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Mais, en même temps, se développe l'union, l'adaptation, l'association des intérêts, la concentration des industries. Une tendance se manifeste vers l'harmonie et l'équilibre.

De ces lois de l'évolution, M. Tarde tire des arguments nouveaux contre le collectivisme. Le vrai créateur de la valeur, c'est celui qui invente, c'est l'entrepreneur qui découvre de nouveaux débouchés. C'est l'esprit d'invention que l'on trouve à l'origine de toute entreprise, de toute association féconde. Ce sont les inventeurs qui auraient souvent lieu de se plaindre d'être lésés, de n'être point rémunérés pour leur surtravail. Et si les hommes étaient raisonnables, c'est aux inventeurs qu'ils réserveraient l'admiration due aux vrais bienfaiteurs de l'humanité.

D'autres arguments anticollectivistes sont empruntés à la psychologie des foules. L'égoïsme collectif, l'égoïsme de l'esprit de corps est peut-être plus monstrueux encore que celui de l'individu. Et il n'est guère vraisemblable que, dans une société où la propriété individuelle serait anéantie, les groupes les plus favorisés renoncassent à leurs avantages, abdiquassent leur privilège dans un partage fraternel. « On ne verra jamais la nuit du 4 août des nations. » Le collectivisme organisé par un Etat ne serait qu'un appât de plus pour les États voisins.

M. Tarde met tout son espoir d'avenir dans les vertus fécondes de l'association libre, cette nouvelle force qui s'est révélée dans le monde moderne et dont nous ne pouvons mesurer la portée. Il estime avec M. Gide que, si nulle brutalité révolutionnaire ne vient interrompre ce grand travail d'association, il y aurait lieu d'en espérer une régénération assez rapide des peuples contemporains, enrôlés pacifiquement sous les baunières multicolores de groupes infiniment variés..

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Nous ne suivrons pas M. Tarde dans ses brillantes et pittoresques vues d’avenir. Il serait seulement à souhaiter que les socialistes, au lieu des critiques partielles de l'économie politique et de la sociologie qui leur sont hostiles, nous donnent à leur tour des vues d'ensemble. Ils manquent d'esprit généralisateur.

Mais la meilleure réfutation de leurs utopies sera celle que leur infligera toute application de leur système, si, comme ce n'est pas improbable, au train dont nous allons, il leur est permis d'en faire quelque expérience.

VI

L'IDÉE DE PATRIE

D'habitude, le patriotisme, sauf pour ceux qui en font métier et marchandise, s'exprime plutôt par des actes que par des paroles; mais qu'il vienne à être seulement effleuré, c'est alors que nous sentons et que nous éprouvons le besoin de dire par quelles fibres la patrie nous tient au caur. De même c'est quand la patrie nous manque que nous en connaissons le prix infini. Nous avons peine à vivre avec nos chers compatriotes, mais il nous est encore plus malaisé de vivre sans eux : la nostalgie, le mal du pays conduit parfois au suicide. L'histoire officielle de la dernière guerre par le grand état-major allemand rend hommage à ceux de nos officiers qui cherchèrent la mort plutôt que de survivre à tant de désastres. Quel cri du patriotisme blessé que l'Ode sublime de Léopardi, All'Italia : « O ma patrie, je vois les murailles, et les arcs, et les colonnes, et les citadelles désertes de nos aïeux ; mais la gloire, je ne la vois pas, je ne vois pas le laurier et le fer dont étaient chargés nos vieux pères...)

Depuis la guerre on disserte souvent, en France, sur l'idée de Patrie : M. Renan (1), M. Brunetière (2)

(1) Qu'est-ce qu'une nation? par ERNEST RENAN; Paris, Lévy, 1882. (2) L'Idée de Patrie, par F. BRUNETIÈRE; Paris, Hetzel, 1896.

ont prononcé sur ce thème d'éloquents discours ; M. Legrand (1) en fait l'objet d'une étude approfondie. Ne serait-ce pas là un symptôme un peu inquiétant ? Aurions-nous donc besoin qu'on nous expliquât ce que c'est que la patrie et les motifs que nous avons de l'aimer ? Soumettre à l'analyse un sentiment inné, c'est l'affaiblir. Croit-on que les Espagnolsà Saragosse, les Russes à Moscou, les Français à Châteaudun, fussent soucieux de déduire les raisons pour lesquelles ils se sacrifiaient à leur pays ? Si toutefois, ainsi que le constate M. Brunetière, la patrie est, avec le culte des morts, la seule religion qui nous reste, certaines idées cheminent, qui menacent cette religion, et c'est faire @uvre pie que d’en signaler le danger.

Qu'est-ce donc que la patrie ? C'est, par étymologie même, le pays des pères, le lien des générations sur le sol natal. La patrie est née de l'instinct social, du sentiment qu'a l'homme isolé de sa faiblesse, de la nécessité ineluctable de l'union, de l'appui mutuel dans la lutte pour la vie, pour la défense et la conquête de la terre nourricière, — de l'invincible besoin de se protéger et de s'accroître inhérent à tous les êtres.

La patrie, c'est aussi le patrimoine moral; l'ensemble des traditions, des coutumes, des lois, des croyances communes : les tombeaux et les autels en furent le premier symbole.

Au début, la patrie ne dépassait guère la famille : le patriarche, le chef de clan a souci de tous les membres. Puis elle s'étend à la tribu, à la cité, à la nation formée d'agrégats ethniques plus ou moins homogènes, jusqu'à ce qu'enfin l'espèce humaine prenne conscience de son unité.

(1) L'Idée de patrie, par Louis LEGRAND, conseiller d'Etat, ministre plénipotentiaire; Paris, Hachette et Cic.

Dans l'ancien monde, les populations étaient politiquement et religieusement indépendantes et hostiles. La cité antique avait fixé le patriotisme entre les murailles de la ville: chacun invoquait ses divinités tutélaires. Rome, par la conquête, unit les peuples. L'empereur, centre de toutes les autonomies, est vénéré comme un dieu. A ce moment précis apparait le Christ, et de lui date l'ère nouvelle qui sépare le nouveau monde de l'ancien : en place des divinités jalouses, il proclame l'unité de Dieu, il fait de lous les hommes les enfants d'un même père, il distingue les vertus privées et les vertus publiques, il sépare la cité de la religion.

La Papauté, qui succédait aux Césars, se donna pour but grandiose de réaliser cette Internationale céleste. Elle ne réussit qu'imparfaitement. Les peuples' du Nord, convertis par l'Église, brisèrent sa catholicité. Les nations chrétiennes s'entre-déchirèrent. La tentative de créer un saint empire romain effectif avait échoué. L'idée de patrie, plus générale que dans l'antiquité, mais non moins vivace, est demeurée unie au christianisme, mais ne s'est point laissé absorber par

lui.

Dix-huit siècles après l'avènement du Christ, une seconde tentative fut faite par la Révolution française de rappprocher les nations, non plus par la foi religieuse, mais par la raison philosophique, de faire descendre l'égalité et la fraternité du ciel sur la terre, en proclamant les droits de l'homme, et en légiférant pour le genre humain.

M. Legrand considère la Révolution française comme une source de patriotisme; c'est oublier quelles en furent les conséquences.

Dans son livre, si plein de documents, nous ne trouvons nulle part citées les pages remarquables où MonJ. BOURDEAU – Socialistes.

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