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Après les socialistes purs, il faut citer les socialistes mitigés, tels que Sismondi, qui signale les maux causés par l'introduction des machines, mais ne trouve d'autre remède à proposer que d'en modérer la multiplication. Les socialistes chrétiens tels que VilleneuveBargemont protestent en faveur des déshérités, invoquent l'intercession de l'Église et font appel à l'État.

La littérature de l'époque avec George Sand, Victor Hugo, Eugène Suë abonde dans le sens socialiste. Le premier live de Renan, l'Avenir de la science, est tout imprégné de cet esprit. Lassalle emprunte à Louis Blanc son socialisme d'État. Karl Marx puise ses théories dans toutes nos écoles françaises.

La révolution de 1848 marque le point culminant de ce mouvement d'idées. Le progrès démocratique, qui s'accomplit à cette date par l'introduction du suffrage universel, fut accompagné d'une grave menace pour la liberté individuelle. Nourrie d'autres doc

rines, la démocratie aurait peut-être montré moins de goût pour le pouvoir personnel, qui nous a été si funeste.

En opposition au courant d'idées que nous venons d'indiquer, la tradition libérale, individualiste du dix-huitième siècle, se continue avec Mme de Staël et Benjamin Constant. Doctrinaires et libéraux soutiennent la même cause. Théoricien de la Restauration, comme Benjamin Constant de la monarchie de Juillet, Royer-Collard montre le vide de cette formule sacrosainte : la souveraineté du peuple. Tocqueville étudie la démocratie comme un fait inéluctable; il en signale les dangers imminents, le penchant qu'il y a, dans les sociétés démocratiques, à se faire une opinion très haute des privilèges de la société, et fort humble des droits de l'individu, la tendance à multiplier les fonctions et les fonctionnaires, à fortifier et à développer l'autorité centrale. Il appréhende que la démocratie ne nous prépare un nouveau despotisme assez doux, sauf les temps de crises et de violences, qui dégrade les hommes sans les tourmenter. En présence de l'inévitable progrès de la démocratie, il voudrait sauvegarder la liberté politique. Lamartine, le poète de la révolution de 1848, poursuit de même, avec moins de clairvoyance, la réalisation d'une démocratie libérale. Vacherot, Jules Simon, Rémusat, Paradol s'inspireront de principes analogues dans leur opposition à l'empire autoritaire.

De même que la liberté politique, la liberté économique a ses défenseurs. J.-B. Say clarifie, vulgarise les idées d'Adam Smith. Il veut la liberté, non seulement pour l'individu, mais pour le capital; il ne se tourne pas vers l'État, mais vers la libre entreprise. On lui a toutefois prêté faussement la formule anarchiste : « L'Etat est un ulcère à extirper »; car il reconnaît des droits à la communauté. Bastiat se fait l'avocat non moins énergique de l'individualisme.

Fourier et Proudhon poussent l'idée individualiste jusqu'au paradoxe. Fourier est un optimiste comme Rousseau : toutes les passions sont bonnes, si l'on sait en tirer parti. Il méprise Saint-Simon, et prétend résoudre la question sociale, non par l'autorité, mais par la liberté. L'État n'a pas de place dans son système; il le remplace par l'association libre, le phalanstère. Son @uvre contient une critique profonde de l'évolution capitaliste, des vues géniales, jointes à des rêves insensés.

La plupart des théoriciens réformateurs et des utopistes de ce siècle appartiennent à la classe aristocratique ou à la bourgeoisie : Proudhon sort de la classe ouvrière. Son goût d'indépendance sauvage, son esprit de révolte, fait de lui non un socialiste, mais un extrême individualiste, radical, révolutionnaire, anar

chique: il ne flatte pas les ouvriers, comme Louis Blanc, il leur dit, au contraire, de dures vérités. Bon père et bon mari, il méprise les femmes, ne veut pas entendre parler de leur émancipation. Il croit à la perpétuité de la guerre. Il combat la théorie du progrès : les richesses, les arts, les sciences peuvent augmenter et l'homme se détériorer. Ce qui le distingue encore des socialistes, c'est qu'il veut qu'on vise non à l'abondance, mais à l'universelle pauvreté. Le luxe, la richesse conduisent à la corruption. Il parle sans aucune sentimentalité de la dureté de vie du prolétaire. Il est moral et antireligieux, considère toute autorité, toute tutelle comme dégradante. Le problème social consiste, selon lui, à détruire l'État pour lui substituer non le communisme, dont il a fait une critique pleine d'horreur et de dégoût, mais l'association libre. L'anarchie doit aboutir à l'ordre volontaire et spontané. Avec Proudhon s'exaspére l'antithèse, qui n'existait pas au dix-huitième siècle, entre l'individu et l'État.

