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III

L'ÉTAT ET L'INDIVIDU

Ce sujet, d'apparence purement philosophique, pré sente, en réalité, l'intérêt le plus actuel et le plus pressant, car le conflit entre les idées d'autorité et de liberté, dans le double domaine politique et économique, ne fait que reiléter la lutte des partis et des classes qui, depuis un siècle, se sont disputé le pouvoir. Elle se continue chaque jour dans le Parlement, dans les journaux, à l'église et à l'usine, au club et au cabaret, elle se décide chaque fois dans la salle de vote. Il n'est pas de question sur laquelle il soit plus important d'être éclairé, et l'on ne saurait trouver pour l'ensemble de meilleur guide que M. Henry Michel (1).

L'ancienne monarchie concevait les rapports de l'individu et de l'État dans le sens le plus strict : elle ne se préoccupait guère de ses sujets qu'au point de vue de l'armée et de l'impôt. Le dix-huitième siècle a vu se produire la théorie et la pratique du despotisme éclairé, où le souverain prenait souci de ses sujets, non plus seulement comme soldats et contribuables, mais en tant qu'hommes. Le mouvement individualiste, qui est un des traits les plus originaux de l'époque,

(1) L'Idée de i'État ; Paris, Hachette et (1,

s'en prend au despotisme éclairé, aussi bien qu'à l'absolutisme d'État. Trois noms surtout le résument : Montesquieu, Rousseau, Adam Smith. Le premier s'inspire de la Constitution anglaise. Rousseau ignore l'histoire, il soutient que l'homme est bon par nature, et que par conséquent tous les hommes ont les mêmes droits. Génie malsain, parfois sur la marge de la folie, imagination enflammée, caur amer et passionné, plébéien de goûts et d'habitudes, il a donné une voix éloquente aux souffrances et aux appétits du petit peuple opprimé. — L'affranchissement politique ne suffit pas pour l'individu. Adam Smith demande la liberté économique; l'individu travaille non en vue de la société, mais dans son intérêt personnel; il déploiera un surcroît d'énergie, il prendra un surcroît de valeur quand l'Etat aura renoncé à le conduire sans cesse par la main, à étendre sur lui sa tutelle. L'esprit indépendant des pionniers américains se retrouve chez l'auteur de la Richesse des nations.

Le mouvement individualiste aboutit à la Déclaration des droits de l'homme de 1789 ; mais la Révolution est aussi armée d'un zèle de justice sociale qui trouve son expression dans la Déclaration des droits de 1793. Les historiens récents de la période révolutionnaire l'ont bien montré: par certains côtés, la Révolution, le Consulat, l'Empire continuent l'ancien régime, la monarchie administrative, le despotisme éclairé; mais, dit M. Henry Michel, le régime moderne est un tout complexe et compliqué où l'esprit individualiste agit à la façon d'un ferment.

Le dix-huitième siècle poursuivait un but négatif, l'affranchissement de l'individu. L'effort des réformateurs était d'assurer les droits, les libertésindividuelles, de détruire surtout les privilèges des hautes classes, de décharger les basses classes des charges trop pesantes. Mais après la destruction révolutionnaire une @uvre d'organisation s'imposait, de nouveaux problèmes surgissaient sous l'influence des transformations économiques. La Révolution avait surtout favorisé les bourgeois et les paysans. Or, ces deux classes perdaient de leur importance, par suite des découvertes de la science, des applications de la mécanique et de la vapeur, de l'avènement de l'industrie, de l'extension croissante des grandes villes. Une nouvelle distribution de la population en résultait et exerçait une grande influence sociale. Un quatrième État était appelé à l'existence, plus nombreux que le Tiers Etat, au profit duquel la Révolution s'était effectuée. Par là étaient soulevées des questions nouvelles touchant le droit de propriété, la concurrence, le capital et les salaires. Discutées d'abord dans les écoles, ces questions commencèrent à passionner les classes ouvrières à partir de 1830, et les animèrent du désir d'une révolution bien plus compréhensive et complète que celle du dix-huitième siècle ; désir si intense qu'il tient du fanatisme religieux. Il ne faut jamais perdre de vue ce fondement économique, quand on étudie l'histoire des théories politiques en France depuis la Révolution.

