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le voit sans cesse devant elle. La figure, les vêtements, les discours, le maintien de Jason lorsqu'il était assis, sa démarche lorsqu'il sortait de la salle du festin, tout est encore présent aux yeux de la fille d'Eétès; elle a retenu surtout l'accent de la voix du héros et la douceur de ses paroles '.

Ovide a peint avec vivacité dans quelques vers la passion de Sextus Tarquin, enflammé par le souvenir et l'image de Lucrèce : Carpitur attonitos absentis imagine sensus

Ille : recordanti plura magisque placent.
Sic sedit , sic culta fuit , sic stamina nevit;

Neglectæ collo sic jacuere comæ ;
Hos habuit vultus ; hæc illi verba fuere ;

Hic decor, hæc facies , hic color oris erat.
Ut solet a magno fluctus languescere flatų ,

Sed tamen a vento qui fuit ante tumet :
Sic, quamvis aberat placitæ præsentia formæ,

Quem dederat præsens forma , manebat amor. Voici la traduction de ce passage tiré du deuxième livre des Fastes" :

L'image de Lucrece absente remplit d'une ardeur inquiète les sens étonnés de Sextus; plus sa mémoire lui retrace Lucrèce, et plus il la trouve belle. «Qui, disait-il, voilà son attitude; telle était sa parure; ses cheveux tombaient ainsi négligem

Troisième chant, vers 443 et suivants.
Vers 779 et suivants.

ment; ce sont là ses regards; j'entends encore ses douces paroles; voilà sa beauté modeste, l'air de son visage, la couleur de son teint. Comme, après avoir été battue des aquilons, la mer, qui commence à tomber, gronde, encore grosse de la tempête excitée par leur souffle puissant qui n'est plus; ainsi, malgré l'absence de la beauté, l'amour, allumé par sa présence adorée, demeurait au fond du cour de Sextus. »

Dans Virgile, Didon ne fait qu'entendre le récit des combats de l'ami d’Hector; dans Valérius, les choses mêmes se passent sous les yeux de Médée. Junon, d'accord avec Vénus pour séduire la fille d'Éétės, a pris les traits de Chalciope, et lui inspire le désir de voir le théâtre des combats où l'intérêt du roi précipite Jason.

« Ma sæur, dit-elle, le peuple tout entier, debout sur nos murs, jouit du plaisir de contempler les armes divines des héros de la Grèce; et seule tu te condamnes à rester dans le palais de ton père. Quand te sera-t-il donné de contempler ainsi une armée de rois? » Médée ne répond rien, Junon ne le permet pas; elle lui donne la main, et l'entraîne à grands pas vers les remparts. La vierge étonnée, sans aucun soupçon du malheur qui la menace, se confie à la trompeuse déesse. Tel on admire, parmi les couleurs du printemps, un lis éclatant de blancheur, dont la vie est si courte : la fleur brille un moment de tout son éclat; mais déjà le Notus, avec ses ailes sombres, plane au-dessus d'elle. En ce moment Hécate du haut d'un bois sacré pleure sur sa prêtresse'.»

La déesse et Médée arrivent au sommet des remparts; elles regardent; l'aspect des guerriers et le bruit des clairons les font frissonner d'horreur : ainsi lorsque les nuages du ciel deviennent menaçants, les oiseaux vont se cacher avec tristesse sous les rameaux où la peur les retient attachés pendant l'orage.

Le combat commence; il s'échauffe, il devient terrible. Médée suit toutes les scènes de ce grand événement, elle reconnaît tous ces rois à travers les nuages de poussière qui les couvrent; mais il est un héros qu'elle cherche par l'inspiration secrète de la déesse. Tout-à-coup elle aperçoit de loin la tête du brillant Ésonide, et tourne vers lui seul ses yeux, ses sens, ses voeux favorables :

· On croit lire ici dans le texte un passage de Virgile : sentiments, image, style, tout est digne de lui :

Ducitur infelix ad monia summa, futuri
Nescia virgo mali, et falsæ commissa sorori:
Lilia per vernos lucent velut alba colores
Præcipae , quis vita brevis , totusque parumper
Floret honor, fuscis et jam Notus imminet alis,

Hanc residens altis Hecate Perscia lucis
Flebat.

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elle suit ou devance les mouvements divers et les exploits du héros, compte les coursiers qu'il renverse, les armes qu'il enlève, les guerriers suppliants qu'il moissonne avec le glaive. Partout où les regards de Médée, interprètes de son silence, s'étendent pour chercher un frère ou l'époux qu'elle attend, le redoutable Jason se présente seul, et reparaît sans cesse devant l'infortunée. Tout-à-coup, feignant de ne pas connaître le héros, elle goûte en secret le bonheur de l'entendre vanter par la fausse Chalciope. Cependant Jason, que la reine des dieux anime d'une force divine, s'agrandit à chaque instant aux yeux de son amante, et domine sur le champ de bataille, comme une comète en feu, ministre du courroux de Jupiter, contre les règnes injustes. Médée le poursuit dans la carrière, et attache sur lui ses yeux enflammés; et déjà quelque tristesse s'empare de son coeur à l'aspect des combats: bientôt, se reprochant ses frayeurs, ignorant quels sont les soins qui l'agitent, elle regarde si Chalciope présente est vraiment sa sæur; dans l'emportement de son amour, elle n'ose croire à une telle imposture, et la voilà retombée dans tout son bonheur : l’imprudente se laisse entraîner au charme d'une flamme qui cache des douleurs cruelles. Quand l'aquilon effleure à peine le sommet des bois frémissants, il se joue en murmures, et soudain les malheureux nochers ont ressenti

pas

pour hôte

toute la puissance de sa colère; ainsi Médée, qui jouait avec l'amour, passe tout-à-coup aux dernières fureurs. Quelquefois l'imprudente ose toucher la ceinture et les ornements fatals que Vénus a

Vénus a pretés à Junon : le vol de la flamme n'est pas plus prompt que les effets de cette dangereuse parure de la déesse de Cythere. Transportée d'admiration, d'amour, de crainte et de pitié, Médée ouvre enfin son coeur à Junon, qu'elle prend pour Chalciope sa soeur, et lui dit : « Crois-tu que mon père tiendra ses promesses ? Ah! combien il devrait remercier les dieux de lui avoir donné

hôte ce guerrier de la Thessalie! A quels périls ce héros vient exposer sa tête pour un peuple qu'il ne connait pas! » Junon, sûre du succès de sa fraude et de son dessein, abandonne Médée au milieu de ce discours. Sans suivre sa soeur, sans la regarder même, la vierge amante, plus libre en ses coupables transports, suspendue et penchée sur le sommet des remparts, plonge plus avidement sur la scène des combats; et toutes les fois que les adversaires de Jason, pressés autour de lui, font pleuvoir sur sa tète une grêle de dards, chaque coup, chaque trait retentit sur le cour de celle qui l'adore. »

Voici une autre peinture des effets de l'amour sur un jeune coeur surpris par la beauté qui relève la gloire,

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