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ciés dans une action parallèle de destruction, se trouveront un jour aux prises. Les ouvriers des villes se Jasseront peut-être de faire la courte échelle aux politiciens et de se courber sous leur férule. Les jacobins, après les avoir déchainés, n'auront ni le pouvoir de réaliser leurs promesses, ni la force de les contenir.

Le grand mouvement de réforme du dix-huitième siècle, qui devait aboutir à l'émancipation de la bourgeoisie et des paysans, à la conquête du pouvoir par la bourgeoisie, s'est accompli d'une façon graduelle et pacifique, hormis en France, où la Révolution fut une cause de ralentissement et de réaction. La France, le pays politiquement le plus avancé, reste socialement le plus en retard, si on la compare aux Etats-Unis, à l'Angleterre et à l'Allemagne. Les classes ouvrières n'ont pas atteint chez nous le même degré d'organisation, de bien-être relatif, d'éducation pratique. La liberté des citoyens est menacée par la tyrannie jacobine, en même temps que l'indiscipline et le désordre gagnent les services publics les plus importants, l'armée et la marine. Tandis que dans les autres pays de grande industrie, le maintien de la liberté et de l'ordre favorisent l'affranchissement de la classe ouvrière, il n'est pas impossible qu'en France, s'il faut en croire de bons observateurs, les prétendus amis du peuple ne nous mènent à un Etat jacobin, puis anarchique, suivi d'un ralentissement et d'un recul.

VII

LE SOCIALISME ET L'HISTOIRE

Le socialisme n'est pas seulement un mouvement des classes ouvrières : il prétend démontrer une conception nouvelle de l'évolution des sociétés, interpréter l'histoire en même temps qu'il l'accomplit.

Avec des tendances, des aspirations communes, les socialistes ne sont pourtant pas arrivés jusqu'ici à constituer l'unité de doctrine, caractère de la science. Les théories de Karl Marx, dominantes en Allemagne, sont battues en brèche par les uns, interprétées par les autres de la façon la plus opposée. Un Bossuet aurait fort à faire pour débrouiller ces variations.

L'ouvrage de M. Labriola, professeur à l'Université de Rome : Essais sur la conception matérialiste de l'histoire (1), marque une date importante : c'est la première fois qu'un écrivain de langue latine approfondit la pensée de Marx. A défaut de troupes nombreuses, le socialisme italien compte un état-major de professeurs et de publicistes (2), bien qu'à vrai dire, de l'aveu de Marx lui-même, le moindre mouvement

(1) Paris, Giard et Brière, 1897, avec une préface de M. G. Sorel.

(2) M. Enrico FERRI, Socialisme et Science positive ; Paris, 1897. vaille mieux qu'une douzaine de théories et de programmes (1).

Bien loin de faire appel, comme nombre de ses prédécesseurs, aux sentiments altruistes, d'invoquer la Justice, la Paix sociale, Marx aperçoit dans l'avènement du socialisme l'aboutissant inéluctable des transformations sociales produites par la grande industrie, et des luttes de classes qui en résultent. A sa thèse il donne pour arrière-fond cette « loi », d'après lui fondamentale, que toute l'évolution historique dépend des modifications dans la structure économique des sociétés et du conflit des intérêts qu'elles déterminent.

C'est à Saint-Simon que remonte cette thèse originale. Reléguant au second plan les faits et accidents particuliers, et l'action des grands hommes, il signale comme agents de l'histoire les idées du temps communes à une société, combinées avec l'état économique et les rapports des classes, suite de la production et de la distribution des richesses: théologie et système féodal ; métaphysique et Révolution française ; science positive et régime parlementaire. Auguste Comte ne retient que le côté purement intellectualiste de la doctrine. Au contraire, Louis Blanc écarte l'influence des idées, cherche dans l'organisation économique la cause première des événements politiques et formule la « loi » de la lutte des classes.

