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Proudhon commença sa carrière d'écrivain socialiste, en 1840, par un Mémoire retentissant qui, à la façon du paradoxe de Rousseau, le tira soudain de l'obscurité. Le titre : Qu'est-ce que la propriété ? rappelait la brochure de Sieyès. Proudhon emprunte sa réponse à Brissot : la Propriété, c'est le vol, non sans se flatter qu'il donnait par là le signal de la révolution sociale, comme Sieyès avait donné le sigual de la révolution politique.

D'après Proudhon, la société actuelle repose sur les trois colonnes du despotisme, de l'inégalité, de la propriété; au-dessus flotte la justice qui devrait être à la base. Les deux premières injustices sont les suites de la troisième, car la propriété crée l'inégalité, et le despotisme n'existe que pour la maintenir. Or, justice est pour lui synonyme d'égalité.

(1) P.-J. Proudhon, sa Vie, son OEuvre, sa Doctrine, par ARTHUR DESJARDINS; 2 vol. in-12, Paris, Perrin, 1896. M. HENRY MICHEL

L'Idée de l'Etat), M. Flint (La Philosophie de l'histoire en France) et surtout M. K. HilLEBRAND (Histoire de la monarchie de Juillet).

J. BOURDEAU – Socialistes.

Remarquez ici l'erreur fondamentale de Proudhon. L'idée de justice et l'idée d'égalité ne se pourraient concilier que si les hommes étaient égaux. Mais la physiologie, la psychologie et la simple observation nous révèlent que la nature, aristocrate incorrigible, établit entre les hommes des distances bien autrement grandes que celles de la fortune et du rang, des différences qui ne se laissent pas abolir. Dès lors la stricte justice exigerait que chacun fût traité selon ses capacités, et chaque capacité selon ses cuvres. Proudhon n'a pas assez de sarcasmes pour cette formule des saints-simoniens : « Qui jaugera les capacités ? s'écrie-t-il : l'estimation des capacités est une offense à la dignité personnelle. » Si tous les hommes ne sont pas identiques, tous les hommes se valent : « Il n'y a pas de supériorité réelle. Le plus beau génie est un enfant sublime. Le talent est l'attribut d'une âme disgracieuse. La part prélevée par le talent est une rapine. » Proudhon écarte même la propriété littéraire.

Cette thèse aboutit donc à nier sinon le rôle de l'intelligence, du moins son droit à une rémunération. Trois facteurs concourent à la formation et à la distribution des richesses : l'intelligence, le travail et le capital. Pour Proudhon, comme pour la plupart des socialistes, il n'y a que le travail manuel qui compte. L'inventeur, l'entrepreneur, l'ingénieur, qui font mouvoir des milliers de bras, prélèvent, par le profit qu'ils se réservent, un tribut sur le salaire de l'ouvrier qui se trouve ainsi spolié. A fortiori l'intérêt du capital, malgré les risques qu'il court, ne se peut justifier. Le propriétaire récolte, bien qu'il n'ait pas semé, consomme, bien qu'il ne produise pas, jouit, bien qu'il ne travaille pas. La propriété rend par conséquent le vol possible. C'est le dernier privilège, que la Révolution

a démasqué après avoir abattu tous les autres, le dernier des faux dieux.

Proudhon s'est attaché à réfuter les théories sur l'origine de la propriété, et il a lui-même formulé à ce sujet trois théories successives. Nous renvoyons, sur ce point, le lecteur à M. Desjardins.

Aux, maux qui résultent de la propriété privée, Proudhon n'oppose pas, comme les autres socialistes, le bienfait de la communauté des biens. Le remède serait pire que le mal. Prétendre enrichir tout le monde en dépossédant chacun, obvier aux inconvénients de la concentration de la richesse entre quelques mains en achevant de la concentrer entre les mains d'un propriétaire unique, l'État, lui semble de la dernière absurdité. Il combat par les mêmes arguments l'impôt progressif des radicaux. Tout communisme repose sur l'idée de la bonté naturelle de l'homme, sur l'illusion monstrueuse que, par l'établissement de la communauté des biens, l'altruisme va prendre aussitôt la place de l'intérêt personnel dans l'organisme social, que nul ne songera plus à empiéter sur son voisin, à l'exploiter. Or, d'après Proudhon, sur cent individus, on peut compter quatre vingt-dix-sept coquins. L'idéal communiste, c'est l'humanité attachée comme des huîtres côte à côte sur le rocher de la fraternité, dans une uniformité béate et stupide : en réalité, le communisme aboutit, comme à Sparte et au Paraguay, à un joug de fer, à l'anéantissement de la personnalité insoumise de l'homme, de la libre activité, de la responsabilité; et cela au profit des inertes, des paresseux et des incapables. La propriété privée conduit à l'exploitation des faibles par les forts, le communisme, à l'oppression des forts par les faibles. L'humanité ne progresse que par un éternel combat sous forme de concurrence ou de guerre. Proudhon est un

