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AVERTISSEMENT

DES ÉDITEURS.

Ce volume, qui renferme les plus beaux modèles de la poésie épique chez les Romains, réunit, dans l'ordre chronologique, trois auteurs qui personnifient trois époques bien distinctes de l'histoire de cette poésie, Lucrèce, Virgile, Valérius Flaccus. Lucrèce en représente les vigoureux commencements et la jeunesse déjà virile, Virgile la perfection, Valérius Flaccus la décadence.

Si on contestait le choix qui a été fait de ce dernier comme type d'une époque dans laquelle ont vécu Lucain et Stace, nous répondrions qu'à quelques beautés près, de plus ou de moins, l'affaiblissement de l'esprit poétique et l'altération profonde de la langue donnent à ces trois poëtes un caractère uniforme, et que pour la leçon à tirer du rapprochement qu'on en peut faire avec les grands modèles, peu importe lequel des trois on mette à la suite de Lucrèce et de Virgile. On sait d'ailleurs l'estime que faisait Quintilien du talent de Valérius Flaccus. Il regarde sa mort prématurée comme une grande perte pour les lettres romaines.

De grands efforts ont été faits pour que les traductions de ces trois auteurs reproduisissent les principaux traits du génie particulier de chacun. Faire sentir ce qu'il y a de hardi et de naïf dans le génie de Lucrèce; montrer, dans la traduction de Virgile, que dans l'impossibilité d'égaler ses perfections, on les a du moins senties, marquer légèrement, et sans forcer la langue française, de quelle façon la langue latine et le fonds même de la poésie se sont altérés dans Valérius Flaccus, tel est l'esprit dans lequel a été traduit ce volume, l'un de ceux qui demandaient le plus de talent et qui ont coûté le plus de travail.

Les textes sont ceux de la collection Lemaire. Celui de Lucrèce, en particulier, est reproduit de l'édition si correcte et si savante qu'en a donnée le neveu de l'auteur de cette collection, M. Auguste Lemaire, l'un des plus habiles professeurs de l'Université.

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NOTICE

SUR LUCRÈCE.

Suivant Eusèbe, Lucrèce naquit la seconde année de la 71 olympiade1; époque où la Grèce commençait à répandre ses lumières dans l'Italie; où Cicéron, Atticus, Catulle et J. César apparurent presque ensemble; où le génie ambitieux qui allait asservir Rome grandissait auprès du génie littéraire qui devait la consoler de sa liberté perdue. Lucrèce appartenait à cette antique famille dont le nom avait déjà été immortalisé par l'héroïsme d'une femme. Les annales du temps citent avec honneur quelques autres membres de cette famille. « Q. Lucrétius Vespillo, dit Cicéron, est un habile jurisconsulte; mais Q. Lucrétius Ofella brille surtout dans les harangues 3. » César enfin parle du sénateur Vespillo.

Lucrèce seul, obéissant à une maxime fondamentale de son école, demeura, comme Mécène, simple chevalier. Il n'ajouta aux titres de sa famille que le surnom de Carus, que justifie son attachement pour Memmius4; noble amitié comme toutes celles qui se formèrent entre les grands et les poetes de Rome, à la gloire des uns et des autres, et dont Horace et Virgile offrirent plus tard de si touchants exemples. On suppose que Lucrèce accompagna Memmius en Bithynie, avec Catulle et le grammairien Nicétas; mais on ignore s'il put faire le voyage d'Athènes, alors le complément nécessaire d'une éducation libérale. On croit pourtant qu'il étudia dans le berceau de la philosophie qu'il a chantée, sous Zénon, qui fut, après Épicure, la lumière et l'honneur de l'école.

Suivant une version qui paraît au moins téméraire, un philtre que lui donna une maîtresse jalouse, altérant cette grande et vigoureuse intelligence, l'aurait précipité, jeune encore, dans une fo

L'an de Rome 657, 94 avant J. C.

