brigues et par leurs prières, ils prirent la voie des armes; ils se révoltèrent dans tout ce côté qui regarde la mer Ionienne ; les autres alliés alloient les suivre !. Rome, obligée de combattre contre ceux qui étoient pour ainsi dire les mains avec lesquelles elle enchaînoit l'univers, étoit perdue ; elle alloit être réduite à ses murailles : elle accorda ce droit tant désiré aux alliés qui n'avoient pas encore cessé d'être fidèles*; et peu à peu elle l'accorda à tous. Pour lors Rome ne fut plus cette ville dont le peuple n'avoit eu qu'un même esprit, un même amour pour la liberté, une même haine pour la tyrannie, où cette jalousie du pouvoir du sénat et des prérogatives des grands, toujours mêlée de respect, n'étoit qu'un amour de l'égalité. Les peuples d'Italie étant devenus ses citoyens, chaque ville y apporta son génie, ses intérêts particuliers, et sa dépendance de quelque grand protecteur*. La ville déchirée ne forma plus un tout ensemble ; et comme on n'en étoit citoyen que par une espèce de fiction, qu'on n'avoit plus les mêmes magistrats, les mêmes murailles, les mêmes dieux, les mêmes temples, les mêmes sépultures, on ne vit plus Rome des mêmes yeux, on n'eut plus le même amour pour la patrie, et les sentimens romains ne furent plus. Les ambitieux firent venir à Rome des villes et des nations entières pour troubler les suffrages, ou se les faire donner; les assemblées furent de véritables conjurations; on appela comices une troupe de quelques séditieux; l'autorité du peuple, ses lois, luimême, devinrent des choses chimériques; et l'anarchie fut telle qu'on ne put plus savoir si le peuple avoit fait une ordonnance, ou s'il ne l'avoit point faite *. On n'entend parler dans les auteurs, que des divisions qui perdirent Rome : mais on ne voit pas que ces divisions y étoient nécessaires, qu'elles y avoient toujours été, et qu'elles y devoient

peine nécessaire pour ceux qui n'ont pu s'en défendre. (Tite Live, liv. IX, chap. xLv.) 1. Les Ausculans, les Marses, les Vestins, les Marrucins, les Férentans, les Hirpins, les Pompéians, les Vénusiens, les Japyges, les Lucaniens, les Samnites, et autres. (Appian, De la guerre civile, liv. 1, chap. xxxIx.) 2. Les Toscans, les Ombriens, les Latins. Cela porta quelques peuples à se soumettre; et comme on les fit aussi citoyens, d'autres posèrent encore les armes; et enfin il ne resta que les Samnites qui furent exterminés. 3. Qu'on s'imagine cette tête monstrueuse des peuples d'Italie, qui , par le suffrage de chaque homme, conduisoit le reste du monde. 4. Voy. les Lettres de Cicéron à Atticus, liv. IV, lett. xvIII.

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