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fermé comme un fou furieux. La terre devient indivisible: elle n'appartient à personne, les fruits sont à tout le monde : tout le monde travaille à les produire. Les fonctions incommodes et répugnantes devront être exercées à tour de rôle. Mais ce n'est pas assez d'effacer les distinctions extérieures entre les hommes, de leur donner même vêtement, même nourriture. Il faut que l'éducation, que l'instruction soient les mêmes pour tous, et ne dépassent pas le niveau que tous puissent atteindre. Il faut limiter les connaissances humaines, bâillonner la presse. Babeuf prend à la lettre le paradoxe de Rousseau contre la philosophie et les arts. L'égalité intellectuelle ne lui suffit pas; toute prééminence morale est une offense à la communauté.

Le communisme de Babeuf est agraire et national. Les grandes villes forment le principal obstacle à l'égalité. On y rencontre des domestiques, des femmes débordées, des écrivains faméliques, des poètes, des musiciens, des peintres, des beaux esprits, des comédiens, des danseuses, des prêtres, des entremetteurs, des baladins de toute espèce, en un mot la pire engeance. Il faut donc les détruire. Ce sera aussi le veu, dans l'intérêt de la morale, des conservateurs chrétiens, Bonald et Bismarck.

Pour prouver que son système est praticable, Babeuf montre que le régime communiste existe dans les casernes et dans les couvents. Ne l'avons-nous pas éprouvé dans les lycées, ces tristes geôles de la jeunesse captive, sous le régime du dortoir, du réfectoire et du tambour ? Seulement, le communisme implique le célibat. Il exige la disparition de la famille.

Il est censé mettre fin à l'injuste répartition des avantages sociaux. Mais, si l'on ne permettait pas aux hommes de garder et de transmettre à leur famille, à

leur postérité les produits accumulés de leur travail ou les dons de l'heureuse fortune, ils cesseraient de produire, ou, au moins, ils cesseraient d'épargner.

Cet idéal de prison, né dans les prisons de la Terreur, cette débauche d'administration, ce rêve de pion, d'adjudant, de bureaucrate, d'instituteur en délire, Babeuf compte le réaliser en six mois. Il supprime l'égoïsme par décret, et appuie son décret par la guillotine en permanence. Les principaux conjurés de la Société des Egaux se réunissaient au café des Bains chinois. Une jolie chanteuse, Sophie Lapierre, déclamait ces couplets :

Tribun courageux, hâte-toi,
Nous t'attendons, trace la loi

De l'égalité sainte...
La guillotine vous attend,
Nous vous raccourcirons.
Vos têtes tomberont.
Dansons la Carmagnole.

Les babouvistes, qui avaient rallié les débris de. vieux Jacobins, comptaient à Paris une quinzained mille de partisans, dont un certain nombre parmi troupe. Au signal donné, le peuple devait s'empai de la Trésorerie nationale; car on n'avait que dei cent cinquante francs en caisse, somme insuffisani pour bouleverser la société. On mettrait la main su la Monnaie, la Poste aux lettres. Un comité babou viste remplacerait aussitôt le Directoire.

Un traître avertit Carnot et le ministre de la police, Cochon de Lapparent. Babeuf, dans sa naïveté, essaya de convertir le commissaire venu pour l'arrêter. Les conjurés furent traduits devant la haute Cour de justice, qui siégea à Vendôme par précaution. Babeuf déclara que son procès était celui de la Révolution

française. Toutefois, à la fin des débats, il se donne pour un ami du Directoire, ce qui manque de noblesse chez un homme qui se comparait tantôt à Jésus, tantôt à Socrate. Il était de mode, dans le parti montagnard, depuis Thermidor, de chercher à échapper à l'échafaud par le suicide. Lorsqu'on lut la sentence de mort, Babeuf et Darthé se poignardèrent; mais le couteau n'était pas suffisamment aiguisé ; on ne leur laissa pas le temps de s'achever et ils furent trainés, tout sanglants à la guillotine.

