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de Taine, l'esthétique de Flaubert, la peinture de Courbet, il est une froide et dure réaction contre le spiritualisme et le romantisme révolutionnaires qui aboutirent à l'échec de 1850.

Mais on s'est également lassé du naturalisme. Vers 1885 un vent d'idéal s'est mis à souffler du ciel bleu. A l'école du plein air a succédé celle du clair-obscur, du symbolisme; à la peinture de Courbet, celle de Carrière et de Puvis de Chavannes. Le petit monde socialiste n'a pas échappé à cette influence. Comme on a vu les disciples les plus fidèles de M. Zola publier un manifeste contre lui, MM. Malon, Rouanet, Fournière, Veber, se séparèrent avec éclat des marxistes en 1885, et en donnèrent les raisons dans la Revue socialiste. Sans répudier Marx, les idéalistes revendiquent, pour les socialistes français, la gloire d'avoir les premiers formulé les doctrines essentielles du collectivisme. Dans sa thèse latine pour le doctorat (1891), un néophyte, M. Jaurès, après avoir passé en revue la philosophie allemande et le socialisme allemand, concluait par un magnifique éloge du socialisme intégral de Benoît Malon : In eo socialismum... quasi ipsam humanitatem videmus. Il a soutenu contre M. Lafargue une conception idéaliste de l'histoire opposée au matérialisme.

Mais les marxistes ont toujours poursuivi par le fer et le feu les socialistes dissidents, non moins méprisés par eux que les représentants de l'économie politique « bourgeoise ». M. Deville a traité les broussistes de « clique »; quant au socialisme de Benoît Malon, dans lequel M. Jaurès voit « se réfléter l'humanité tout entière », M. Deville le juge tout au plus bon « pour les francs-maçons et les spirites ».

En réponse à M. Deville, M. Renard, dans la Revue socialiste, raille à son tour les marxistes, quiont intro

le y

nisé Marx Pape infaillible. Il fait remarquer que le premier volume du Capital est seul traduit en français, tout le reste est encore plongé dans l'ombre du sanctuaire, en sorte que les fidèles sont obligés de suppléer par la foi à la familiarité du texte sacré.

Mais ce serait une grande erreur d'attacher à ces querelles théoriques plus d'importance qu'elles n'en ont en réalité. En dépit du désaccord sur Benoît Malon, M. Jaurès a fait un grand éloge du livre de M. Deville. Les sectes se divisent, non sur des questions de théorie, mais sur la tactique et la discipline, c'est-à-dire sur la meilleure méthode pour réaliser le premier but du socialisme, qui est de s'emparer du pouvoir. C'est sur ce point que les blanquistes, les syndicaux révolutionnaires, les anarchistes se séparent des marxistes.

En matière de tactique, les marxistes français et allemands ont eux-mêmes varié. Ils maintiennentintangible le principe de la lutte implacable des classes, jusqu'à l'expropriation définitive des capitalistes; mais ils faisaient autrefois appel à la force, « accoucheuse des sociétés ». Aujourd'hui qu'ils pénètrent dans les corps élus grâce au suffrage universel, ils ne veulent plus entendre parler que de conquête légale du pouvoir par le bulletin de vote. Ils répudient la « grève générale » et mettent au second rang la lutte économique.

Enfin il est une question sur laquelle les marxistes français, et une partie des Allemands, répudient absolument l'autorité de Marx et d'Engels. Ils corrigent la doctrine marxiste, ce que M. Deville reproche avec tant de sarcasme à Benoît Malon. La théorie fondamentale se transforme sous les nécessités de la tactique en matière de propagande agraire. Les formules d'expropriation et de collectivismen'inspireront jamais

aucun enthousiasme chez les petits propriétaires paysans. Pour obtenir les voix paysannes, les marxistes sont obligés d'emprunter une partie du programme des réactionnaires : Engels le leur a reproché amé rement. Dans l'introduction de son résumé du Capit (1883), M. Deville voulait hâter la disparition inévi table de la petite propriété rurale. Dans ses Principes socialistes (1896), il ne veut plus « qu'on pousse à la roue de l'expropriation, de la prolétarisation des paysans, sans lesquels on ne peut rien ». En sorte que le titre de son livre, Principes socialistes, pourrait être pris dans un sens ironique, car le mot « principe » implique des vérités immuables ; l'auteur aurait dû ajouter : Tactique socialiste, la tactique étant, de sa nature, subordonnée aux circonstances.