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avocat de la guerre; il va jusqu'à concilier le droit de conquête et la justice.

Il n'est pas plus tendre pour l'économie politique que pour le communisme : il déclare que les solutions des économistes, leurs hypothèses, leurs lois de l'offre et de la demande, de la liberté du travail, organisent le privilège de la misère. Proudhon croit tenir la balance entre les traditions économistes et les utopistes. La vérité qu'il prétend démontrer n'est pas très convaincante pour les gens praliques.

Il conserve la propriété privée sous forme de possession perpétuelle, même l'héritage, ainsi que le mode de production privée ; il s'agit seulement d'en écarter le principal inconvénient, l'argent et l'intérêt qui créent l'inégalité, permettent au capitaliste de vivre sans rien faire. Pour cela, il suffirait de constituer des banques populaires d'échange. Le tailleur apporterait son habit à la banque et recevrait un bon de travail, qui lui permettrait de se procurer n'importe quel objet équivalent. Mais comment établir la valeur fixe de chaque objet ? Proudhon — l'anarchiste! – en arrive à proposer un tarif général, un maximum ayant pour base la matière première et le temps de travail employé à façonner la marchandise, et il charge l'Académie des Sciences d'établir ce maximum. Les bons en papier seraient un succédané de la monnaie. Il ne songe pas que la spéculation pourrait s'en emparer et le crédit de l'ouvrier en souffrir, puisque celui-ci ne saurait vendre une promesse de travail. Il voit bien d'ailleurs ce qui échappe d'ordinaire aux socialistes, à savoir que, si son but était atteint, il en résulterait non l'abondance mais la gêne. Il s'en félicite, car la pauvreté est la condition du travail. La mesure du progrès ne doit être cherchée ni dans les arts, ni dans le luxe immoral et corrupteur, mais dans tout ce que l'individu gagne en virilité, en indépendance, en justice, en égalité.

Lorsque Proudhon tenta de passer de la théorie à l'application et d'organiser sa banque d'échange, il aboutit à un fiasco. La panacée du Mutuellisme alla rejoindre le Phalanslère et l'Icarie.

La philosophie politique de Proudhon, l'anarchie, se rattache étroitement à sa doctrine économique. Les gouvernements ne sont là que pour maintenir au pouvoir les classes possédantes. Il combat donc le pouvoir, comme il a combattu la propriété. Ennemi juré de l'État, qu'elle qu'en soit l'étiquette, monarchique ou jacobine, il ne veut pas le réformer, mais le détruire. Plus d'Assemblées, plus de tribunaux, plus de diplomatie, plus d'armée, plus d'autorité quelconque. L'an-archie ne doit cependant pas être confondue avec le désordre et le chaos. Elle représente, au contraire, la plus haute expression de l'ordre et se concilie avec l'égalité absolue. Absence de maître, de souverain, mais non absence de règle, d'organisation. La société se constitue elle-même par associations locales, professionnelles, par groupes corporatifs unis en de libres contrats, et avec leur police pour en assurer l'exécution. La production nationale et internationale sera réglée au moyen des statistiques que fournira l'Académie des Sciences. Au gouvernement des personnes, on substituera ainsi l'administration des choses. L'anarchie de Proudhon est la négation engendrée par le socialisme d'État de Louis Blanc.

Un régime anarchique ne peut évidemment s'établir avec de grandes nations. Aussi Proudhon élait-il violemment hostile au principe des nationalités. Il voulait voir les peuples se dissoudre en petites communautés. C'est l'idée de la Commune. Il dut reconnaître

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