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ceptée. Les grévistes, quand il leur plaît, saccagent im punément les propriétés privées, blessent les gendarmes, qui ne peuvent se défendre, sous peine de passer en conseil de guerre. Les minorités de syndiqués font la loi à la majorité des ouvriers libres. L'indépendance morale et religieuse des citoyens n'est pas mieux sauvegardée que leur liberté matérielle. Quant à leurs biens, ils ont tout à craindre d'une fiscalité savante qui prépare la spoliation, but suprême de tout le mouvement socialiste.

Les chefs y trouvent leur profit. Quant aux classes ouvrières, les chances de gain paraissent plus incertaines. Parallèlement aux agitations de la politique s'accomplit l'évolution silencieuse. L'accroissement énorme des capitaux mobiliers, les entreprises industrielles, les inventions, produisent dans toutes les classes une augmentation de bien-être considérable. Ce mouvement est entravé par les gaspillages du fonctionnarisme, du socialisme d'Etat. Il exige pour se développer la sécurité des biens, l'ordre dans la cité. Dès que les capitaux sont menacés, l'industrie est en souffrance, l'esprit d'initiative est paralysé; les classes ouvrières sont les premières à souffrir, pour le plus grand bénéfice des nations rivales. Ce bonheur final que doit leur apporter la révolution sociale fuit devant elles comme un décevant mirage.

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Nous réunissons sous ce titre quelques notes qui n'ont d'autre mérite que d'avoir été prises d'après nature, à divers Congrès ouvriers, sur des personnalités marquantes que nous y avons rencontrées. Nous ne changeons dans ce récit que les circonstances extérieures : les traits essentiels restent exacts.

La séparation des classes est aujourd'hui aussi grande qu'elle le fut autrefois, si elle ne l'est plus : l'égalité proclamée devant la loi ne règnera jamais dans les mœurs. Parqués par les transformations industrielles dans leurs villes, leurs quartiers, leurs usines, leurs cités ouvrières, les travailleurs vivent dans un cercle d'habitudes et d'idées qu'on ne peut concevoir si on ne les a point fréquentés. Bourgeoisie et prolétariat forment, en quelque sorte, deux nations qui s'ignorent réciproquement. Il était bien plus aisé à un aristocrate, au siècle dernier, de comprendre les aspirations réformatrices de la bourgeoisie, parce qu'entre bourgeois et gentilhomme, dans la manière de penser et de vivre, il y avait une différence de degré, non de nature. Entre le petit rentier, s'il est un homme cultivé, et M. de Rothschild, la distance est moins grande qu'entre le même rentier et le prolétaire, qui n'a que son salaire quotidien, et qui est exposé à toutes les mauvaises chances de maladie et de chômage. Ce serait cependant une grande erreur de se représenter la classe ouvrière comme homogène. Elle se compose d'une foule de couches sociales superposées, dont la plus élevée confine de bien près à la bourgeoisie et lui envoie sans cesse des recrues. Les présentes notes n'ont d'autre but que de laisser entrevoir cette diversité et, comme conséquence, de laisser soupçonner la complexité des questions sociales.