La polémique des écoles autoritaires et des écoles libérales continue dans la seconde moitié du dix-neu vième siècle, mais avec un caractère nouveau. Elles rejettent de plus en plus dans l'ombre le point de vue moral et philosophique de la fraternité et de la justice, qui était celui du romantisme, et prétendent n'emprunter leurs arguments qu'à la science positive. Toutes s'accordent à proclamer que les théories restent sans influence sur les créations inconscientes de l'histoire, que les sytèmes ne sauraient prévaloir sur les instincts. Toutes se défendent d'imaginer des remèdes rationnels aux maux sociaux pour l'avenir des sociétés; toutes proclament que la vraie méthode doit commencer non par la raison, mais par l'observation des faits, qu'il n'est d'autre moyen de modifier les choses naturelles que de se soumettre à leurs lois, que cela est aussi vrai en sociologie qu'en physique ou qu'en chimie... Mais admirez la contradiction : il n'y a qu'une chimie, qu'une physique, qu'une histoire naturelle, mais il existe autant de sociologies que de sociologues.

Bien qu'il prétende fonder uniquement sur la science sa sociocratie, Auguste Comte (1) procède de SaintSimon, de Condorcet, de Joseph de Maistre. Il finit par établir à son profit l'infaillibilité d'un Pape scientifique.

Le Play est un « Bonald rajeuni », habillé selon les nouvelles modes de la « science ». A une remarquable méthode d'observation, à un sincère amour des classes ouvrières, surtout des classes rurales, il mêle des préoccupations théocratiques. L'observation des faits le ramène au régime conservateur et patriarcal. L'observation des faits conduit Karl Marx à la révolu tion qu'il annonce comme fatale, à la prévision d'une dictature prochaine du proletariat, destinée à préparer le collectivisme de l'avenir. Loin d'être affranchi de toute tradition d'école, Marx procède à son tour de Saint-Simon, de Fourier, de Proudhou, de Hegel, de l'esprit prussien.

Auguste Comte, Le Play, Karl Marx représentent sous des formes diverses, et pour des buts différents, le principe d'autorité; Herbert Spencer appuie sur une science encyclopédique ses revendications énergiques en faveur de l'individu, son réquisitoire éloquent contre les législateurs et contre l'État. I procède, à son tour, d'Adam Smith, du wigghism anglais. La réaction antiétatiste et antisocialiste, qui est allée en s'accentuant durant les trente dernières années, a

(1) Auguste Comte appartient à la première moitié du dixneuvième siècle, mais le positivisme n'a commencé à se répandre que dans la seconde.

pour initiateurs les esprits les plus éminents, les mieux pénétrés des méthodes scientifiques. C'est Littré, qui abjure, dans la seconde moitié de sa vie, ses erreurs positivistes de 1848, et qui travaille à fonder en France une République progressive, mais libérale. C'est Taine qui, après avoir écrit dans sa jeunesse un éloge des Jacobins, étudie leur « psychologie » quand il a vu leurs disciples à l'euvre sous la Commune; il proteste contre la tyrannie des majorités au nom de la conscience et de l'honneur individuels, réduit l'Etat au rôle de « chien de garde ». Renan est bien revenu des illusions de son socialisme« scientifique » de 1848. La science lui enseigne désormais que le progrès des sociétés dépend des grands hommes et non des foules qui n'ont d'autre devoir que de les produire et de les laisser agir à leur guise. L'aristocratisme renanien s'exaspère enfin dans l'individualisme affolé de Frédéric Nietzsche.

Les meilleurs esprits cherchent en vain à réagir contre le courant : nous assistons à une progression croissante du socialisme d'Etat, par le fait même de la démocratie et du suffrage universel. La classe la plus nombreuse et la moins fortunée réclame en sa faveur l'intervention de l'État. Ce recours à la protection est un symptôme de faiblesse. On ne peut obtenir un État fort avec des êtres faibles, car l'énergie nationale n'a d'autre source que les énergies individuelles. La solidarité sociale, imposée par l'État, est par elle. même une atténuation des forces de la nation. Il s'agit toujours, en définitive, de faire contribuer les membres les plus valides, les plus actifs, les plus prévoyants, les plus économes, à l'entretien des membres les plus chétifs, les plus paresseux, les plus insouciants, les moins munis au physique et au moral, ceux que la sélection naturelle dans la rigueur désolante

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