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voit Pallas exerçant elle-même, ipsa , le pouvoir de Jupiter et de Neptune, Jovis rapidum jaculata..., disjecitque..., evertitque æquora... : elle la voit jouissant de sa vengeance dans les images et la lenteur de ce vers, illum expirantem transfixo pectore flammas, vengeance que complète le vers suivant par la violence de l'expression et le contraste de la cadence, turbine corripuit, scopuloque infixit acuto. Quoi de plus naturel alors que ce retour sur elle-même, ast ego...? Comme elle accumule ses titres de supériorité, regina divúm, Jovisque et soror et conjux ! Les conjonctions mêmes en font sentir le nombre et la grandeur. A ce mot, incedo, ne croirait-on pas la voir s'avancer d'une démarche haute et superbe ? Et tant de puissance et d'acharnement échoue contre une seule nation , cum unâ gente, tot annos ! Il ne reste à exprimer que le dépit de l'orgueil vaincu et le désespoir de la déesse rendus avec tant de naturel par ce mouvement, et quisquam numen Junonis adoret præterea...

Quel tableau nous donnerait une idée aussi vraie de la colère et des transports de Junon ? Virgile ne se contente jamais d'annoncer ou de peindre les caractères et les passions par des traits généraux; mais partout il place les personnages en face du lecteur ; nous les voyons, nous les entendons. C'est un usage de la littérature antique. L'histoire elle-même animait ses récits

par

l'expression dramatique des sentiments et des passions, moyen d'intérêt, source de beautés, que les modernes, les poëtes eux-mêmes ont trop souvent négligés.

La vivacité de l'action répond à celle des paroles ; nous voyons aussitôt Junon dans l'ile d'Éole. Elle vient implorer le secours du dieu des vents; mais d'abord Virgile nous fait connaître le genre et l'étendue de la puissance d'Éole, qui, sans être le dieu de la mer, va soulever une tempête.

1° La force des vents : elle se peint avec leurs efforts et leurs sifflements dans l'harmonie même de ce vers, luctantes ventos

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Ipsa, Jovis rapidum jaculata e nubibus ignem,
Disjecitque rates, evertitque æquora ventis ;
Illum exspirantem transfixo pectore flammas
Turbine corripuit, scopuloque infixit acuto :
Ast ego, quæ Divûm incedo regina, Jovisque
Et soror et conjux, unà cum gente tot annos
Bella gero! Et quisquam numen Junonis adoret
Præterea, aut supplex aris imponat honorem ? »

Talia flammato secum dea corde volutans,
Nimborum in patriam, loca feta furentibus Austris,
Eoliam venit. Hic vasto rex Æolus antro

tempestatesque sonoras : chaque mot du vers suivant retrace la force qui les contient, imperio premit, vinclis et carcere, frenat. 20 La fureur des vents ainsi contenus, illi indignantes magno... : remarquez l'élision, la longueur du second mot, toutes les longues, le rejet et le prolongement du bruit de la montagne : l'expression de l'action du Dieu, mollit animos, temperat iras, s'accorde avec la pensée. 3° Les dangers dont les vents menacent l'univers, maria, terras, cælum : la rapidité du second vers, et cette image, verrant, peignent bien le genre du désastre. Jusqu'ici nous no voyons au-dessus des vents qu'Éole, avec cette gradation d'images, vasto rex OEolus antro, celsâ sedet OEolus arce sceptra tenens. Maintenant qu'il s'agit du salut de l'univers, Jupiter parait, sed pater omnipotens..., molemque... imposuit, regemque dedit... Fædere, certo, jussus, mots importants pour la suite de l'action, annoncent le pouvoir subalterne d'Éole, et nous préparent à la colère du dieu des mers.

Voyez la fière déesse aux pieds d'une divinité inférieure, supplex. Pour s'insinuer dans le cæur d’Éole, elle le flatte sur le pouvoir dont elle a besoin, et mulcere dedit fluctus et tollere vento. On retrouve sa fureur et son acharnement dans la violence progressive de sa demande, incute vim, submersas puppes obrue..., disjice corpora ponto. Après avoir vanté la beauté de la nymphe Déiopée, Vénus aurait promis son amour; Junon, la déesse du mariage, promet sa main et les douceurs de la paternité : c'est l'idée sur laquelle elle insiste dans les trois derniers vers, connubio jungam stabili...

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Luctantes ventos tempestatesque sonoras
Imperio premit, ac vinclis et carcere frenat.
Illi indignantes magno cum murmure montis
Circum claustra fremunt. Celsà sedet Æolus arce
Sceptra tenens, mollitque animos, et temperat iras.
Ni faciat, maria ac terras columque profundum
Quippe ferant rapidi secum, verrantque per auras.
Sed pater omnipotens speluncis abdidit atris,
Hoc metuens; molemque et montes insuper altos
Imposuit; regemque dedit, qui foedere certo
Et premere et laxas sciret dare jussus habenas.

