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12 GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS.

Live, Rome, que le monde entier ne peut contenir, en pourroit-
elle faire autant si un ennemi paroissoit tout à coup devant ses
murailles : marque certaine que nous ne nous sommes point
agrandis, et que nous n'avons fait qu'augmenter le luxe et les
richesses qui nous travaillent. »
« Dites-moi, disoit Tibérius Gracchus aux nobles !, qui vaut
mieux, un citoyen, ou un esclave perpétuel; un soldat, ou un
homme inutile à la guerre ? Voulez-vous, pour avoir quelques ar-
pens de terre plus que les autres citoyens, renoncer à l'espérance
de la conquête du reste du monde, ou vous mettre en danger de
vous voir enlever par les ennemis ces terres que vous nous refusez?»

CHAP. IV. - Des Gaulois. De Pyrrhus. Parallèle de Carthage et de Rome. Guerre d'Annibal.

Les Romains eurent bien des guerres avec les Gaulois. L'amour de la gloire, le mépris de la mort, l'obstination pour vaincre, étoient les mêmes dans les deux peuples, mais les armes étoient différentes. Le bouclier des Gaulois étoit petit, et leur épée mauvaise : aussi furent-ils traités à peu près comme, dans les derniers siècles, les Mexicains l'ont été par les Espagnols. Et ce qu'il y a de surprenant, c'est que ces peuples, que les Romains rencontrèrent dans presque tous les lieux et dans presque tous les temps, se laissèrent détruire les uns après les autres, sans jamais con

- noître, chercher ni prévenir la cause de leurs malheurs.

Pyrrhus vint faire la guerre aux Romains dans le temps qu'ils étoient en état de lui résister et de s'instruire par ses victoires : il leur apprit à se retrancher, à choisir et à disposer un camp, il les accoutuma aux éléphans, et les prépara pour de plus grandes guerres *.

La grandeur de Pyrrhus ne consistoit que dans ses qualités personnelles *. Plutarque nous dit qu'il fut obligé de faire la guerre

après la prise de Rome, sous le consulat de L. Furius Camillus et de Ap. Claudius Crassus.

1. Appien, De la guerre civile, liv. I, chap. xI.

2. La guerre de Pyrrhus ouvrit l'esprit aux Romains : avec un ennemi qui avoit tant d'expérience, ils devinrent plus industrieux et plus éclairés qu'ils n'étoient auparavant. Ils trouvèrent le moyen de se garantir des éléphans qui avoient mis le désordre dans les légions, au premier combat ; ils évitèrent les plaines, et cherchèrent des lieux avantageux contre une cavalerie qu'ils avoient méprisée mal à propos. Ils apprirent ensuite à former leur camp sur celui de Pyrrhus, après avoir admiré l'ordre et la distinction de ses troupes, tandis que chez eux tout étoit en confusion. (Saint-Evremond, Réflexions sur les divers génies du peuple romain dans les différens temps de la république, chap. v1.)

3.Voy. un fragment du liv.I de Dion, dans l'Extrait des vertus et des vices.

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ices.

de Macédoine parce qu'il ne pouvoit entretenir huit mille hommes
de pied et cinq cents chevaux qu'il avoit ". Ce prince, maître d'un
,etit État dont on n'a plus entendu parler après lui, étoit un aven-
| er qui faisoit des entreprises continuelles, parce qu'il ne pou-
vcit subsister qu'en entreprenant.
Tarente, son alliée, avoit bien dégénéré de l'institution des La-
cocémoniens, ses ancêtres *. ll auroit pu faire de grandes choses
voc les Samnites; mais les Romains les avoient presque détruits.
Carthage, devenue riche plus tôt que Rome, avoit aussi été plus
tôt corrompue : ainsi, pendant qu'à Rome les emplois publics ne
s'obtenoient que par la vertu, et ne donnoient d'utilité que l'hon-
neur et une préférence aux fatigues, tout ce que le public peut
donner aux particuliers se vendoit à Carthage, et tout service
rendu par les particuliers y étoit payé par le public.
La tyrannie d'un prince ne met pas un État plus près de sa
ruine que l'indifférence pour le bien commun n'y met une répu-
blique. L'avantage d'un État libre est que les revenus y sont mieux
administrés; mais lorsqu'ils le sont plus mal, l'avantage d'un État
libre est qu'il n'y a point de favoris; mais quand cela n'est pas, et
qu'au lieu des amis et des parens du.prince il faut faire la fortune
des amis et des parens de tous ceux qui ont part au gouvernement,
tout est perdu ; les lois y sont éludées plus dangereusement qu'elles
ne sont violées par un prince qui, étant toujours le plus grand
citoyen de l'État, a le plus d'intérêt à sa conservation.
Des anciennes mœurs, un certain usage de la pauvreté, ren-
doient à Rome les fortunes à peu près égales ; mais à Carthage des
particuliers avoient les richesses des rois.
De deux factions qui régnoient à Carthage, l'une vouloit toujours
la paix, et l'autre toujours la guerre ; de façon qu'il étoit impos-
sible d'y jouir de l'une ni d'y bien faire l'autre.
Pendant qu'à Rome la guerre réunissoit d'abord tous les inté-
rêts, elle les séparoit encore plus à Carthage *. -
Dans les États gouvernés par un prince les divisions s'apaisen
aisément, parce qu'il a dans ses mains une puissance coercitive qui
ramène les deux partis; mais dans une république elles sont plus
durables, parce que le mal attaque ordinairement la puissance
même qui pourroit le guérir.

