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finalement que l'anarchie est un idéal qui ne peut être atteint : l'on devait se contenter de la décentralisation, sous forme de Fédération.

Ruiner l'autorité temporelle n'est rien, si on laisse debout l'autorité spirituelle. Proudhon s'attaque avec une égale furie à l'idée de Dieu et à l'Eglise catholique. Dieu c'est le mal, Satan c'est le bien. Il reprochait presque à Renan de lui avoir volé son sujet, en écrivant la Vie de Jésus. Il oppose la justice à la piété, la moralité à la religion. Il est un des Pères de la morale indépendante.

L'influence de Proudhon se retrouve dans les écoles les plus opposées du socialisme contemporain. De l'anarchisme « scientifique » procède l'anarchisme mystique et destructeur de Bakounine. Proudhon s'était arrêté à mi-chemin. Mais, à quoi bon s'affranchir de la tyrannie extérieure d'un Dieu ou d'un Pape, si vous faites de votre conscience morale volre tyran? A quoi sert de crier : Ni Dieu, ni Maitre, si vous n'ajoutez aussitôt : Ni foi, ni loi ?

Karl Marx a traité Proudhon du haut de sa grandeur. Le marxisme est une doctrine autoritaire, dictatoriale, aux antipodes de l'anarchisme. Marx se rit des idées romantiques d'égalité, de justice; il prétend fonder son collectivisme sur l'observation des faits, sur une évolution fatale. Mais la pierre angulaire de son système, la théorie de la valeur, de la plus-value dérobée par l'entrepreneur au travail de l'ouvrier, est identique à celle de Proudhon. Si Proudhon n'a point, comme Marx, systématisé la guerre des classes, il l'a violemment prêchée. Nul plus que lui n'a contribué à séparer la bourgeoisie et le proletariat en deux camps irréconciliables, à donner à la République de 1848 « un masque de Gorgone ». « Ou la République, disait il, emportera la propriété, ou la propriété em

portera la République. » La réaction césarienne n'a pas eu de meilleur allié.

Quand, à la suite de la liberté octroyée par l'empire, le mouvement ouvrier commence à renaître, à s'organiser, vers 1863, à la veille de la fondation de l'internationale, les hommes modérés qui le dirigent sont des disciples de Proudhon. Son influence est sensible dans le manifeste des soixante, qui demandent que la classe ouvrière soit représentée au Parlement, qui ne veulent plus faire servir les souffrances du peuple à la rhétorique et à l'ambition des avocats et des jourpalistes que Proudhon traitait de pourceaux. Reléguant ses théories dans un lointain avenir, Proudhon recommandait aux travailleurs d'abandonner la politique aux politiciens, de faire passer au premier plan l'émancipation économique. L'instrument des réformes sociales lui importait peu et il se fût accommodé de Napoléon III comme de Louis-Philippe. Il jugeait bon de faire l'économie d'une révolution. Son caur saigne pour les ouvriers, ses frères ; mais il ne les flatte pas comme les socialistes bourgeois tels que Louis Blanc; il leur dit de dures vérités. « Sous la violence de ses formules, il cache la modération de ses conseils. ». Point de cruautés, point de spoliations : qu'ouvriers et patrons se tendent la main. Il espère voir le patronat insensiblement remplacé par l'association; la participation aux bénéfices sera de même un acheminement vers le mutualisme. L'esprit de révolution et l'esprit de réforme se contredisent et se combattent chez Proudhon, et le second parfois l'emporte.

La réfutation de Proudhon nous est fournie par Proudhon lui-même, par sa correspondance et par sa vie qu'il faut prendre comme la contre-partie de son cuvre, ainsi que l'a fait si judicieusement M. Desjardins. Dans une lettre à Charles Edmond, écrite de

Sainte-Pélagie en 1852, après des déceptions et des déboires qu'il prévoyait dès le début de 1848, il renie sa théorie égalitaire, il juge les hommes comme pourrait le faire le plus autocrate des esprits, un Renan, voire un Nietzsche:

L'humanité, ce ne sont pas ces masses brutales, toujours prètes à crier : « Vive le roi ! Vive la Ligue ! »

L'humanité, c'est cette élite, qui constitue le ferment des siècles et qui fait lever toute la pâte.

Dès lors tout le système proudhonien s'écroule comme un château de cartes. Sacrifier l'élite à la foule serait un crime de lèse-humanité.

Après avoir détruit théoriquement la propriété, illégitime dans son principe, il la rétablit pratiquement comme légitime dans son but, la constitution de la famille. Sur l'institution de la famille, Proudhon, homme de meurs austères, cordiales et simples, n'a jamais varié. Il voudrait la voir constituée en patriarcat, avec l'autorité illimitée du père de famille. Cet égalitaire farouche n'admettait point l'égalité des sexes. La femme, c'est la bête à gésine, la laitière de l'homme, créaturè passive ou lascive, ménagère ou courtisane. La femme devrait toujours dire à son mari « Monsieur ». Le divorce n'est qu'un encouragement au libertinage. Mieux vaudrait la femme recluse qu'émancipée, car son émancipation marque l'avènement de la Pornocratie.

A côté de la famille et de la propriété, il tolère enfin la religion. Il lui est arrivé d'écrire que Rome est la seule garantie de la morale. Nous nous souvenons de l'ironie q u'inspirait à Mme Ackermann la vue d'un crucifix suspendu dans la chambre de Mme Proudhon.

On conçoit, après cela, que M. Paul Lafargue traite Proudhon de réactionnaire et qu'un autre socialiste ait invité les filles des conservateurs à planter des rosiers sur son tombeau. Mais Proudhon a fait un grand mal. Talent supérieur, âme chaleureuse, orgueilleux sophiste, si épris qu'il fût de vérité, il a puissamment contribué à embrouiller les têtes, à enflammer les caurs. Il a eu beau essayer de reprendre, d'atténuer ses idées, la flèche n'appartient plus à l'archer dès qu'elle a quitté l'arc et ses flèches sont souvent empoisonnées.

SECTES SOCIALISTES

Au pur point de vue doctrinal, et en écartant l'anarchisme, qui se subdivise en plusieurs sectes, il existe en France trois écoles socialistes. Le socialisme empirique de M. Brousse s'attache surtout à rechercher les applications possibles dans la commune, par l'organisation des services publics (1). L'école éclectique, dont il faut chercher l'expression dans le Socialisme intégral de M. Benoît Malon et dans la Revue socialiste, est un système assez flottant, qui prétend embrasser toutes les aspirations sociales du siècle. Avec le marxisme, au contraire, nous sommes en présence d'une conception du monde à la fois très vaste et très liée, et qui exclut tout élément étranger. Nous ne possédons pas, il est vrai, sur l'œuvre de Marx et d'Engels une de ces belles synthèses (2) comme M. Faguet nous en a donné, par exemple, sur Saint-Simon et Auguste Comte. Mais on en trouvera les éléments dans les brochures de M. Lafargue, dans le Capital, résumé par M. Deville, et son

(1) Voir La Propriété et les Services publics, brochure par PAUL BROUSSE, 1883, et la critique de M. GUESDE : Services publics et Socialisme, 1883.

(2) Voir l'étude de M. W. SOMBART sur Frédéric Engels : Berlin, 1895.

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