Ad quem tum Juno supplex his vocibus usa est :
« Æole (namque tibi Divûm pater atque hominum rex
Et mulcere dedit fluctus, et tollere vento),
Gens inimica mihi Tyrrhenum navigat æquor,
llium in Italiam portans, victosque Penates :
Incute vim ventis, submersasque obrue puppes;
Aut age diversos, et disjice corpora ponto.
Sunt mihi bis septem præstanti corpore Nymphæ,
Quarum, quæ formâ pulcherrima, Deiopeiam

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Une modestie superbe caractérise la réponse d'Éole. En justifiant son intervention par le souvenir des bienfaits de Junon, le ton de cette énumération, tu quodcumque hoc regni, tu sceptra Jovemque..., tu das epulis..., et surtout l'emphase du dernier vers, font sentir l'orgueil d’un inférieur flatté qu'on ait recours à sa puissance.

Au lieu de faire ouvrir la porte aux vents, Virgile donne à l'action d'Éole toute la dignité de la poésie. Ces mots rejetés, impulit in latus, et la voix qui tombe avee eux par l'absence de césure, représentent la chute et le coup du sceptre. Outre les détails des beautés suivantes, tels que la rapidité des premiers mots, la justesse de incubuere, le genre d'harmonie et l'effet de que répété et des noms des vents accumulés, observons surtout l'ordre des idées. Les vents, 1° sortent de la montagne et parcourent la terre jusqu'à la mer, qua data porta ruunt et terras turbine perflant; 20 se répandent sur les ondes, incubuere mari ; 3° les soulèvent et poussent les flots sur le rivage, totum... ruunt, volvunt ad littora fluctus; 4o amènent les nuages, et ceux-ci la nuit, eripiunt nubes cælumque diemque..., nox incubat atra; 5° le tonnerre et les éclairs, intonuere poli, crebris micat ignibus æther : au milieu de tout cela, le premier effet produit sur les vaisseaux, insequitur clamor..., et en dernier lieu, præsentemque viris... mortem.

Dans les descriptions, la poésie n'offre qu'une esquisse, dont i'imagination remplit les intervalles. Il faut qu'on en puisse saisir l'ensemble et les détails avec facilité et promptitude. Rien ne contribue à ce mérite et n'abrége le tableau autant que l'ordre

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Connubio jungam stabili, propriamque dicabo,
Omnes ut tecum meritis pro talibus annos
Exigat, et pulchrâ faciat te prole parentem.
Æolus hæc contra : « Tuus, o regina, quid optes
Explorare labor; mihi jussa capessere fas est.
Tu 'mihi quodcumque hoc regni, tu sceptra Jovemque
Concilias; tu das epulis accumbere Divům,
Nimborumque facis tempestatumque potentem.»

Hæc ubi dicta, cavum converså cuspide montem
Impulit in latus; ac venti, velut agmine facto,
Quà data porta, ruunt, et terras turbine perflant.
Incubuêre mari, totumque a sedibus imis
Unà Eurusque Notusque ruunt, creberque procellis
Africus, et vastos volvunt ad littora fluctus.
Insequitur clamorque virûm stridorque rudentům.
Fripiunt subitò nubes cælumque diemque
Teucrorum ex oculis; ponto nox incubat atra.
Intonuêre poli, et crebris micat ignibus æther ;
Præsentemque viris intentant omnia mortem.

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exact des idées. Cet ordre est toujours sacré pour Virgile; chez lui, quelques traits bien choisis et bien ordonnés forment une esquisse complète, où l'on ne trouve aucun de ces traits peu marqués ou jetés à l'aventure, qui causent la surcharge et la confusion dans la plupart des descriptions modernes. Nous insistons sur ce point, parce que c'est un des secrets du style de Virgile et des grands poëtes. Nous y reviendrons encore.

On attendrait peut-être de la part d’Énée autre chose que des paroles. Mais que peut le héros contre la tempête? L'intention de Virgile est de peindre l'effet de la haine implacable de Junon : pouvait-il mieux annoncer la grandeur du péril, que par la certitude de la mort, exprimée d'une manière si noble et si touchante, o terque quaterque beati, queis ante ora patrum...! Le poëte produit encore un autre effet important, et, le comble de l’art, c'est de le produire à l'insu du lecteur. La première fois qu'il met son héros en scène, la première fois même qu'il nomme Énée, il était tout naturel de le faire connaître. A son nom se joignent aussitôt le souvenir de ses exploits, tous les détails et ces noms homériques, propres à fixer sur sa personne l'intérêt du lecteur, qui reconnaît un des héros troyens de l'Iliade, Trojce sub mænibus, o Tydide, Æacidæ telo, sævus Hector, ingens Sarpedon, Simois...