A. Vie de Pyrrhus. :

2. Justin, liv. XX, chap. I.

3. La présence d'Annibal fit cesser parmi les Romains toutes les divisions; mais la présence de Scipion aigrit celles qui étoient déjà parmi ies Carthaginois : elle ôta au gouvernement tout ce qui lui restoit de force ; les généraux, le sénat, les grands, devinrent plus suspects au peuple, et le † devint plus furieux. Voy. dans Appien toute cette guerre du premier

lplon

A Rome, gouvernée par les lois, le peuple souffroit que le sénat

eût la direction des affaires; à Carthage, gouvernée par des abus, t .

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le peuple vouloit tout faire par lui-même.
Carthage, qui faisoit la guerre avec son opulence contre la pau-
Vreté romaine, avoit, par cela même, du désavantage : l'or et l'ar-
gent s'épuisent; mais la vertu, la constance, la force et la pauvreté
ne s'épuisent jamais.
Les Romains étoient ambitieux par orgueil, et les Carthaginois
par avarice; les uns vouloient commander, les autres vouloient
acquérir; et ces derniers, calculant sans cesse la recette et la dé-
pense, firent toujours la guerre sans l'aimer.
Des batailles perdues, la diminution du peuple, l'affoiblissement
du commerce, l'épuisement du trésor public, le soulèvement des
nations voisines, pouvoient faire accepter à Carthage les conditions
de paix les plus dures; mais Rome ne se conduisoit point par le
sentiment des biens et des maux ; elle ne se déterminoit que par sa
gloire ; et comme elle n'imaginoit point qu'elle pût être si elle ne
commandoit pas, il n'y avoit point d'espérance, ni de crainte, qui
pût l'obliger à faire une paix qu'elle n'auroit point imposée.
Il n'y a rien de si puissant qu'une république où l'on observe les
lois, non pas par crainte, non pas par raison, mais par passion,
comme furent Rome et Lacédémone; car pour lors il se joint à la

sagesse d'un bon gouvernement toute la force que pourroit avoir .

une faction.
Les Carthaginois se servoient de troupes étrangères, et les Ro-
mains employoient les leurs !. Comme ces derniers n'avoient jamais
regardé les vaincus que comme des instrumens pour des triomphes
futurs, ils rendirent soldats tous les peuples qu'ils avoient soumis ;
et plus ils eurent de peine à les vaincre, plus ils les jugèrent pro-
pres à être incorporés dans leur république. Ainsi nous voyons les
Samnites, qui ne furent subjugués qu'après vingt-quatre triom-
phes* devenir les auxiliaires des Romains; et, quelque temps avant
la seconde guerre punique, ils tirèrent d'eux et de leurs alliés,
c'est-à-dire d'un pays qui n'étoit guère plus grand que les États du
pape et de Naples, sept cent mille hommes de pied, et soixante et
dix mille de cheval, pour opposer aux Gaulois *. -
Dans le fort de la seconde guerre punique, Rome eut toujours
sur pied de vingt-deux à vingt-quatre légions; cependant il paroît

1. Carthage étant établie sur le commerce, et Rome fondée sur les armes, la première employoit des étrangers pour ses guerres, et les citoyens pour son trafic; l'autre se faisoit des citoyens de tout le monde, et de ses citoyens des soldats. (Saint-Evremond.)