Marx et Engels reprennent, amplifient la thèse exclusive de Louis Blanc. Ils naturalisent l'histoire comme Balzac a naturalisé le roman. « Avec son profond instinct de la réalité, écrit Théophile Gautier, Balzac comprit que la vie moderne était dominée par

(1) Sur la Conception matérialiste de l'histoire, on lira avec intérêt les articles de M. Andler (Revue de métaphysique, 1897), de M. Durkheim (Revue philosophique, décembre 1897), et l'article du docteur P. Barth, Jahrbücher, de Conrad, janvier, 1896.

un grand fait, — l'argent, - et, dans la peau de chagrin, il eut le courage de représenter un amant inquiet non seulement de savoir s'il a touché le cour de celle qu'il aime, mais encore s'il aura assez de monnaie pour payer le fiacre dans lequel il la reconduit. Cette audace est peut-être une des plus grandes qui existent en littérature, et, seule, elle suffirait pour immortaliser Balzac. » La Comédie humaine est en quelque sorte l'épopée de l'argent, des affaires, du capital, des drames qu'il suscite entre les diverses espèces sociales et jusqu'au sein des familles. Marx portait Balzac aux nues.

Sa conception de l'histoire est matérialiste en ce sens qu'il écarte de l'histoire toute intervention providentielle. Il juge avec Feuerbach que l'homme projette son ombre dans le ciel : ce n'est pas la religion qui fait l'homme, c'est l'homme qui fait la religion. Il admet aussi peu que le progrès soit l'æuvre de la Raison, comme le voulaient les philosophes du dixhuitième siècle, de l'Idée absolue, disait Hegel, qui l'incarnait dans l'État : les idées ne sont que le reflet, le vêtement des faits réels dans l'esprit de l'homme ; il croit queles idées le mènent, lorsque, inconsciemment, il est poussé par les exigences de son caractère, de son tempérament. Les vrais mobiles de nos actes nous échappent. Nous pouvons toutefois constater à quel point les soucis quotidiens, les intérêts matériels sont puissants pour tenir l'idéal en échec dans les bornes étroites que la cruelle réalité lui assigne. Les déesses de la Justice et de l'Egalité font triste figure dans la vie journalière des individus et des peuples.

De même, en histoire, le rôle de l'Inconscient est immense. On doit chercher au delà du mouvement des idées, des institutions et des événements de surface. Les grandes lignes de l'organisation sociale et des phéno

mènes qui s'y rattachent dépendent avant tout des principaux besoins du groupe humain dans un milieu donné, et des moyens naturels et artificiels que l'instinct et l'intelligence lui fournissent pour y subvenir. Or, le premier besoin, c'est l'existence même : c'est là l'influence maitresse, et il est facile d'en donner des preuves. Les phases essentielles de la civilisation se caractérisent par des faits économiques : états chasseur,pastoral, commercial, industriel. Ces états forment l'infrastructure de la société surlaquelle repose tout un ensemble d'institutions qui embrassent la famille, la propriété, le droit, les meurs, l'art, la religion. Cette infrastructure vient-elle à être ébranlée, tout chancelle et menace ruine.

Les révolutions profondes, au sein des sociétés, sont déterminées, non par le progrès des idées, mais par des modifications de l'infrastructure économique, dues au perfectionnement de la production qui altère les rapports des classes en modifiant la force dont elles disposent. La dissolution des idées suit pas à pas celle des anciens procédés techniques.

Prouver cette thèse serait passer en revue l'histoire entière. Bornons-nous à l'illustrer par quelques exemples.

« Si la population des villes, remarque Renan, fût restée pauvre et attachée à un travail sans relâche, comme les paysans, la science serait encore le monopole de la classe sacerdotale. » La Renaissance, la Réforme eussent été impossibles sans la formation du capital. Luther ne se doutait pas qu'il travaillait à l'avènement de la bourgeoisie. Toutes les révolutions modernes, d'après Schmoller, tous les efforts pour constituer un droit de plus en plus égalitaire, sont les suites de la révolution économique qui, à partir du treizième siècle, et principalement au seizième, grâce

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