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servateur, chrétien, aristocratique; on s'aperçoit tardivement qu'il ne fait qu'aplanir la route au socialisme pur et simple.

Non content de chicaner M. Andler sur ses interprétations historiques, nous lui soumettrions encore quelques doutes sur la logique de ses raisonnements abstraits. Le point de départ d'une politique sociale qui puisse satisfaire l'idéal, c'est, d'après lui, qu'elle s'inspire du sentiment de justice, de liberté et d'égalité. Or, ces trois termes nous paraissent inconciliables. Etant donné les prodigieuses inégalités naturelles qui existent entre les hommes, si vous leur appliquez la justice, vous blessez l'égalité. M. Andler distingue, il est vrai, l'égalité brutale de l'égalité juste. Mais n'estce pas là l'inégalité ? Qui s'accommoderait de cette distinction ? Et, d'autre part, comment maintenir l'égalité sans porter atteinte à la liberté ? Et M. Andler est si attaché à la liberté qu'à l'encontre des velléités jaco. bines de M. Bourgeois, il s'intitule lui-même socialiste libéral (1).

Notre scrupule le plus grave à admettre les généreuses théories de M. Andler se rapporterait encore une fois à sa méthode, qui est la méthode déductive d'un Platon, d'un Campanella. Une législation suffirait, pense-t-il, à procurer à tous la liberté et la propriété, jusqu'ici l'apanage du moindre nombre. Il croit que l'on pourrait « prouver scientifiquement (il veut dire, sans doute, logiquement) que certaines institutions supprimeraient la misère ». Mais qu'est-ce que régulariser la production et la répartition des richesses, sans régler au préalable l'esprit et le cœur de ceux qui auraient à produire et à employer cette richesse ? M. Andler pense-t-il qu'une loi de solidarité amène les mêmes

(1) Le Quasi-Contrat social de M. Léon Bourgeois, Revue de métaphysique et de morale, juillet 1897.

effets en Corse et à Genève ? Non, assurément. Perfectionner les choses est une entreprise aisée : on fabrique de meilleures allumettes et de meilleures bottes. Mais perfectionner les hommes, c'est une autre affaire : « Quelque manteau qu'ils portent, et quelque rôle qu'ils jouent, ils risquent fort de vivre et de mourir hommes, c'est-à-dire singes, – plus la parole, dont ils abusent. »

Et c'est, en une certaine mesure, plus noblement exprimée, l'atténuation que M. Andler apporte à sa thèse. Rodbertus ajournait à 500 ans, Lassalle à 300 ans la solution de la question sociale. M. de Sybel estimait qu'on ne peut étudier la question sociale avec fruit que si l'on se rend compte qu'elle est insoluble. M. Andler écrit dans le même sens : « Elle n'est que l'inquiétude perpétuelle, le noble et insatiable tourment qui nous contraint de poursuivre un idéal à jamais irréalisable en son intégrité. » L'aveu de Benoît Malon est encore plus découragé (1). Il éprouve une tristesse profonde à constater combien peu de force expansive possèdent la solidarité et les préceptes moraux : après trente siècles de convulsions ethniques, de guerres, d'invasions, de destructions, de révolutions, d'enseignement religieux et de progrès de la science, « la morale pratique est demeurée la négation de la morale théorique » : la réalité n'a cessé de souffleter l'idéal.

Cette contradiction ironique, nous la rencontrons jusque chez les théoriciens eux-mêmes. M. Andler ne nous a donné, dans son livre si caractéristique, que des monographies d'idées ; mais il faut voir les êtres vivants. M. Seillière a publié une biographie de Lassalle (2), très développée à la manière anglaise,

(1) La Morale sociale, p. 96. (2) Etudes sur Ferdinand Lassalle, fondateur du parti socialiste allemand ; Paris, Plon, 1897.

captivante comme un roman. Lassalle est, par certains côtés, un émule des Rubempré et des Rastignac.

Tout adolescent, il écrivait : « Si j'étais né prince, j'aurais été aristocrate de cœur; mais, fils de simple bourgeois, je dois être, avec mon époque, un démocrate. »

A ses débuts dans la vie politique, il songeait à se mettre à la tête de la bourgeoisie libérale. Ses talents ne furent pas appréciés à leur prix; aussitôt il passe au socialisme, sûr de jouer, parmi les ouvriers, le premier rôle. Et c'est là le secret mobile de bien des conversions aux partis extrêmes.

Opposant dans un de ses discours, la morale socialiste à la morale épicurienne, il s'écriait : « De deux choses l'une: ou buvons du vin de Chypre et donnons des baisers à de belles jeunes filles, c'est-à-dire sacrifions à l'égoïsme vulgaire; - ou, si nous voulons par. ler d'État et de moralité, consacrons toutes nos forces à améliorer la sombre destinée de l'immense majorité de l'espèce humaine. » En réalité, Lassalle pratiqua les deux morales. Il buvait du vin de Chypre, il donnait des baisers à de belles femmes et à de belles filles de la haute aristocratie, et l'une d'elles le conduisit à l'abîme. Dans la lutte mortelle où il s'engagea éperdument pour l'obtenir, il envoyait la question sociale à tous les diables. Lassalle, ainsi que d'autres grands agitateurs, Mirabeau, Parnell, Gambetta, tomba victime de l'Eve séductrice.

Nous trouvons unis en Lassalle les sentiments si complexes de beaucoup d'hommes à la veille de la Révolution, et qui se rencontrent aussi parmi nos contemporains : le goût de tous les raffinements et de tous les plaisirs privilégiés, et l'intime satisfaction de se croire en même temps l'âme belle, fraternelle, compatissante des premiers chrétiens, et enfin un sport

méphistophélique qui consiste à ébranler cet état social dont on jouit avec volupté.

Le prince de Bismarck reconnaissait chez Lassalle une nature impérieuse, despotique, césarienne. Lassalle rêvait d'entrer un jour à Berlin avec son Hélène dans un équipage altelé de six chevaux blancs, au milieu d'une foule en délire acclamant Ferdinand ler, empereur socialiste. M. Seillière remarque avec justesse que Lassalle avide de pouvoir et de domination est, par temperament, un nietzschéen, aux antipodes du socialisme qu'il propagea avec tant d'ardeur et de succès.

LE SOCIALISME ET LA LIBE

Le mot socialisme est une expression très vague et qui comprend des systèmes contradictoires. D'habitude, socialisme et anarchisme s'opposent l'un et l'autre, comme l'antithèse de l'autorité et de la liberté. Les « intellectuels » répandent aujourd'hui un socialisme philosophique et idéaliste assez en vogue,et cherchent à nous persuader que le socialisme n'est que le libéralisme vrai.

Une polémique très vive s'est engagée sur ce sujet entre un universitaire socialiste et un de nos confrères libéral. Que parlez-vous de liberté, s'écrie l'universitaire, faux libéraux que vous êtes ! Dans notre société n'existe ni la liberté du travail, puisque le travail est asservi par le capital, ni la liberté d'enseignement, qui n'est que la liberté accordée à l'Eglise d'atrophier les cerveaux.

En matière d'enseignement, l'universitaire comprend la liberté à la façon des jacobins, liberté qui consiste à supprimer l'adversaire. Cet état d'esprit a été merveilleusement analysé par Taine. Dans son rapport sur la Liberté d'enseignement (1), M. Aynard en a fait bonne

(1) Chez Armand Colin, 1900, brochure. J. BOURDEAU – Socialistes.

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