Quant à la société de l'avenir, ce sera le communisme, tel qu'il existait à l'origine et qu'il a subsisté chez certaines tribus.

Les marxistes sont en général très sobres dans leurs descriptions de la société collectiviste. Fata viam invenient. Les idéalistes, au contraire, donnent libre carrière à leur imagination. M. Jaurès nous a tracé un plan prophétique d'organisation future; mais il en est de la société de l'avenir comme du monde de l'audelà : nul voyageur n'en reviendra jamais. L'avenir dépend non des veux de M. Jaurès, mais de la volonté des dieux, c'est-à-dire de la nature des choses.

III

L'HÉRÉSIE D'ÉDOUARD BERNSTEIN

Le socialisme, tel qu'il se développe dans chaque pays, reflète le caractère national. En Angleterre, aux Etats-Unis, en Australie plus que partout ailleurs, les classes ouvrières ne visent qu'à des résultats immédiats ou prochains, à une diminution du temps de travail, à une augmentation de salaire, obtenus soit par la puissance syndicale, soit grâce à l'intervention de l'État. Ce socialisme exclusivement réformiste, étranger à l'esprit révolutionnaire, ignore ou dédaigne les doctrines. Interrogé sur ce qu'il entendait par cocialisme, un ouvrier de Melbourne faisait cette réponse typique à M. Métin : Socialism? Şir, ten shillings a day (1). Tout se réduisait pour lui à gagner ses douze francs par jour.

En France, le socialisme des sectes n'a pas dépouillé le verbiage et la tradition de 93. Les théories, depuis un demi-siècle, y jouent un rôle secondaire. Il vit de la pensée allemande, combinée à l'humanitarisme et à l'anticlericalisme jacobin et franc-maçon.

En Allemagne, le dogme socialiste se rattache à toute une conception du monde, à la philosophie de

(1) Le Socialisme sans doctrines ; Paris, F. Alcan, 1901. J. BOURDEAU – Socialistes.

l'histoire, à la sociologie, et l'on est étonné d'entendre traiter ces hautes questions à ses Congrès. Examinons en quoi consiste exactement cette critique savante de Bernstein qui a soulevé une tempête au Congrès de Lübeck (1901).

Aucun nom n'est plus souvent cité que celui d'Édouard Bernstein. D'origine sémitique, comme Marx et Lassalle, Bernstein se montra d'abord marxiste orthodoxe des plus ardents. Chassé d'Allemagne par la loi contre les socialistes, il rédigeait à Zurich le Social demokrat, devenu l'unique organe du parti. On l'expulsa de Suisse et, en 1888, il allait rejoindre à Londres Marx et Engels. Mais le spectacle de la prospérité et de la puissance toujours croissante des classes ouvrières, et de l'esprit de réforme des classes dirigeantes, modifièrent insensiblement les idées de Bernstein et l'amenèrent à entreprendre une revision consciencieuse des théories officielles de son parti.

Bernstein n'est assurément pas le premier socialiste qui ait changé d'idées : c'est le cas de presque tous, sans excepter Marx lui-même ; nous possédons en France de zélés socialistes ministériels qui préchèrent autrefois l'émeute, et jusqu'à l'assassinat des tyrans et la propagande par le fait. Mais l'intérêt politique, sinon l'intérêt personnel, est en jeu dans leur conversion. L'originalité de Bernstein, c'est sa probité intellectuelle, sa parfaite bonne foi.

Dans sa première brochure, les Hypothèses du socialisme et la tâche de la démocratie socialiste, Bernstein passe en revue les formules brèves et précises qui forment le programme des socialistes allemands : théorie de la valeur, de la plus-value et du surtravail, concentration des fortunes entre quelques mains, disparition des classes moyennes, paupérisation des masses prolétariennes, crises de surproduction et catastrophe der

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