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la découverte de l'Amérique était impossible; du télescope, de la vapeur, des sciences biologiques, psychologiques et sociales, au dix-huitième et au dix-neuvième siècle, qui ont porté atteinte à la tradition et ébranlé tous les pouvoirs; de l'imprimerie et de la presse, merveilleux instruments de suggestion, d'imitation et d'opposition. La presse a beau se déconsidérer par sa vénalité, sa partialité, son influence s'accroît par le besoin presque alcoolique d'information. Elle alimente la lutte des partis, accélère les transformations du pouvoir.

La civilisation a commencé à fleurir dans un jardin, avant de s'épanouir en pleine terre. Dans tous les domaines, qu'il s'agisse de commerce, d'agriculture, d'industrie, de guerre, d'art, de science, de dilettantisme, c'est l'élite qui donne le branle. M. Boutmy prouve que l'aristocratie, seule, a pu fonder en Angleterre le régime parlementaire. Les courtisans, en France, par l'habitude qu'ils avaient de se traiter entre eux sur un pied d'égalité, répandirent, à leur insu, les idées égalitaires parmi les autres classes empressées à les suivre.

Désormais la distinction aristocratique n'est plus conservée par l'hérédité. Elle se renouvelle par la sélection, avec plus ou moins d'abondance, selon la qualité des peuples, et tend à se concentrer dans les grandes villes, qui, chacune, ont leur caractère, militaire, économique, esthétique, etc.

M. Tarde assimile le rôle des capitales à celui des noblesses, qu'elles tendent à supplanter : elles en étalent les qualités et les vices, la supériorité, l'orgueil, l'immoralité, l'affinement, la rapide usure. Elles attirent à elles tous les prestiges. Rome, Carthage, Venise, Londres, Paris, Athènes... ont allumé les foyers les plus intenses de civilisation.

La vie municipale à son apogée marque l'avènement de la vie nationale. Le rôle des capitales est loin d'être terminé; mais elles travaillent à se rendre jnutiles. Leur absolutisme est ébranlé par le progrès même de la représentation nationale. Lorsque Paris s'est insurgé en 1871, il a été vaincu par l'Assemblée nationale de Versailles. Comparez la commune de Paris en 93, maîtresse de la France, au Conseil municipal d'aujourd'hui.

Dans cette évolution du pouvoir, qui, de rural et familial, est passé à la noblesse, puis aux capitales pour devenir national, M. Tarde distingue trois aspects, qui rappellent la trilogie hégélienne de la thèse, de l'antithèse et de la synthèse : l'imitation, l'opposition et l'adaptation, dont il a, dans d'autres ouvrages, étudié le rôle en sociologie.

Toute innovation se propage par imitation. En politique, l'esprit du temps, c'est l'esprit-mode. L'imitation joue un rôle dans les révolutions les plus novatrices. L'anglomanie, au dix-huitième siècle, servit à dénigrer l'ancien régime. L'État démocratique omnipotent du Contrat social est un souvenir de l'absolutisme de Louis XIV. Le peuple souverain, c'est l'image du RoiSoleil, monnayée en gros sous.

L'opposition la plus ardente ne vient souvent que du désir d'imiter. La démocratie égalitaire aspire à supplanter les classes supérieures en les copiant. « La question ouvrière, écrit judicieusement Funck-Brentano, ne s'est transformée en question sociale ou plutôt politique, qu'une fois que les besoins, les sentiments, les idées des classes moyennes ont pénétré les classes ouvrières. » Le socialisme pourrait être défini, à ce point de vue : un pan-bourgeoisisme.

D'après Loria, les partis correspondent à des formes de propriété. Les tories, par exemple, représentaient les propriétaires fonciers; les whigs, les capitalistes, banquiers, industriels. Taine et Bluntschli ont cherché à établir une concordance entre les partis et les âges de la vie : le radicalisme exprime les opinions tranchantes et inconsidérées de la jeunesse ; le libéralisme, celles de la maturité; les idées conservatrices sourient à la vieillesse. Mais le temps est passé, remarque M. d'Eichthal, où l'on voyait, comme en Angleterre, deux partis en concurrence se succéder régulièrement au pouvoir. La presse multiplie les factions, attise les querelles, qui la font vivre et prospérer. C'est la presse qui a enflé jusqu'à ces proportions gigantesques l'affaire Dreyfus, et coupé la France en deux : M. Tarde attribue à la presse, dans le préseni et pour l'avenir, un rôle immense. Il suffit, d'après lui, d'une dizaine de journaux pour conduire par le nez trente-cinq millions de Français. Mais le public, à son tour, n'exerce-t-il point une action sur les journaux ? Si M. Drumont, M. Clémenceau, M. Rochefort transportaient leurs gazettes à Londres, on les verrait changer de sujets et de manière, sous peine de ne plus trouver de lecteurs, et ils devraient commencer par ne pas signer leurs articles.