Au moment où le discours s'interrompt, l'ordre naturel arrête d'abord l'esprit sur le vaisseau d’Énée, talia jactanti... La place même autant

que le sens de dat latus et insequitur, nous fait voir d'un côté la position du navire, de l'autre cette montagne d'eau qui se précipite, et dont le dernier mot peint si bien la masse et la hauteur, cumulo præruptus aquæ mons. - Le tableau général du danger de la flotte vient après. Le vers reste suspendu avec les vaisseaux, hi summo in fluctu pendent; ensuite l'expression conduit

Extemplo Æneæ solvuntur frigore membra;
Ingemit, et duplices tendens ad sidera palmas,
Talia voce refert : «0 terque quaterque beati,
Queis ante ora patrum, Trojæ sub moenibus altis,
Contigit oppetere! 0 Danaûm fortissime gentis
Tydide, mene Iliacis occumbere campis
Non potuisse, tuàque animam hanc effundere dextrà,
Sævus ubi Æacidæ telo jacet Hector, ubi ingens
Sarpedon, ubi tot Simois correpta sub undis
Scuta virùm, galeasque et fortia corpora volvit ! »

Talia jactanti stridens Aquilone procella
Velum adversa ferit, fluctusque ad sidera tollit.
Franguntur remi; tum prora avertit, et undis
Dat latus : insequitur cumulo præruptus aquæ mons.
Hi summo in fluctu pendent; his unda dehiscens

l'imagination au fond même de la mer, his unda dehiscens terram inter fluctus aperit, furit æstus arenis. - Après le tableau général, vous voyez séparément les détails, tres Notus..., tres Eurus... : quelques traits pleins d'énergie suffisent pour peindre la situation des six vaisseaux, qui échouent sans périr. Virgile se hâte de porter l'attention sur le vaisseau d'Oronte, ami d'Énée, englouti sous les yeux

du héros. On voit d'abord le vaisseau, objet de l'action, unam quæ..., ensuite la vague, ingens... pontus, et ses effets successifs, que peignent à la fois les coupes, les rejets, les images, et l'harmonie de la plupart des mots, in puppim ferit, excutitur, volvitur in caput, ter... ibidem torquet agens circum, et rapidus vorat æquore vortex. Aussitôt paraissent les débris, image parfaite du naufrage, apparent... : les longues, l'opposition de rari et vasto, la place de ce dernier mot, et le contraste de la cadence avec celle du vers précédent, forment un tableau admirable. Enfin les noms rassemblés dans les vers suivants font mieux sentir le danger de toute la flotte, Ilionei navem, Achatæ, etc.; et ces expressions accumulées achèvent de nous la montrer à l'extrémité, laxis compagibus, omnes, inimicum imbrem, rimis fatiscunt.

Les Troyens ne peuvent échapper à la divinité qui les poursuit, que par le secours d'une divinité plus puissante. Mais d’où naltrait tout à coup l'intérêt de Neptune pour ce peuple? Virgile se garde bien d'inspirer à un dieu, ennemi de Troie, une pitié que rien n'aurait pu justifier : il va peindre le courroux du souverain des mers outragé dans sa puissance ; et ce sentiment est si bien le seul qui l'anime, que nous ne trouverons pas une seule expression de sa pitié pour les Troyens.

Le poëte commence donc par représenter la tempête relative

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Terram inter fluctus aperit; furit æstus arenis.
Tres Notus abreptas in saxa latentia torquet,
Saxa vocant Itali mediis quæ in fluctibus Aras,
Dorsum immane mari summo. Tres Eurus ab alto
In brevia et Syrtes urget (miserabile visu!)
Illiditque vadis, atque aggere cingit arenæ.
Unam, quæ Lycios fidumque vehebat Drontem,
Ipsius ante oculos ingens a vertice pontus
In puppim ferit : excutitur, pronusque magister
Volvitur in caput : ast illam ter fluctus ibidem
Torquet agens circùm, et rapidus vorat æquore vortex.
Apparent rari nantes in gurgite vasto;
Arma virûm, tabulæque, et Troia gaza per undas.
Jam validam Ilionei navem, jam fortis Achatæ,
Et quà vectus Abas, et quà grandavus Alethes,
Vicit hiems; laxis laterum compagibus omnes
Accipiunt inimicum imbrem, rimisque fatiscunt.

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