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- de ses procédés aurait sacrifiés comme obstacles (1).

A la solidarité imposée, M. Henry Michel oppose la solidarité” volontaire, librement consentie, qui n'est nullement contraire à l'individualisme. La doctrine de l'individualisme ne contredit en rien celle du dévouement, du renoncement à soi, car individualisme n'est pas synonyme d'égoïsme. Il n'y a, comme l'écrivait un jour M. Montégut, qu'un être arrivé à la perfection de son individualité qui puisse pratiquer le renoncement, et il ne faut jamais l'attendre des êtres chez qui l'individualisme n'est pas développé. « Mais, continue M. Montégut, il faut bien se garder de prêcher trop haut cette doctrine du dévouement, surtout dans une société démocratique, car elle n'est réellement sans danger que dans les sociétés aristocratiques et monarchiques. Si vous voulez arriver à faire réduire en esclavage, et cela très rapidement, la partie la plus noble, la plus éclairée, la plus digne d'intérêt de l'humanité, vous n'avez qu'à prêcher cette théorie avec insistance... C'est à lindividu et dans le tuyau de l'oreille qu'il faut l'insinuer, mais si vous la prêchez devant les masses, elles concluront très vite qu'elles ont un droit au dévouement des meilleurs et se garderont bien de croire qu'elles sont tenues à aucune réciprocité. »

En dernière analyse, la société a besoin d'être organisée et l'individu a besoin d'être libre : l'organisation et la liberté ont un lien nécessaire. L'individu fait des sacrifices à l'État, mais dans son intérêt propre, et il ne veut pas abdiquer entièrement, sauf dans des cas exceptionnels. L'autorité s'est presque toujours trouvée restreinte par la résistance des individus. La féodalité est aussi bien une manifestation

(1) Cournot, La Marche des idées.

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d'indépendance que d'obéissance. L'Eglise a limité la
sphère de l'État, et, dans l'Eglise même, la Réforme a
introduit le principe du libre choix et du libre exa-
men. A mesure que la société devient plus complexe,
les fonctions de l'État s'accroissent, mais une large
portion de la vie humaine reste soustraite à son con-
trôle : dans nos sociétés civilisées, les hommes sont
plus libres qu'ils ne l'ont jamais été. Si toutefois
l'émancipation des classes laborieuses, qui est le but
de la démocratie, devait avoir pour résultat l'asservis-
sement des classes les plus intelligentes, les plus actives
et les plus capables, nous aurions peine à concevoir.
cette évolution comme un progrès.

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M. Tarde s'est formé une conception aristocratique et idéaliste de l'histoire. L'humanité, selon lui, mont:

vers l'avenir, guidée, sinon exclusivement par les héros · chers à Carlyle, du moins par une élite religieuse,

économique, politique, esthétique, scientifique, qui lui ouvre les voies nouvelles.

Soumises aux organisations les plus diverses, les sociétés animales obéissent à un instinct collectif, à une volonté inconsciente : elles agissent, en quelque sorte, mécaniquement. Aucun changement, aucun progrès ne se manifeste dans l'activité, éternellement monotone, d'une ruche ou d'une fourmilière.

Mais le cerveau de l'homme s'est affranchi de plus en plus de l'instinct aveugle. Les désirs opposés, les idées contradictoires se disputent l'empire de sa volonté consciente et personnelle, la direction de ses actes. De même les sociétés humaines ne luttent pas seulement, comme les espèces animales, les unes contre les autres : dans le sein de chacune d'elles se

(1) Les transformations du pouvoir, par G, Tarde, de l'Institut. Paris, F. Alcan, 1899. – Il faut lire encore de M. G. TARDE, dans le même ordre d'idées : les Lois de l'imitation, l'Opposi tion universelle, les Transformations du droit, les Lois sociales et la Logique sociale, publiés à la mème librairie.

forment des partis hostiles, des groupes de tout genre, qui cherchent à empiéter et à prévaloir, à imposer leurs idées, leurs intérêts, leurs désirs et leurs croyances. La concurrence de ces partis, entravés ou surexcités, constitue la vie politique. Chacun cherche à s'emparer de l'État, détenteur du pouvoir, à le mettre à son service. Telle est la cause des changements indéfinis dans les sociétés humaines.

L'autorité, le pouvoir de se faire obéir, nous apparait, comme la richesse, très multiforme. Il se centralise ou s'éparpille, se confère par hérédité, sélection, ordination, aux mieux adaptés, sinon aux meilleurs, à la vieillesse, à la force corporelle, au cou-ge, à la fortune, voire à la demi-folie. Il s'exerce par la contrainte ou la persuasion. ! Spencer prétend, il est vrai, que les chefs, les me

neurs qui paradent sur le devant de la scène ne pos1 sèdent du pouvoir politique que l'apparence : c'est le cheur qui les dirige, c'est l'opinion et la volonté communes qu'ils reflètent et qu'ils exécutent. i M. Tarde combat cette theorie démocratique, plus vraie peut-être pour le présent, où les foules envahissent le théâtre de l'histoire, que pour le passé. D'après lui, c'est la minorité, l'élite des meneurs, tantôt despotes et terroristes civils et militaires, tantôt prophètes et sorciers, chefs de clan, patriarches, tribuns, prédicateurs, suzerains féodaux, orateurs, journa

listes, qui conduit le troupeau. Seulement, la quesition se pose de savoir si le troupeau ne les suit docilement que parce qu'ils le conduisent là où il veut aller; 'il ne se laisse persuader que parce qu'ils expriment es passions et ses désirs. Ainsi seulement s'explique e besoin général de supordination et d'obéissance qui

pris naissance dans la famille, et qui semble aussi zaturel à l'homme que le goût de la liberté. La liberté J. BOURDEAU – Socialistes.

même consiste, la plupart du temps, à choisir sa servitude. Bien loin de disparaître, le principe d'autorité, le respect et la discipline ne font que se déplacer, passer des anciennes croyances aux nouvelles, des autorités sociales d'autrefois aux meneurs révolutionnaires d'aujourd'hui.

Les modifications de l'autorité, les transformations du pouvoir proviennent des changements opérés dans les désirs et les croyances par les inventions et les découvertes ; les novateurs influents suggèrent aux multitudes de nouvelles idées, de nouveaux besoins contagieux.

M. Tarde combat les théories exclusives de Gumplovicz, qui attribue le progrès des peuples à leur seul contact belliqueux; de Gobineau et de Fustel de Coulanges, qui mettent au premier rangles idées religieuses et ne tiennent pas assez compte des intérêts matériels; de Marx et de Loria, qui exagèrent l'influence de ces intérêts, et prétendent prouver que le pouvoir, au service exclusif de la richesse, suit les évolutions de la propriété. La richesse provient elle-même des inventions industrielles qui déplacent les fortunes. Et le pouvoir est ainsi fils de l'invention et de la découverte. Les doctes répandent la science; les riches, en s'appropriant les inventions, répandent la richesse qu'ils croient monopoliser. Le pouvoir appartient aux classes dont on ne peut se passer. Taine a démontré que le clergé et la noblesse dominèrent tant qu'ils rendirent des services. Il en sera de même pour la bourgeoisie industrielle.

M. Tarde met en évidence la portée considérable des dogmes religieux, des idées philosophiques, surtout du développement de la science : l'invention de la poudre, de l'artillerie, qui brisèrent le pouvoir féodal au profit de la monarchie; de la boussole, sans laquelle

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