Page images
PDF
EPUB

L'ÉVOLUTION DE L'ESCLAVAGE

Qui n'a contemplé, au musée du Louvre, les Deux Caplifs de Michel-Ange? L'un garde jusque dans le sommeil l'expression de la douleur et de l'accablement ; l'autre, par un effort désespéré, tente de briser la torture de ses liens éternels. C'est le symbole de la tragique et séculaire histoire de l'esclavage. ll remonte à l'aube de l'humanité, il sévit encore aujourd'hui aux frontières de la civilisation, il justifie le mot de Hobbes: « L'homme est un loup pour l'homme. »

Si l'on veut comprendre cette histoire, ce n'est pas toutefois en philanthrope qu'il faut l'aborder. Les grands penseurs de l'antiquité, les savants et les sages, Platon, Aristote, Socrate, Marc-Aurèle, Epictėte lui-même, qui fut esclave et qui valait certainement mieux que son maître, n'ont point condamné l'injustice de l'esclavage. Les demi-philosophes du dixhuitième siècle, les « altruistes » du dix-neuvième l'ont envisagé comme le plus monstrueux des abus de la force: « Le cri pour l'esclavage, dit Montesquieu, est celui du luxe et de la volupté, non celui de l'amour et de la fidélité publiques. » L'esclavage viole « le droit naturel »; mais il n'est que trop en harmonie avec la nature humaine, dans sa brutalité primitive

muroise à des nécessités sociales qui, heureusement, se transforment et s'atténuent.

L'esclavage existe chez les animaux. Les sociétés animales, anarchiques, égalitaires, monarchiques. aristocratiques, offrent des solutions de la question sociale presque aussi variées que celles que l'on rencontre dans l'espèce humaine. Les termites et les fourmis possédent des classes qui correspondent à la division du travail: reproducteurs, guerriers, esclaves. Certaines fourmis amazones opèrent des razzias de fourmis noir-cendrées, les réduisent en esclavage, mais les traitent avec bienveillance.

Dans les sociétés humaines, l'esclavage a commencé par les femmes. Les hommes ont exercé sur elles un despotisme analogue à celui des grands singes sur les femelles qui les cajolent et les épouillent. Elles servent de machines à plaisir, dont les charmes se pèsent; de machines à travail, que l'on mène à coups de trique. Elles sont vouées aux travaux domestiques; elles jouent le rôle de bêtes de somme; encore aujourd'hui les Chinois, les Touareg, les attellent à la charrue. A part cette sujétion des femmes, certaines sociétés primitives, les Fuégiens, les Hottentots, les PeauxRouges, qui vivent par petits groupes, ne connaissent ni maitres ni esclaves. Les tribus chasseresses, obligées de se disputer de vastes territoires, ne s'embarrassent point de prisonniers inutiles : les captifs sont massacrés, torturés, engraissés pour la boucherie, dépecés, rotis, dévorés en des festins de cannibales. Plus sédentaires, les peuplades pastorales et agricoles emploient les vaincus à toutes les rudes besognes. A mesure que la société s'accroît, le travail se complique, les classes se forment. Les prêtres, recrutés parmi les faibles, les épileptiques, s'imposent par les sortilèges, ébauchent les premiers rudiments d'une culture intellectuelle et

borale; les guerriers défendent et étendent la cité, les marchands l'enrichissent, les esclaves s'acquittent

de toutes les cuvres serviles. La division du travail ...permit à la civilisation de naître. C'est à cette division

que nous devons les savants, les poètes, les artistes, les conducteurs de peuples, les spécialistes dans tous les genres.

Le monde gréco-romain fut essentiellement aristocratique et guerrier. Il est absurde de parler de démocratie dans l'antiquité. Les luttes entre patriciens et - plébéiens eurent toujours pour large piedestal l'escla

vage. Spartacus, à la tête des esclaves insurgés, ne songeait point à changer l'ordre social ; il voulait seulement renverser les rôles, imposer le joug aux tyrans.

Le lent progrès de la philosophie et des mœurs finit par adoucir le sort des esclaves. On s'aperçut qu'ils appartenaient à l'espèce humaine. La loi leur reconnut des droits. Le maître pouvait vendre son esclave, mais non le tuer, le mutiler. Il l'associait à ses entreprises, l'affranchissait parfois. Le pécule permettait d'acheter la liberté. Des esclaves remplissaient à Rome les fonctions de précepteurs, de secrétaires, de médecins. A mesure que leur condition s'élevait, les classes supérieures tombaient en décadence.

