Page images
PDF
EPUB

aux progrès de la navigation, à la découverte de l'Amérique et de la route des Indes, à l'invention de la poudre à canon, à l'essor du commerce, brisa la puissance de la noblesse au profit de la royauté. L'emploi des machines a détruit le régime féodal, anéanti la petite boutique patriarcale, amené le triomphe du TiersEtat. Mais la vapeur, la grande industrie divise les producteurs en deux classes séparées de patrons et d'ouvriers libres salariés, et les oppose l'une à l'autre, comme jadis la bourgeoisie à la noblesse. C'est toujours la classe la mieux adaptée, la plus nécessaire au nouveau genre de production, qui finit par s'emparer de l'État et en fait la cuirasse de ses intérêts.

Marx conclut à la nécessité d'étudier l'évolution du Capital, la production capitaliste, infrastructure de la société présente, - et les phénomènes sociaux qui l'accompagnent : production socialiste, attribution capitaliste, concentration des richesses, prolétarisation croissante des masses, crises, chômage, paupérisme, organisation du prolétariat, suffrage universel, internationalisme. « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous. » Devenue florissante par l'industrie, la bourgeoisie périra par elle : la bourgeoisie enrégimente l'armée de ses fossoyeurs. Toute la théorie matérialiste de l'histoire semble construite pour aboutir à ce cri de guerre civile, à justifier ce De profundis.

Cette théorie se trouve condensée dans le Manifeste communiste, sorte de pronunciamiento que Marx et Engels lancèrent en février 1848 et qui est devenu, sauf dans certaines parties caduques, le Discours de la méthode, voire le Sermon sur la montagne du socialisme allemand. Elle est complétée ou corrigée par des passages et des aphorismes épars à travers l'œuvre touffue de ces Dioscures, interprétés par les disciples avec la vénération des textes sacrés.

A force d'exagérer, les exégètes de Mars en ont fait la meilleure critique. Au lieu de considérer le point de vue « matérialiste », comme un élément de complexité de plus dans l'enchevêtrement des faits historiques, ils y ont découvert la clef universelle : ils ont réduit l'histoire humaine à celle des instruments de travail ; ils ont transformé la pensée en une simple fonction de l'économie, et l'homme, non plus, comme le voulait Malebranche, en automate spirituel, mais en automate économique, en une sorte de canard de Vaucanson des intérêts matériels. Dans un Essai, d'ailleurs fort spirituel, M. Kautsky déduit, par exemple, toute la philosophie pessimiste de Schopenhauer de sa condition de rentier inquiet et poltron. M. Lafargue déméle, avec non moins de subtilité, l'infrastructure économique du dogme de l'immaculée conception. Ce ne sont point des jeux d'esprit. Le but des marxistes est de faire entendre par là à quel point la question sociale est aisée à résoudre. La révolution économique étant accomplie, l'industrie étant socialisée, il ne s'agit plus, pour les prolétaires, que de s'emparer du pouvoir: organisation politique, famille, morale, tout le reste sera donné par surcroît.

Les choses ne sont pas aussi simples : les mêmes instruments de travail se sont accommodés de régimes très différents, la même charrue a été poussée dans le sillon par des mains de serfs et de paysans libres. Les besoins de l'agriculture naissante ont sauré la vie aux prisonniers en les transformanten esclaves; mais, au dix-huitième siècle, la réforme du droit pénal, l'abolition de la torture ne se rattachent à aucune technologie. Le christianisme à son berceau fut une religion d'esclaves; mais il a survécu à l'esclavage. Les milliers d'hommes, qui, durant les guerres de religion, se laissèrent massacrer plutôt que d'abjurer leur foi, allaient à l'encontre de tout intérêt économique. La vapeur, loin de détruire le catholicisme, permet aux pèlerins de se transporter plus rapidement à Lourdes et, grâce à l'électricité, le Pape fait connaître instantanément ses Encycliques urbi et orbi.

Marx admet que les hommes n'obéissent guère qu'à des mobiles égoïstes. Avec Kant, avec Hegel, il assigne un rôle considérable à la méchanceté dans l'œuvre du progrés social. Sa mauvaise opinion de la nature humaine devait, semble-t-il, aboutir logiquement, comme celle de Hobbes et de Balzac, à l'absolutisme.