2 Lucrèce, femme de Collatin, était fille de Sp. Lucrétius Tricipitinus, qui gouverna, comme interroi, jusqu'à la Domination des consuls.

Brutus, § 178.)

⚫ C. Memmius Gémellus, à qui Lucrèce dédia son poëme, était de cette noble et antique famille que Virgile fait remonter jusqu'aux compagnons d'Énée :

Mox Italus Mnestheus, genus a quo nomine Memmi. (En., liv. v.) Il fut nommé tribun du peuple, gouverneur de Bithynie; mais il aspira vainement au consulat, et accusé de brigue, il mourut en exil à Patras, bourg de l'Achaïe. Orateur habile poëte élégant, il aimait et protégeait les arts. Cicéron lui accorde une profonde connaissance des lettres grecques, un esprit tin, du charme dans la parole, et ne lui reproche que son indolence, qui diminua, par le défaut d'exercice, les précieuses qualités de la nature. — « C. Memmius, Lucii filius, perfectus litteris, sed græcis fastidiosus sane latinarum; argutus orator, verbisque dulcis; sed fugiens non modo dicendi, verum etiam cogitandi laborem, tantum sibi de facultate detraxit, quantum imminuit industriæ. » (Cic., de Orat.)

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lie mêlée d'intervalles lucides, durant lesquels il aurait fait son poëme. Ainsi quelques instants de calme, quelques éclairs de raison auraient suffi pour concevoir avec tant de force et exécuter avec tant de précision le plus difficile des sujets de poésie; ainsi un homme, partagé entre ces singulières intermittences de fièvre et de génie, aurait pu développer des théories si ardues avec tant d'ordre, de proportion et d'enchaînement. Peut-être la manière dont mourut Lucrèce a-t-elle autorisé cette conjecture. Il est trop vrai qu'à 44 ans, à cet âge où l'esprit de l'homme a acquis toute sa vigueur, ce grand poëte se donna la mort. Les uns prétendent que ce fut dans un accès de délire, triste fin pour un sage! les autres soutiennent que le chagrin de voir Memmius tombé en disgrâce le jeta dans cette extrémité; mais un tel chagrin semble fort extraordinaire chez un philosophe si détaché des honneurs. Il est plus vraisemblable que, fatigué du spectacle des maux qui accablaient sa patrie, il voulut se reposer dans la mort, qui était, à ses yeux, un éternel et paisible sommeil.

On a observé que Lucrèce succomba le jour où Virgile prenait la robe. Quelques-uns, outrant cette coïncidence, veulent que le poëte des Géorgiques soit né au moment où expirait le chantre de la Nature; et cette opinion dut répandre dans l'école de Pythagore la poétique idée que Virgile était l'âme de Lucrèce, appelée à produire sous un autre corps d'autres chefs-d'œuvre.

Eusèbe, qui nous montre Lucrèce atteint de folie, ajoute que son ouvrage fut revu et publié par Cicéron; ce qui est encore moins vraisemblable. Comment croire en effet qu'un poëte qui s'est rendu à lui-même un si noble témoignage ait douté de ses forces au point de se soumettre à la censure même d'un homme supérieur?

Au reste, Cicéron lui-même, qu'on ne peut guère accuser de réserve dans ses confidences à la postérité, n'eût pas manqué de se faire honneur de cette marque de déférence rendue à son goût, dans le passage de ses Lettres où, parlant du poëme de Lucrèce, il y reconnaît d'éblouissantes lumières et beaucoup d'art'.

On sait quel enthousiasme Virgile, dans ses Géorgiques, montre pour cet heureux sage qui a dépouillé la nature de ses voiles, et la mort de ses terreurs : Felix qui potuit rerum cognoscere causas, Atque metus omnes et inexorabile fatum. Subjecit pedibus, strepitumque Acherontis avari! (Georg. 11.)

Lucretii poëmata, ut scribis, ita sunt multis ingenii luminibus illustrata, multæ tamen et artis.'(Cic., ep. ad. Quint.)

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