Le signe le plus manifeste de cette transformation fut l'avènement du christianisme, cette religion d'esclaves, d'opprimés, qui bientôt renversa le paganisme, la religion des maîtres. L'expansion de l'Evangile fut prodigieuse, parce qu'il apportait la bonne parole de consolation et d'espérance. Il exaltait les humbles, il prêchait une morale, une charité égales pour tous. Nulle mention, il est vrai, n'y est faite de l'esclavage, qui survécut au triomphe de la religion nouvelle. On a vu, jusqu'à nos jours, des possesseurs d'esclaves chrétiens et pratiquants.

Une demi-servitude, le servage, s'établit en Europe avec le régime féodal, déterminée par de nouvelles conditions économiques. Son origine la plus fréquente fut l'invasion de tout un pays, asservi au profit des vainqueurs. Ceux-ci jugèrent plus pratique, plus lucratif, de laisser les habitants de vastes exploitatijns rurales attachés moins à la personne du conquérant qu'à la terre conquise : le seigneur féodal prélevait un tribut sur leur travail, eu échange de la protection qu'il leur assurait. En ces temps de violence, l'insécurité était si grande, la liberté si dangereuse, que l'on se mettait parfois volontairement en servage. L'arbitraire du seigneur était, d'ailleurs, limité par son intérêt comme par la coutume. Mais chaque fois que les paysans, trop écrasés, se crurent assez forts, ils se soulevèrent en des jacqueries. La dernière, au début de la Révolution française, resta victorieuse. La nuit du 4 août mit fin au servage. Précédemment supprimé en Angleterre, il a disparu, dans le courant du siècle, d'Allemagne et de Rus

sie.

Aboli en Europe, l'esclavage renaît à partir du seizième siècle, dans le nouveau monde, par la traite des nègres d'Afrique. Montesquieu justifie avec une spirituelle ironie cet asservissement d'une race inférieure : « Le sucre serait trop cher, si on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. Les nègres ont le nez si écrasé, qu'il est presque impossible de les plaindre. Il n'est pas probable que Dieu, qui est très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir. Et la preuve que les négres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font plus de cas d'un collier de verre que de l'or, qui, chez les nations policées, est d'une si grande conséquence. » La propagande anti-esclavagiste, honneurde notre époque.

un a mis fin à la servitude des nègres chez tous les peuvel ples civilisés. per Une croisade s'organise en faveur de l'émancipation t des femmes. Maltraitées jadis, elles sont aujourd'hui, i dans les classes cultivées, l'objet d'égards et de reso pects sans nombre. Dès que la femme sera proclacou_mée civilement l'égale de l'homme, disait un humood riste, il n'y aura plus d'égalité : l'homme deviendra e définitivement esclave. DE L'humanité se divisait autrefois en une minorité

d'hommes libres et une majorité d'asservis. Est-il vrai que cette liberté et cette égalité, désormais proclamées, soient purement factices, que, dans nos sociétés modernes, la condition d'innombrables prolétaires salariés soit pire que celle du serf, voire même de l'esclave ?

Le machinisme et la liberté du travail ont bouleversé - l'existence des classes ouvrières, protégées, sous l'an

cien régime, par les corporations. Une armée de travailleurs sans feu ni lieu, hâves, pauvrement vêtus, s'amasse autour des vastes usines ; ils reçoivent des salaires amoindris par les nécessités de la concurrence, sont exposés à des chômages, à des privations de toute sorte, à des chances particulières de maladie et de mort, à une vieillesse lug ubre, après avoir traîné, pendant une misérable vie, le sentiment de leur dépendance. Du moins, l'esclave était nourri, soigné par son maître. La liberté si vantée de l'ouvrier consiste à mourir de faim.

Mais consentirait-il à se soumettre à l'esclavage ? Ce sombre tableau n'est vrai que de la fin du dix-huitième à la première moitié du dix-neuvième siècle : il ne reflète plus la réalité. Libéré par la Révolution, mais condanıné à l'isolement, l'ouvrier a conquis le droit de vote, de réunion, d'association ; il tient entre

J. BOURDEAU - Socialistes.

« PreviousContinue »