Le moment pour établir une société communiste se trouvait on ne peut plus mal choisi. La société française, qui venait de secouer l'ancien régime, ne semblait pas disposée à subir un joug cent fois pire. Quoi de plus ridicule que de persuader aux paysans, ésormais affranchis, d'abattre les clôtures et les haies

de supprimer les serrures des portes ? Bonaparte Stournait l'ardeur de pillage en fureur de conquête. ; vertus républicaines n'étaient plus l'égalité ni la

ternité, mais l'héroïsme guerrier. "Les Jacobins eux-mêmes avaient suivi cette évolui de l'esprit public. Après Thermidor, ils commen

at à mettre de l'eau dans leur « sang ». Nous en 2.. ouverons un grand nombre parmi les fonction

res, voire les grands dignitaires du premier Emre. Les babouvistes imitèrent cet exemple. Ces jaux, prêts à tout massacrer en 1796, deviendront i sous-préfet, qui chef de division ! Le fils de Babeuf -même, cet Emile nommé tel en l'honneur de Rousjau, camelot chargé de crier dans les rues de Paris le !'ribun du Peuple, se montra fanatique de Napoléon, t courut à l'île d'Elbe se mettre aux pieds de son idole.

Presque seul, Buonarotti, le plus intelligent des Jabouvistes, demeura fidèle à ses anciennes convicitions. Affilié au carbonarisme, rentré en France

J. BOURDEAU – Socialistes

vers 1828, salué comme le patriarche de la démagogie, en relations avec d'Argenson, Pierre Leroux, Barbės, Blanqui, Hippolyte Carnot, il remit en honneur les écrits de Babeuf, contribua à la canonisation de SaintJust, de Marat, de Robespierre. Ces stupides valets de bourreau, qui inspirèrent un si profond dégoût à leurs contemporains; -- « ces charognes jacobines », comme les appelle Macaulay, furent descendus de leurs gibets et inscrits au martyrologe de la Révolution. C'est grâce à Buonarotti, « grâce au babouvisme, écrit M. Ranc, que, pendant le premier Empire et la Restauration, la tradition révolutionnaire ne fut pas un seul instant interrompue et que, dès les premiers jours de 1830, le parti républicain se trouva constitué », — le parti de la République jacobine et sectaire.

La supériorité de Buonarotti sur Babeuf, c'est qu'il a le sens de l'évolution. Il juge qu'on ne peut arriver au communisme égalitaire que par étapes. La première de ces étapes, c'est le radicalisme, l'impôt progressit sur le revenu. Au lieu de chasser violemment les propriétaires, qu'on les dépouille légalement de leurs rentes par l'impôt, et qu'on leur rende, par toutes sortes de tracasseries, la vie intenable.

Babeuf et Buonarotti sont des bourgeois. Ce qui prouve une fois de plus le caractère non socialiste, essentiellement petit bourgeois, de la Révolution même dans ses partis extrêmes, c'est qu'aucun prolétaire, aucun homme du peuple, nul Masaniello n'y eut un seul jour le pouvoir. La Terreur fut l'æuvre de la petite bourgeoisie, rongée d'envie, mauvaise et très corruptible. Cette classe est aujourd'hui battue en brèche par les couches sociales ouvrières, qui repoussent sa direction. Que le spectre rouge vienne encore à surgir, les radicaux et les socialistes bourgeois en seraient les premières victimes.

III

LA CONQUÊTE SOCIALISTE

i

A travers l'histoire, comme à travers l'histoire naturelle, les individus et les groupes, les classes sociales comme les espèces animales, se trouvent en lutte, en concurrence perpétuelle, chaque groupe, chaque classe est menée par une élite, élite de brigands ou élite de saints, qui comprend les mieux adaptés, les plus énergiques et les plus habiles, et tire à elle le profit principal; le conflit des élites et leur succession rapide constitue le drame de l'histoire. Ce combat éternel qui a créé la civilisation, et par lequel la civilisation se développe ou se ralentit, varie en degré, en intensité, en complexité, mais ne s'arrête pas un seul instant, et nous ne pouvons prévoir qu'il cessera dans l'avenir, étant donné la stabilité du caractère humain. Les groupes les plus forts opprimeront toujours les groupes les plus faibles, s'ils sont incapables de se défendre, de tenir leurs adversaires en respect, et le monde idéal de justice et de paix ne convient qu'à une inscription de cimetière.

Prenons comme illustration de cette thèse de M. Vilefredo Pareto, la partie de son ouvrage (1) qui traite de

(1) Les syslèmes socialistes ; Paris, Giard et Brière, 1902, 2 vol.

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