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torien, M. Hanotaux, que celui de millions d'habitants d'une même terre, qui s'imposent pendant des siècles une même discipline pour créer une force supérieure, faite du concours et du sacrifice de toutes les volontés. » Si ce concours, ce sacrifice viennent à manquer, la décadence est proche, et la verge de fer du conquérant n'est pas loin.

VII

L'ÉVOLUTION DE LA MORALE

Nul n'aurait songé, il y a quelques années, à entretenir le public de morale, à troubler de ces questions le lecteur frivole. Mais on s'étudie maintenant à réformer les meurs; cela ne nous rappelle-t-il pas le goût du dix-huitième siècle finissant pour la sensibilité de la vertu?

Plùt au ciel que ces polémiques retentissantes engagées sur la question sociale et la question morale se réduisissent à une querelle philosophique! Parmi les combattants, certains occupaient hier le pouvoir et conspirent par tous les moyens à s'en emparer demain : ils ne cachent pas leur volonté d'imposer des théories d'éducation et de gouvernement. Chacun de nous est menacé.

On se souvient encore du bruit que souleva naguère une brochure intitulée : le Devoir présent (1). Elle venait à l'heure propice : on était écouré d'un naturalisme brutal. L'auteur, M. Paul Desjardins, inaugurait en France la prédication laïque à la manière anglaise, alliait l'esthétique à la morale. Son apostolat, plein de grâce littéraire et d'onction, non point naïve, mais sérieuse, s'est élargi, depuis, dans une « Union

(1) Paris, Armand Colin.

pour l'action morale (1) » et a dépassé la portée d'un changement de conversation dans la loquace société parisienne, toujours à l'affût des nouveautés.

M. Desjardins ne travaille qu'à nous persuader, à nous séduire. M. Léon Bourgeois, un politicien doublé d'un professeur d'altruisme, prétend nous contraindre. Il ne vise à rien moins qu'à supprimer l'égoïsme, refondre la nature humaine sur le type néo-jacobin. A la solidarité (2) obligatoire, il donne comme sanction non plus le couperet de la guillotine, mais les doigts crochus du fisc.

Dans cette cuvre d'intérêt social, M. Brunetière a plus confiance en l'Église qu'en l'État, en la foi qu'en la science (3). Il revendique énergiquement (4) contre M. Berthelot (5) les droits de la croyance, parce qu'il estime que la société en retire d'immenses bien- . faits.

Nous n'avons ni qualité, ni autorité qui nous permettent de nous mêler à ce débat. Avant de risquer une solution, nous aurions à chercher la bonne méthode qui nous y conduise. On n'est que trop porté, sur ces matières, à s'inspirer d'idées préconçues : on ramène l'humanité à un type abstrait, on se plaît à l'embellir ou à l'enlaidir d'une façon systématique. Les uns adoptent la théorie de Rousseau : l'homme est bon par nature, restituons-le à sa bonté native en atténuant ou en supprimant l'inégalité des conditions. Les autres, avec Joseph de Maistre, jugent les hommes incurablement viciés par la tare originelle, et ne voient

(1) Cette Union publie un Bulletin qui porte le même titre. (2) La Solidarité, brochure; Paris, Armand Colin. (3) La Renaissance de l'idéalisme, brochure ; Paris, Didot.

16) Préface au livre de M. Balfour, Les Bases de la croyance; Paris, Mongredien. (5) Science et Morale, par M. BERTHELOT; Paris, Calmann Lévy.

de remède possible que dans les disciplines religieuses. Les sceptiques, enfin, estiment que la plupart des humains témoignent de moins de folie et de méchanceté que de médiocrité foncière, parfois de bassesse et de platitude, et n'aperçoivent guère le moyen de les métamorphoser en vrais chrétiens ou en stoïciens, en serviteurs du devoir.

Le parti pris em pêche d'ouvrir les yeux, de regarder autour de soi, de rectifier ses jugements, selon l'occurrence. Avant de se demander comment les hommes devraient agir, l'essentiel serait de pouvoir se rendre un compte assez exact de leur conduite véritable. La morale positive est une science d'observation. C'est bien ainsi que l'a comprise Herbert Spencer. Son dernier livre porte ce titre caractéristique : La Morale des différents peuples (1).

Spencer constate l'extrême variété des meurs, aux diverses époques, sous les différentes latitudes. Ici, c'est une gloire de tuer son semblable: là, un crime; une honte de posséder plusieurs femmes ou de ne jouir que d'une seule. La piété commande tantôt d'assommer ses parents, au premier signe de vieillesse; tantôt de prolonger leurs vieux jours. La pudeur exige que le visage soit couvert ou s'accommode de l'absence de tout voile. Des contradictions non moins flagrantes subsistent entre les peuples civilisés sur l'honneur, la justice, etc. Sous l'influence du préjugé national, Spencer lui-même envisage la perte de nos provinces comme le châtiment mérité de notre humeur agressive.

Il ne pousse pas l'analyse assez avant. Au sein d'une même nation, les meurs et la morale se nuancept et se diversifient entre les classes, les groupes sociaux,

(1) Paris, Guillaumin.

les conditions, les individus. Ici encore, Spencer nous en fournit à son insu un piquant exemple : il préconise, au nom de la morale, l'habitude anglaise de boire entre amis, « du vin même en grande quantité », coutume tenue en abomination par les Sociétés de tempérance. Aucune enquête méthodique n'a encore été conduite, au point de vue des mœurs, sur les différentes couches sociales. Nous ne connaissons rien d'analogue à l'euvre économique de M. Booth sur le Peuple de Londres, sauf, dans le domaine du roman, la Comédie humaine, de Balzac, plus instructive peut-être que tant de traités de sociologie dont on nous accable.

Nous y puisons la juste idée que tout état social se compose d'espèces aussi variées que le monde animal, ayant chacune des façons particulières de pourvoir à leur subsistance, de s'ébattre, de s'unir, de lutter contre les espèces voisines, et de formuler sur tous les actes des jugements conformes aux intérêts du groupe. Les mobiles, toujours les mêmes, poussent à agir, selon les circonstances, dans des directions très opposées. La confusion de la pensée morale provient de cette diversité des meurs. Les types du bien et du mal, du juste et de l'injuste, ou, pour parler comme Nietzsche, la table des valeurs morales, se modifient. avec les traditions, les usages, les nécessités. Les conditions sociales n'étant pas les mêmes, le bien-être social apparaît sous un jour changeant. Chaque morale n'est que l'utilité sociale d'une pratique mise en maxime. En réalité il faut entendre par ce mot morale : les mæurs régnantes et l'opinion sur les meurs, déterminée par le caractère de chacun et le milieu social il vit.

Tant de morales de la vie quotidienne et de l'expérience ne s'accordent guère, il est vrai, avec la morale idéale, la morale de protestation contreles meurs, une, absolue, universelle, des philosophes et des livres saints.

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