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d'ètre. Spéculer sur la bêtise, sur l'envie, sur la crédulité, n'a jamais été un mauvais calcul : aussi trouvet-on nombre de gens fort habiles à ce métier lucratif. Mais ici encore les foules anglaises se montrent les mieux avisées. Elles se servent des agitateurs comme d'instruments utiles dans leurs querelles avec les patrons, mais elles hésitent à les envoyer siéger au Parlement. Une fois en passe de devenir ministre, le radical s'attiédit : ayant résolu la question sociale pour lui-même, il ne songe guère à ses anciens clients.

Plus puissante encore que l'action des meneurs, celle des sectes, des comités, forme le levain qui fait lever la pâte. Syndicats, Bourses du Travail, voilà les maîtres de l'avenir; devant ces puissances anonymes, irresponsables, qui se font obéir des masses ouvrières les plus turbulentes, qui arment en guerre les plus pacifiques, nos pouvoirs publics tremblent et capitulent. Et d'après M. Le Bon, nous ne sommes encore qu'au prologue.

GRACCHUS BABEUF

Le spectre rouge a traversé notre horizon deux fois en ce siècle, aux journées de Juin et sous la Commune. Sa première apparition date de la fin du siècle dernier. Il s'incarne en Gracchus Babeuf, le premier socialiste ou, plus exactement, le premier communiste français qui, par sa « conjuration des Egaux », tenta de passer de la théorie à la pratique.

M. Espinas a consacré à Babeuf la moitié de sa substantielle, et instructive étude sur la Philosophie sociale du dix-huitième siècle et la Révolution (1). Il discute la question si controversée de savoir si la Révolution française accusa des tendances socialistes. Tout dépend du sens attribué à ce mot; il s'agit de distinguer ce qui est socialiste de ce qui ne l'est pas.

La question sociale au dix-huitième siècle, c'était la destruction du mode de propriété féodale qui existait depuis l'invasion des barbares. La question sociale, au dix-neuvième, c'est, selon l'idée des socialistes, la réforme ou la suppression du droit de propriété créé par la Révolution.

Les théoriciens utopistes du dix-septième et du dix-huitième siècle, le curé Meslier, Rousseau avec

(1) Paris, F. Alcan, 1898.

des restrictions, Mably, Morelly, prêchent l'égalité des conditions sociales, préconisent l'abolition du droit de propriété. Brissot de Warville donne, avant Proudhon, la formule : « La propriété, c'est le vol. » Mais, remarque M. Lichtenberger (1). le caractère superficiel de la littérature pseudo-socialiste du dixhuitième siècle est prouvé par ce fait qu'on en trouve à peine trace dans les Cahiers de 1789. L'idée de l'impôt progressif sur le revenu. chère aux philosophes du dix-huitième siècle, y est à peine indiquée.

L'oeuvre de la Révolution fut, non pas une suppression, mais une translation de propriété. La Convention fit une guerre acharnée, impitoyable, à certaines classes de propriétaires ; eile les dépouilla de leurs biens. Mais, quant au principe même de la propriété, elle le proclama intangible; elle le grava sur le frontispice de nos lois. Ni Danton, ni Robespierre n'ont parlé d'un État propriétaire, niveleur. L'ne Convention socialiste, une Montagne communiste, ce sont là, d'après Quinet, autant d'anachronismes : ni le mot, nila chose n'existaient alors.

La Révolution ouvrait, toutefois, les voies au socialisme. D'une part, elle montrait comment une classe pouvait en exproprierune autre de ce qui avait été considéré jusque-là comme sa propriété légitime. D'autre part, en abolissant tous les privilèges, elle démasquait le plus important de tous, la propriété. La distinction entre nobles et roturiers une fois supprimée, il restait celle entre riches et pauvres, portés vers des conceptions économiques absolument opposées.