Le Congrès qui nous a fourni le sujet principal de ces notes était purement ouvrier, il se composait de 150 membres venus de tous les coins de la France, et appartenant aux professions les plus variées. Il n'y manquait que les travailleurs des champs. On n'y apercevait pas une seule blouse. Presque tous les délégués portaient des vêtements bourgeois, jusqu'à des redingotes, voire un chapeau à haute forme. Cela même est caractéristique. Un peintre célèbre, en quête de modèles authentiques pour un tableau représentant une grève, nous disait qu'il ne savait où trouver à Paris des ouvriers qui n'eussent pas l'allure, l'apparence et le costume de petits bourgeois. C'est en cela que la blouse du député Thivrier était ridicule : les ouvriers ne songent qu'à la quitter. Bien loin de prétendre rabaisser les bourgeois à leur niveau, leur rêve c'est de devenir bourgeois à leur tour, d'éliminer la classe possédante pour se substituer à elle. Nous avons constaté la même tendance dans notre village. La noce de la fille du menuisier y fit l'an passé sensation : pour la première fois, de mémoire de paysan, on vit une mariée quitter la coiffe traditionnelle, s'avancer vers l'autel en robe blanche à longue traîne, avec la couronne de fleurs d'oranger, posée sur le voile de mousseline. Au Congrès ouvrier, auquel nous faisons allusion, la plupart des membres avaient l'apparence de bourgeois, quelques-uns en possédaient l'instruction. C'était d'abord un délégué des employés de commerce. Une certaine corpulence et la pâleur de son visage indiquaient sa profession sédentaire. Il appartenait à la fraction socialiste dite broussiste, très restreinte, mais très choisie, comme ces corps d'élite qui ne sont recrutés que parmi les sous-officiers. M. Brousse, ancien étudiant en médecine de Montpellier, puis anarchiste, « régicide en chambre », comme le lui reproche ironiquement son mortel ennemi, M. Lafargue (1), M. Paul Brousse, un vrai personnage de Balzac, s'est assagi au point de ne s'occuper plus que de questions municipales, d'extension des services publics, etc... Son disciple au Congrès avait été chargé de rédiger et de discuter le rapport d'une commission, et il s'en tirait en avocat d'affaires consommé; et il y a certainement de plus mauvais rapporteurs à la Chambre.

Plus modérés encore et non moins instruits étaient les deux membres de l'école positiviste, MM. Finance et Keüfer: en qualité de typographes ils appartiennent à l'aristocratie ouvrière. Ils ont voyagé à l étranger, savent ce qui se passe, connaissent les résultats des réformes qui ont été tentées; ce sont des hommes pleins d'expérience, qui prêchent les réformes et dissuadent des utopies. On les écoutait avec égards, mais ils n'étaient guère influents.

Les doctrines purement révolutionnaires étaient en faveur dans ce milieu. Il est intéressant de connaître ceux qui les propagent. X... est un ouvrier parisien très habile. Il travaille en petit atelier et gagne de 10 à 12 francs par jour. Cette année, il a déjà changé

(1) Voir la Neue Zeit.

quatre fois de patrons. Son amie, qui l'accompagne au Congrès, était d'abord ouvrière en bijoux. Elle a appris la sténographie et est entrée dans une maison de commerce où le patron lui dicte le matin la correspondance qu'elle transcrit l'après-midi avec la machine à écrire. Elle se loue beaucoup de ce patron, qui la paye 150 francs par mois; elle compte atteindre bientôt le chiffre de 250 francs quand elle saura suffisamment l'anglais, qu'elle apprend le soir au cours gratuit de la mairie de son arrondissement. Voilà un pseudo-ménage dont le budget égale presque celui d'un sous-préfet et dont la besogne est plus utile. Ils ne réalisent guère d'économies, l'homme aime à vivre largement, il est généreux pour les autres et pour luimême. La femme fait deux, toilettes par jour, une pour la bicyclette le matin, l'autre pour le Congrès. L'homme est un révolutionnaire allemaniste enragé : « Les guesdistes, dit-il, le feraient guillotiner. »

Il n'est pas très ferré sur la théorie. Son amie et lui ont vainement tenté de mordre conjointement à Karl Marx et n'ont pu dépasser les premières pages. Madame trouve l'Icarie de « M. Cabet » bien plus facile à comprendre. Elle est d'ailleurs plus modérée que son ami qui lui reproche d'être associée à « un Syndicat dont des patrons sont membres honoraires » et lui fait un grief d'avoir consenti autrefois à servir de marraine à deux enfants, car, selon ses idées, « le baptême est une violation de la liberté de conscience ». Tout cela dit sur un ton moitié taquin, moitié fâché. Lui, est un intransigeant, un exalté. Il assiste à toutes les réunions de son quartier, il est de tous les comités, se soutient avec du café et rentre au domicile commun à deux heures du matin, ce qui n'est guère agréable, remarque-t-il, pour une jeune femme de vingt-trois ans. Au début de leur liaison, elle l'adorait au point d'être

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