Une réaction contre le marxisme s'est produite parmi les socialistes eux-mêmes. Dans son Socialisme intégral Benoit Malon fait appel, non à l'égoïsme d'une classe, mais à l'altruisme de toutes les classes. M. Rouanet, M. Jaurès s'efforcent sans succès, comme le prouve M. Sorel, de concilier le matérialisme et l'idéalisme. Un dernier venu, M. Andler, est allé chercher en Allemagne les théories déjà surannées du socialisme d'Etat idéaliste pour les opposer, avec une remarquable force de dialectique, au marxisme « en décomposition ». M. Andler, sans se soucier beaucoup de l'infrastructure économique, se fait fort de créer la justice à coup de décrets, et nous voilà revenus aux vieilles utopies de 1848.

Enfin, les marxistes doués de sens critique, M. G. Sorel, M. Labriola, estiment que les pensées de Marx ont besoin d'être élucidées, qu'on doit y chercher non un système, mais une méthode, un procédé d'investigation, et, commeille recommandait lui-même, « un fil conducteur ». M. Sorel, M. Labriola ont une psychologie qui dépasse l'homo economicus, reconnaissent l'importance des facteurs moraux, dont les marxistes en France avaient pris parti de se moquer. La moralité n'est nullement indifférente à la prospérité

économique : l'organisation des Trade-Unions en fournit la preuve éclatante. Il n'y aura de société libre qu'avec des hommes capables de self government, et c'est encore le bien petit nombre.

Sur d'autres points, le marxisme a besoin d'être renouvelé. Taillé sur mesure pour les ouvriers de la grande industrie, il ne s'adapte ni aux petits bourgeois, ni aux petits paysans propriétaires dont les socialistes ne peuvent se passer. Mais comment résoudre l'antinomie de l'industrie socialiste et de l'agriculture individualiste ? M. Deville, dans son discours sur la question agraire, l'a vainement tenté, au dire des marxistes du Vorwærls, dépositaires de la doctrine.

La partie la plus faible de la théorie marxiste, c'est sa conclusion communiste, et cette conclusion nous a gâté certaines pages de M. Labriola. De l'aveu d'un admirateur de Marx, M. Sombart, la thèse du retour au communisme primitif n'est plus du matérialisme historique, c'est du prophétisme pur, le rêve d'un Paradis perdu et retrouvé, en contradiction absolue avec la méthode et les données historiques, mises en relief par Karl Marx. Si le moulin à eau nous a donné la société féodale, le moulin à vapeur la société capitaliste, il nous est impossible de prévoir quelle forme de société nous donnera le moulin à électricité, et le moulin qui succédera à ce moulin : les futures découvertes de la science, et leurs répercussions sur l'organisation sociale restent pour nous la livre aux sept sceaux. Et comment concevoir une société future sans antagonisme de classes, lorsque tous les progrès sociaux résultent d'après Marx et M. Labriola de cet antagonisme même ? La contradiction est énorme. Le marxisme finit en queue de chimère.

LE SOCIALISME EN ACTION

L’AME DES FOULES

Dans l'ancienne tragédie de l'histoire, c'étaient les rois, les empereurs, les ministres, qui occupaient le devant de la scène; leurs rivalités, leurs alliances, leur humeur déterminaient la politique des États; la foule obscure et confuse se mouvait à l'arrière-plan. Aujourd'hui c'est ce chœur qui remplit le premier rôle; les protagonistes d'autrefois se trouvent désormais réduits aux humbles fonctions de comparses et de figurants. Par le suffrage universel, les classes gouvernées deviennent les classes gouvernantes et leurs préjugés font loi. Nous entrons dans l'ère des foules.

Il est donc urgent de connaître l'âme des foules. Qui s'occupe de nos ministres ? Qui les nommerait seulement ? La nomenclature d'une quarantaine de Cabinets qui se sont succédé aux affaires, depuis 1870, serait plus malaisée à retenir que les dynasties des rois d'Egypte. A peine un ou deux noms surnagentils, et les Présidents de République tomberont de même dans un rapide oubli, si quelque sanglante catastrophe ne les en sauve. Mais ce qui nous inquiète,

« PreviousContinue »