L'égalité fondée par la Révolution était négative. Elle supprimait certaines inégalités artificielles et laissait libre jeu aux inégalités naturelles. Il fallait

(1) « S'il y eut du socialisme dans les cahiers et les brochures de 1789 », Revue socialiste, juin 1898.

que, désormais, le mérite pût se faire sa place au soleil sans être gêné par les privilèges de caste, de corporation. Cette conception de l'égalité, de la liberté politique, domine la Constituante girondine. Mais qu'importe la liberté de s'élever, de faire fortune, . pour ceux qui n'en ont pas le pouvoir, pour ceux

qu'une infériorité économique insurmontable écrase de son poids ? C'est à l'égalité positive des conditions que tendaient les Jacobins extrêmes. Saint-Just et son groupe croyaient à une application possible du droit antique, à l'universalisation de la propriété fragmentée. Babeuf pousse le principe du matérialisme égalitaire des petites gens et des sans-culottes à ses dernières conséquences. Il assigne à la Révolution un sens moins politique que social ; il lui donne pour mission d'établir un nivellement systématique, universel, et tente lui-même l'entreprise. C'est la conjuration la plus originale et la plus subversive de la Révolution : son auteur, si médiocre d'esprit qu'il fût, mérite une place à part (1).

Babeuf naquit en 1760 à Saint-Quentin d'une famille pauvre dont il a exagéré le dénuement. Il prétend qu'il ne put être baptisé faute d'argent; mais on a retrouvé son acte de baptême. Il était fils d'un père calviniste, qui avait déserté et pris du service en Autriche, qui fut ensuite amnistié, fonctionnaire, destitué et finalement misérable. Babeuf fut d'abord clerc arpenteur, puis domestique. Il se maria, étant en service, avec une femme illettrée, mais bonne et dévouée. Il obtint la place de commissaire terrier ; et il dérouillait en cette qualité les vieilles armes féodales des prêtres et des nobles contre les paysans. Il perdit un procès injustement, paraît-il. Fonctionnaire pendant

(1) Voir la biographie de M. Aulard.

la Révolution, il fut accusé de faux pour avoir substitué un nom à un autre, dans une vente de biens nationaux. Il semble qu'il y eut plutôt de sa part négligence qu'improbité. On l'emprisonna ; puis sa condamnation fut annulée par le tribunal de cassation.

Très activement mêlé aux luttes des factions, c'est après la chute de Robespierre qu'il passe sur le devant de la scène. Il publie le Tribun du Peuple, réclame la Constitution de 1793, et organise une conspiration pour la rétablir.

Les apologistes de Gracchus Babeuf le représentent comme un caractère ardent, généreux, héroïque, prêt à se sacrifier lui-même, enthousiaste de la philosophie du dix-huitième siècle et de la Révolution, ne rêvant que le bonheur des hommes. Bon fils, humain au début, il gémit sur le meurtre de Foulon et de Berthier. Il s'endurcira bientôt dans la lutte, et écrit de sa prison à sa femme, privée de tout, qui lui parlait de mourir : « Etant toujours franc, je t'avouerai que nous autres, Jacobins et enragés, nous ne sommes plus tendres du tout, mais tout au contraire durs en diable. C'est, d'après cela, que sur ce que tu me marques que tu es tout à fait décidée à mourir, je ne puis que te répondre : – Meurs, si c'est ton bon plaisir. »

Babeuf était en réalité un de ces hommes qui promènent leur orgueil et leurs déceptions sur le pavé des grandes villes ; un écrivassier intarissable : sa conjuration fut paperassière au delà de ce qu'on peut imaginer. C'est une pauvre cervelle abstraite sans vraie instruction ni jugement C'est un logicien qui s'imagine que ses syllogismes vont changer la face du monde. Il ne doit plus y avoir ni riches ni pauvres; car il y a oppression quand l'un s'épuise et manque de tout, et que l'autre nage dans l'abondance. Plus de propriété individuelle. Quiconque prononce ce mot doit être en

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