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Ce Livre, cher Béranger, n'est pas pour vous un inconnu qui vient tout à coup troubler votre solitude. Les problèmes que j'y discute ont fait bien souvent, sous une forme ou sous une autre, l'objet de nos causeries. Permettez donc que je le fasse paraître sous vos auspices. J'ai cherché la vérité de toute ma force; or, après que la pensée s'est fatiguée à chercher la vérité, il est doux d'offrir le résultat de son labeur à un ami. Cette satisfaction de l'âme augmente, s'il s'agit d'une amitié bien ancienne et depuis longtemps éprouvée; mais elle est plus grande encore quand nous avons l'assurance que les mêmes questions qui nous intéressent se sont présentées souvent à cet ami, et qu'il existe ainsi un lien de plus entre lui et nous.

Qu'avons-nous d'ailleurs pu trouver pour nous-même, que nous n'ayons du plaisir à le faire partager à ceux qui ont droit à toute notre tendresse, à tout notre attachement? Et, quant à eux, par l'influence qu'ils ont eue sur nous, ne sont-ils pas toujours pour quelque chose dans

nos idées, dans nos découvertes, comme aussi dans nos erreurs? Nos âmes ne sont-elles pas des sœurs qui cherchent la vérité les unes avec les autres et les unes pour les autres? J'ai toujours aimé le modèle que nous donne Horace d'un écrivain honnête et ami du vrai, qui présente son livre à ses amis en leur disant : « Je me suis servi de ce que vous m'avez appris, et voici ce que j'ai trouvé à mon tour. Si vous savez quelque chose de mieux, dites-lemoi; sinon, profitez avec moi de ce que je vous apporte :

Vive, vale; si quid novisti rectius istis,
Candidus imperti; si non, his utere mecum. »

Le doute qui règne aujourd'hui sur les questions fondamentales de la philosophie et de la religion est un supplice si grand et si général, que j'aurais pitié d'un homme qui ne saurait pas se mettre au-dessus du sentiment de l'imperfection de son œuvre, et que cette mauvaise honte empêcherait de faire ce que son cœur lui dicterait.

Vous ne partagez pas l'erreur de ceux qui divisent en lambeaux et mutilent à plaisir la connaissance humaine, et qui se sont fait de l'art une idole à part de l'humanité. Ce n'est pas vous, ami, qui me direz dédaigneusement que votre poésie n'a rien à démêler avec des recherches de métaphysique et d'histoire. Mais si quelqu'un de vos admirateurs trouvait étrange cette dédicace, je lui dirais à mon tour qu'il n'a pas compris votre poésie, et qu'il a pu s'en enivrer follement sans savoir en nourrir son âme. Non, cet admirateur de votre génie ne sait pas qui vous êtes; il ne sait pas que vous avez avec la philosophie bien des liens de famille.

Vous êtes, en poésie comme en réalité, le fils de cette grande génération de la fin du dix-huitième siècle, qui fit

la Révolution. Je pense souvent à cette sublime scène où Francklin présenta son petit-fils à Voltaire, et où le grand philosophe incrédule se leva, ému, plein d'enthousiasme, et, la main tendue vers le ciel, bénit le petit-fils de Francklin au nom de Dieu et de la liberté : God and liberty! Je me trompe peut-être, mais il me semble que cette alliance entre Voltaire et Francklin fut aussi une sorte de réconciliation entre Voltaire et Jean-Jacques : j'entends entre leurs génies divers, entre les pensées et les tendances dont ils avaient été les représentants; car je découvre en partie Rousseau sous l'image de Francklin. Cette entrevue me paraît ainsi une sorte de scène finale du dix-huitième siècle. Voltaire, si près de sa tombe; Francklin, l'imprimeur Francklin, qui venait d'apporter à la France l'acte de déclaration des droits de l'homme et du citoyen, promulgué en Amérique après avoir été pensé en Europe; et un enfant entre ces deux vieillards: quel spectacle! Or supposez que ce petit-fils de Francklin, ainsi béni par Voltaire, soit devenu un grand poëte : que serait-il arrivé?

Ce poëte se serait toujours souvenu avec piété de Voltaire, son parrain, et serait resté fidèle à la tradition du siècle émancipateur. Il aurait été, comme ce siècle, impitoyable pour toutes les hypocrisies, pour tous les mensonges, pour toutes les superstitions. L'esprit de la satire. et de la comédie lui aurait été donné, pour achever de faire tomber tous les masques, et pour détruire les dernières impostures d'un ordre social faux et condamné par la Providence. Tandis qu'en d'autres pays que la France d'autres poëtes n'auraient senti que la tristesse de cette mort de toutes les antiques croyances et l'effroi inévitable attaché à cette fin d'un vieux monde condamné, lui, il aurait continué l'œuvre d'initiation de la France, l'œuvre du dixhuitième siècle. Il aurait raillé encore, alors que ces autres

poëtes ne savaient que gémir et pleurer. Il aurait paru, en face de ces Héraclites, avoir le rôle de Démocrite. Il aurait ri, mais non pas de ce rire désolé que l'on reproche à Voltaire. Fils de Francklin, béni par Voltaire au nom de Dieu et de la liberté, l'enthousiasme se serait mêlé à l'ironie dans l'âme de ce poëte. Au milieu d'un monde corrompu et atteint de désespoir, il aurait été beau d'espérance, ayant pour lui Dieu et la liberté ; et sa satire, animée d'un sentiment lyrique, serait devenue votre chanson.

Le culte de l'humanité fut le culte de Voltaire. Sur les ruines entassées autour de lui et par lui, sur les débris amoncelés de toute religion positive, Voltaire retrouvait parfois dans son cœur la religion, l'indestructible religion : il l'appelait HUMANITÉ. Le poëte que je suppose aurait eu, comme Voltaire, le culte de l'humanité; mais il n'aurait pas eu cet aveuglement contre le Christianisme, nécessaire sans doute au grand destructeur des formes idolâtriques du Christianisme; et la sublimité morale de l'Évangile aurait parlé à son cœur comme elle parlait à celui de Rousseau.

Fils de Francklin, béni par Voltaire, il aurait marié l'Évangile à la philosophie.

Fils de Francklin, béni par Voltaire, il aurait chanté l'alliance de tous les peuples.

Fils de Francklin; béni par Voltaire, il aurait été le chantre inspiré de la révolution politique qu'amenèrent Voltaire et Francklin.

Fils de Francklin, il aurait été peuple comme lui ; il aurait compris que le tiers-état de Voltaire n'était pas tout le peuple nouveau.

Le temps ne s'arrête pas, et l'humanité ne s'immobilise pas. Ce poëte aurait toujours regardé l'avenir. Fils de la philosophie, il aurait appelé de toute son âme de nou

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