Bismarck, avec ses reptiles, n'a pu parvenir à mater l'opposition en Allemagne. Taine voulait qu'un ministre de l'intérieur se fit apporter chaque matin le journal à un sou le plus répandu, afin de savoir de quel côté soufflait le vent : mais il ne connaîtrait guère par là que l'humeur quotidienne du directeur. Il existe des opinions éparses et silencieuses, qui dominent les journalistes eux-mêmes. On écoute ces derniers surtout lorsqu'ils réussissent à les exprimer.

Après l'imitation et l'opposition se produit l'adaptation. Une question politique, une fois qu'elle a triomphé, devient une institution sociale. Spencer a

défini l'évolution : une différenciation croissante, un passage de l'homogène à l'hétérogène. M. Tarde modifie cette formule : pour lui l'évolution est un passage de différences extérieures et contradictoires à des différences intérieures et homogènes. En évoluant de l'aristocratie féodale à la monarchie, puis à la démocratie, les États ont imité les villes, d'abord formées de quartiers séparés, fortifiés, hostiles; puis centralisées, pour se diviser de nouveau, mais avec accord et harmonie, en services multiples.

M. Tarde prévoit, dans l'avenir, un accroissement considérable non de la liberté, mais de l'autorité, armée d'une administration aux longs tentacules, et d'engins de contrainte qui lui procureront une rigoureuse obéissance. Le pouvoir, moins protecteur que directeur, s'étendra et grandira à mesure que les droits à défendre deviendront plus considérables, et dépassera celui des Alexandre, des César, des Napoléon, des Bismarck. Mais il s'exercera pour le bien. L'optimisme aristocratique de M. Tarde lui inspire la foi dans la généreuse initiative des individus : les meilleurs, bien qu'en infime minorité, finiront par Temporter. Il méconnait la tendance des démocraties à la corruption. Il est persuadé que nous verrons augmenter le nombre des inventeurs en morale. de ceux qui étendent le champ de la solidarité: tel un Léon XIII, lorsqu'il préche la tolérance à ses prêtres, ou un Nicolas II, quand il réunit la Conférence de La Haye. Le tsarisme et la papauté constituent des souverainetés permanentes. La démocratie ne tolère que des maîtres éphémères, limités pour le bien comme pour le mal : la rapide succession des partis au pouvoir est peut-être la meilleure sauvegarde contre leur tyrannie.

ÉCONOMISTES ET SOCIOLOGUES

Il n'est guère d'étude qui surpasse en intérêt immédiat l'économie politique. Buckle estime que le livre d'Adam Smith, la Richesse des nations (1776), qui l'a pour ainsi dire fondée, est peut-être le plus important qui ait jamais été publié. Le mot de Guizot, qu'on lui a tant et si injustement reproché, bien qu'il ne l'ait jamais lui-même mis en pratique : « Enrichissez-vous », est devenu le mot d'ordre général, pour les individus comme pour les peuples. De là vient le rôle capital d'une science et d'un art quicherchent les vraies sources des richesses, les causes de leur inégale distribution, d'où naissent aujourd'hui tant de troubles sociaux. Les questions économiques, dites questions sociales, prennent, sous un régime démocratique, chaque jour plus d'ampleur et rejettent la politique à l'arrière-plan. Rien n'est plus souhaitable et de plus urgent que de voir nos législateurs s'instruire de ces données élémentaires, et de combattre sans relâche les utopies et les sophismes par lesquels les politiciens sans scrupules flattent les espérances de la multitude et sur lesquelles ils cherchent à édifier leur propre fortune.

Frappés de l'inégalité des conditions et des maux

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