2. Florus, liv. I, chap. xvI.

3. Voy. Polybe. Le Sommaire de Florus dit qu'ils levèrent trois cent mille hommes dans la ville et chez les Latins.

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par Tite Live que le cens n'étoit pour lors que d'environ cent trente-sept mille citoyens. Carthage employoit plus de forces pour attaquer, Rome, pour se défendre ; celle-ci comme on vient de dire, arma un nombre d'hommes prodigieux contre les Gaulois et Annibal qui l'attaquoient, et elle n'envoya que deux légions contre les plus grands rois : ce qui rendit ses forces éternelles. L'établissement de Carthage dans son pays étoit moins solide que celui de Rome dans le sien : cette dernière avoit trente colonies autour d'elle, qui en étoient comme les remparts !. Avant la bataille de Cannes, aucun allié ne l'avoit abandonnée : c'est que les Samnites et les autres peuples d'Italie étoient accoutumés à sa domination. La plupart des villes d'Afrique étant peu fortifiées se rendoient d'abord à quiconque se présentoit pour les prendre : aussi tous ceux qui y débarquèrent, Agathocle, Régulus, Scipion, mirent-ils d'abord Carthage au désespoir. On ne peut guère attribuer qu'à un mauvais gouvernement ce qui leur arriva dans toute la guerre que leur fit le premier Scipion : leur ville et leurs armées même étoient affamées, tandis que les Romains étoient dans l'abondance de toutes choses *. Chez les Carthaginois, les armées qui avoient été battues devenoient plus insolentes; quelquefois elles mettoient en croix leurs généraux, et les punissoient de leur propre lâcheté. Chez les Romains, le consul décimoit les troupes qui avoient fui, et les ramenoit contre les ennemis. Le gouvernement des Carthaginois étoit très-dur * : ils avoient si fort tourmenté les peuples d'Espagne, que, lorsque les Romains y arrivèrent, ils furent regardés comme des libérateurs; et, si l'on fait attention aux sommes immenses qu'il leur en coûta pour soutenir une guerre où ils succombèrent, on verra bien que l'injustice est mauvaise ménagère, et qu'elle ne remplit pas même ses vues. La fondation d'Alexandrie avoit beaucoup diminué le commerce de Carthage. Dans les premiers temps, la superstition bannissoit en quelque façon les étrangers de l'Égypte : et, lorsque les Perses l'eurent conquise, ils n'avoient songé qu'à affoiblir leurs nouveaux sujets; mais, sous les rois grecs, l'Égypte fit presque tout le commerce du monde, et celui de Carthage commença à déchoir. Les puissances établies par le commerce peuvent subsister longtemps dans leur médiocrité; mais leur grandeur est de peu de

1. Tite Live, liv. XXVII, chap. Ix et suiv.

2. Voy. Appien, lib. Libyc., chap. xxv.

8 Voy. ce que Polybe dit de leurs exactions, surtout dans le fragment du liv. IX. (Extrait des vertus et des vices.)

durée. Elles s'élèvent peu à peu, et sans que personne s'en aperçoive; car elles ne font aucun acte particulier qui fasse du bruit et signale leur puissance ; mais, lorsque la chose est venue au point qu'on ne peut plus s'empêcher de la voir, chacun cherche à priver cette nation d'un avantage qu'elle n'a pris, pour ainsi dire, que par surprise. La cavalerie carthaginoise valoit mieux que la romaine, par deux raisons : l'une, que les chevaux numides et espagnols étoient meilleurs que ceux d'Italie ; et l'autre, que la cavalerie romaine étoit mal armée : car ce ne fut que dans les guerres que les Romains firent en Grèce qu'ils changèrent de manière, comme nous l'apprenons de Polybe ". Dans la première guerre punique, Régulus fut battu dès que les Carthaginois choisirent les plaines pour faire combattre leur cava

lerie ; et dans la seconde, Annibal, dut à ses Numides ses princi

pales victoires *. Scipion ayant conquis l'Espagne, et fait alliance avec Massinisse, ôta aux Carthaginois cette supériorité. Ce fut la cavalerie numide qui gagna la bataille de Zama, et finit la guerre. Les Carthaginois avoient plus d'expérience sur la mer, et connoissoient mieux la manœuvre que les Romains; mais il me semble que cet avantage n'étoit pas pour lors si grand qu'il le seroit aujourd'hui. Les anciens n'ayant pas la boussole ne pouvoient guère naviguer que sur les côtes; aussi ils ne se servoient que de bâtimens à rames, petits et plats; presque toutes les rades étoient pour eux des ports; la science des pilotes étoit très-bornée, et leur manœuvre très-peu de chose : aussi Aristote disoit-il *, qu'il étoit inutile d'avoir un corps de mariniers, et que les laboureurs suffisoient pour cela. L'art étoit si imparfait, qu'on ne faisoit guère avec mille rames que ce qui se fait aujourd'hui avec cent ". Les grands vaisseaux étoient désavantageux, en ce qu'étant difficilement mus par la chiourme, ils ne pouvoient pas faire les évolutions nécessaires. Antoine en fit à Actium une funeste expérience * : ses navires ne pouvoient se remuer, pendant que ceux d'Auguste, plus légers, les attaquoient de toutes parts.

1. Liv. VI, chap. xxv.

2. Des corps entiers de Numides passèrent du côté des Romains, qui dès lors commencèrent à respirer.

3. Politique, liv. VII, chap. vI. '.

4. Voy. ce que dit Perrault sur les rames des anciens, Essai de physique, tit. III, Mécanique des animaux.

5. La même chose arriva à la bataille de Salamine. (Plutarque, Vie de Thémistocle.)— L'histoire est pleine de faits pareils.

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