La réaction politique contre l'individualisme de Rousseau et de la Révolution commence dès la fin du dix-huitième siècle avec Saint-Martin et de Maistre qui procède de lui ; elle se continue avec Bonald, Ballanche, Lamennais. D'après Kant et Rousseau, la société est faite pour l'homme ; d'après Bonald, l'homme n'existe que pour la société, et la société pour ellemême. Où donc, demande Joseph de Maistre, rencontre-t-on l'homme isolé? Vous ne le voyez jamais qu'incorporé à un groupe, famille, tribu, cité, État. Il ne faut donc pas dire moi, mais il faut dire nous (Bonald). De Maistre combat les abstractions et l'optimisme : l'homme est naturellement mauvais. Aucune société ne s'est faite de toutes pièces, ne s'est construite sur table rase. Le présent plonge ses racines dans le passé. Mais l'école historique célèbre ce passé avec autant d'exagération que Rousseau l'état de nature: elle le colore à son gré. Elle a fabriqué avec des faits choisis un faux moyen âge, présenté comme un âge d'or des classes ouvrières sous la tutelle de l'Église, qu'elle voudrait voir renaître.

Après les apologistes de l'Église viennent ceux de l'État; après les théocrates, les étatistes. Cette doctrine a trouvé en Allemagne ses plus ardents apôtres. Hegel attribue à l'État une sorte de pouvoir spirituel : l'Etat est tout, l'Etat est Dieu. Ce philosophe est le promoteur de la théorie que l'Etat a une mission à remplir. Hegel n'a fait que maximer la pratique de l'État prussien. Cette idée mystique devait fleurir sur les sables du Brandebourg; le militarisme et la bureaucratie ont créé la Prusse, comme les libertés parlementaires ont contribué à la grandeur du peuple anglais. L'opposition des écoles politiques tient à des différences de géographie et de race.

A côté de la réaction politique contre l'individualisme, se produit la réaction économique et sociale. Aussi vivement que les catholiques ultramontains, de Maistre, Bonald, Lamennais, - Saint-Simon considère la société comme malade (elle l’est toujours plus ou moins). Il professe une grande admiration pour les institutions de l'Eglise; il est, par certains côtés, homme d'ancien régime; il emprunte, en partie, son idéal au passé, mais il regarde aussi l'avenir. Il comprend que la science et l'industrie sont en voie d'accomplir la transformation la plus importante des temps modernes, que la Révolution a fait l'ouvrier libre,

mais isolé, qu'il s'agit d'organiser non l'armée de la guerre, mais l'armée pacifique du travail. Il fait appel à l'État pour cette amélioration du sort de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre; il favorise même le despotisme en vue de réaliser cette fin désirable. Le socialisme a beaucoup puisé chez lui. Il invoque enfin le sentiment religieux, fonde le nouveau christianisme en vue du bonheur terrestre. Le tolstoïsme est en germe dans Saint-Simon. Buchez et Pierre Leroux tirent de ses doctrines la religion du Progrès et de l'Humanité, qui renferme sans doute une belle idée morale, l'aspiration à une perfectibilité continue, mais qui contient aussi un levain de fanatisme, qui justifie les moyens par la fin. Buchez réhabilite les crimes historiques, les violences de la Révolution. Il écrit : « La Convention a voulu réaliser le principe chrétien », et il oublie que les conventionnels devinrent pour la plupart les fonctionnaires blasonnés et pensionnés de Napoléon.

L'école aboutit au socialisme autoritaire de Louis Blanc, qui prétendait posséder la recette pour organiser le travail, et qui n'organisa que le désordre et la guerre civile.

L'exagération dernière se trouve dans le communisme de Cabet, dans les mirages de l'« Icarie ».

M. Michel note, en passant, le caractère de ce nouveau socialisme ; il Toppose au socialisme antique, à la doctrine grecque du sacrifice ascétique fait à la cité. Mais cette doctrine ne s'adressait qu'à des aristocrates et à des guerriers étrangers aux envres serviles. Le socialisme contemporain parle aux masses populaires non de l'égalité des devoirs, mais de l'égalité des jouissances : il excite les convoitises. Les riches sont voués à l'exécration, parce que les pauvres aspirent à se partager leurs richesses.

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